LITTÉRATURE

« Toxic management » – L’entreprise libérée, arnaque de grande ampleur

Toxic Management
© éditions Robert Laffont

Dans un essai publié aux éditions Robert Laffont, le philosophe Thibaud Brière, spécialisé dans les problématiques liées aux entreprises, fait le récit de son entrée chez Gadama Inc, entreprise «  libérée  » et «  démocratique  » en apparence, toxique en réalité.

Il y a encore des gens pour y croire. L’entreprise dite « libérée », c’est-à-dire une entreprise dans laquelle les salariés (en interne, on les appelle plutôt intrapreneurs) sont sommés de ne donner ni de recevoir aucun ordre, de dire tout ce qu’ils pensent, de prendre des décisions de manière démocratiques. Thibaud Brière, philosophe et consultant pour diverses entreprises, lui, y croyait, lorsqu’il pénètre pour la première fois les locaux de Gadama Inc. (nom inventé pour préserver l’anonymat de l’entreprise), société fondée par Père Fondateur (sous pseudo, lui aussi). L’homme, sûr de lui, égrène des valeurs qui semblent faire sens, représenter un monde du travail plus joyeux dans lequel tout le monde est gagnant. Plus d’autonomie et de liberté pour les travailleurs, donc plus de bonheur. Et in fine, plus de productivité. Comment refuser un tel deal ?

Voyage dans le monde de la tech

L’entreprise dont parle Thibaud Brière dans son livre est anonyme parce que c’est un cas d’école. Chaque boîte développe ses propres pratiques mais essaie d’apprendre des autres, s’en va visiter les locaux de ses concurrents pour en savoir plus sur ses méthodes de fonctionnement, les adopter si tout se passe bien. Et Gadama Inc. Intéresse beaucoup la concurrence. L’entreprise présente une forte rentabilité tout en affichant des valeurs démocratiques  : «  ici, personne ne donne d’ordre à personne  !  ».

Le philosophe est embauché pour permettre d’aligner les actes de chaque salarié avec les valeurs de la boite, de former employés et managers pour que chacun puisse se respecter et mieux s’écouter. Seulement voilà, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on voudrait le croire. Brière entame des cycles de formations et observe les cadres – pour qui ces formations sont obligatoires, à la différence des salariés – et les voit échanger des regards entendus lorsqu’il leur enseigne les «  bonnes pratiques  », manières de mettre en pratique les valeurs de Gadama.

Brière a la puce à l’oreille, mène des entretiens, observe. Se rend compte que pour une entreprise où le bonheur fait loi, il y a tout de même un sacré turn over. Que les réunions destinées à donner un feedback aux collaborateurs tournent souvent au règlement de compte. Certains questionnaires auxquels doivent anonymement répondre les salariés ne le sont en fait pas, moyen de les connaître par cœur, de siphonner leurs données et surtout, de s’assurer qu’ils adhèrent corps et âme au projet.

«  Pendant de nombreuses années, j’ai relayé dans mes formations, d’abord à titre d’instruction mais progressivement, surtout, à effet (volontaire) d’alerte, la très officielle méthode managériale prônée par les dirigeants de l’entreprise – cette technique consistant à «  prêcher le faux pour savoir le vrai  », à amplifier les faits, à monter en épingle des éléments anodins au motif que «  le diable se cache dans les détails  », à insinuer pour faire réagir. Ainsi baladés, les salariés ne parviennent plus à distinguer le vrai du faux.  »

Thibaud Brière, Toxic Management

Vous avez dit foutage de gueule  ?

Vous l’aurez compris, nous aussi, cette entreprise dont cet auteur parle a des méthodes de management peu orthodoxes, pour ne pas dire peu abusives. Mais ce “Toxic Management” n’est pas le seul enjeu et ce n’est pas non plus ce qui fait la valeur de cet essai. En effet, le philosophe, qui a travaillé sur plusieurs entreprises de la tech – dont la Silicon Valley est la droite ambassadrice – se rend compte que le «  management abusif  » n’est rien d’autre que du management. Parce que, in fine, les entreprises restent soumises à des contraintes de rentabilité, de performance – doivent faire gagner de l’argent à leurs actionnaires. C’est pour cette raison que les employés, au milieu de cette démocratie-là, n’auront le droit de prendre que les décisions qui arrangent leurs dirigeants.

Plus intéressant encore que cette aspiration à la liberté qui se marient bien mal aux impératifs de rentabilité, les moyens développés par ces entreprises pour «  faire adhérer  » à un projet commun. Thibaud Brière, exemple à l’appui, égrène ces entreprises qui se donnent des objectifs quasi mystiques auxquels elles font adhérer du mieux qu’elles peuvent leurs salariés. L’objectif  ? Se substituer à la religion. Disposer de ces gens que l’on a évangélisés. Et ce pour les faire travailler plus, et pour moins cher que la concurrence. Parce que les fidèles, contrairement aux salariés, ne sont pas intéressés par l’argent mais par la noblesse de la cause qu’ils défendent. Au 20e siècle, on a remplacé Dieu par des régimes politiques totalitaires. Au 21ième, Dieu est une entreprise qui tente d’exploiter sa main d’œuvre.

Toxic Management de Thibaud Brière, éditions Robert Laffont, 18,90 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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