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Rencontre avec November Ultra – « Ça sert à ça la musique, à danser, pleurer, à se sentir mieux »

© Pauline Darley

À l’occasion de son concert à la Maroquinerie (déjà complet) le 3 décembre prochain, flashback d’une conversation d’été avec November Ultra. Chansons remèdes, transmission de la douceur et symbolisme des objets : rencontre avec une chanteuse qui transforme tous les orages en nuages pastel.

Aux prémices de l’été 2021, quelques semaines après la sortie de son Maxi Honey Please Be Soft & Tender, nous sommes allé.e.s converser avec November dans un café de Boulogne-Billancourt. Doux et tendre, deux adjectifs qui pourrait décrire à merveille la personnalité de cette artiste émergente, ancienne membre du groupe Agua Roja. Quelque part entre une forêt féérique et un château dans le ciel, l’univers musical de November Ultra berce autant qu’il apaise.

Emmêlant les langues qui constituent son identité, November apprivoise la douceur et la bienveillance avec ses chansons au goût nuage. Sa musique est comme une veilleuse qu’on pose sur sa table de chevet et qui nous promet des rêves de soie et de velours. Alors qu’elle s’apprête à jouer à guichets fermés sur la scène de la Maroquinerie le 3 décembre prochain, on vous livre une discussion riche en mots tendres et en lumières rassurantes.

Bonjour November Ultra. Qu’est ce qui se passe dans le ventre quand on sort son tout premier projet  ? 

Je me sens soulagée qu’il sorte. Je me sens comme une femme enceinte qui accouche, il y a une tristesse d’un état qu’on connait déjà, et en même temps ce maxi, je voulais qu’il existe parce que j’avais besoin de fermer le cercle de ces deux morceaux que j’ai sorti qui sont Soft & Tender et Miel avant de commencer à vraiment réfléchir à l’album. Moi j’ai besoin de symbolique dans ce genre de moments pour psychologiquement avancer et donc j’avais besoin qu’il y ait des objets qui existent, qu’il y ait des choses concrètes qui sortent.

Tu l’as vraiment pensé en tant qu’objet matériel ce maxi alors.

Oui, je trouve ça beau de cristalliser tout ça, d’avoir presque autant d’objets que de chansons sorties. On est dans l’ère du numérique et tout est sur les plateformes de streaming, parfois ça devient tellement immatériel qu’on se rend plus compte de ce qui sort. En même temps le streaming emmène une liberté géniale, ça va avec la façon dont on consomme l’art et la culture aujourd’hui. Il y a cette phrase que je répète souvent : il faut faire la musique qu’on écoute et il faut la sortir de la façon dont on la consomme.

Moi j’ai tendance à consommer des albums entiers, des vinyles parce que ça me force à prendre plus le temps pour l’écoute, à écouter le tracklisting, à me concentrer sur la façon dont l’artiste a créé sa musique et les incantations de l’ordre des chansons. Mais j’aime aussi beaucoup le fait qu’on puisse écouter ma musique en streaming, que ma cousine de 15 ans puisse écouter sur Spotify ou Youtube. Le streaming et YouTube permettent à un plus grand nombre l’accès à la musique. J’ai envie que personne ne soit frustré.e, moi y comprise et j’ai envie d’avoir un objet qui existe. L’artwork du vinyle est très beau, c’est mon ami Pauline Darley qui l’a fait. J’aime avoir l’objet entre les mains et de me dire que c’est ma musique que je tiens, c’est fou.

Avant November Ultra, tu faisais partie du groupe Agua Roja. Quel souvenir tu en gardes et quel impact ça a eu sur ton projet actuel ? 

Ça a eu un impact évident, parce qu’on est la somme de toutes nos expériences. Pour moi, Agua Roja, ça a été toutes mes premières fois. C’est là où j’ai appris à être une musicienne professionnelle, où j’ai appris à faire de la musique tous les jours, faire des concerts, être en studio, enregistrer des voix. Ce groupe a un peu été mon trèfle à quatre feuilles. J’ai tout appris et j’ai eu la chance de ne pas le faire seule, c’est moins terrifiant d’apprendre entourée. Je pense que je n’aurais pas le même regard sur ce que je fais maintenant, le même vécu si j’avais pas six ans de groupe en amont.

Là, en concerts, je joue des instruments sur scène, à l’époque du groupe s’est posée la question si je devais jouer ou non et j’ai décidé de seulement chanter. Aujourd’hui je ne pourrais pas jouer si je n’avais pas été juste chanteuse avant. Ça m’a permis d’aller chercher les gens, de prendre place sur scène. Maintenant, je suis à l’aise parce que j’ai eu cette expérience et c’est pareil pour le studio. Clément de Agua Roja m’a appris à utiliser Ableton et c’est comme ça que j’ai composé Soft & Tender, dans ma chambre. Je suis arrivée avec mon projet solo, j’avais tous les outils dont j’avais besoin.

J’aime bien penser que chaque artiste invente un monde parallèle avec sa musique. À quoi il ressemble le tien ?

Je pense que c’est une comédie musicale très pastel, très douce et très tendre. Et en même temps quelque chose de plus sombre et plus entêtant. C’est entre West Side Story, La Mélodie du Bonheur et les Demoiselles de Rochefort.

Et une ruche aussi ? (rires)

La ruche c’est aussi c’est un big up à Poppy Fusée qui partage le titre Doux et Tendre avec moi sur le maxi parce qu’elle est apicultrice et les abeilles c’est surtout elle et aussi à mon chat Jango qui nous a quitté en juin dernier. Dans le clip de Miel, l’abeille représente ce chat qui n’était pas le mien qui a vécu avec moi et qui est devenu très important notamment sur le premier confinement. Les animaux c’est la vie et on les mérite pas. En gardant ce chat, j’ai compris à quel point les animaux sont importants et à quel point ils peuvent nous sauver. C’est très important pour la santé mentale.

Dans le clip de Miel, il y a vraiment deux personnes qui comptent pour moi : Poppy et mon chat. L’idée de l’abeille c’était l’idée des réalisateur.ice.s Zite et Léo. J’ai lu le pitch et je me suis mise à pleurer parce que ça représentait vraiment la relation que j’avais avec mon chat. Je venais de le perdre et sans le faire exprès, ils ont représenté notre histoire à merveille. À la fin il y a une photo de Jango déguisé en abeille, c’était un dernier clin d’oeil.

Dans ton univers musical, il y a quelque chose de confortable, on se sent comme dans un cocon. C’est important pour toi que les gens se sentent bien dans ta musique, un peu comme dans une cabane ? 

Oui, dans ma musique, sur mes réseaux sociaux, dans tout. Ça vient du fait que j’ai pas envie que les gens ressentent les choses que je ressens quand ça va pas. Faire de la musique c’est un acte très auto-centré mais j’ai aussi envie que ça apaise les autres et moi y compris. Je sais pas faire de la méditation, j’ai essayé pendant le confinement… Je me rends compte que ma méditation à moi c’est de chanter.

Ça me plonge dans un état d’apaisement profond et je pense que ça se ressent dans les morceaux que je sors, dans les vidéos que je fais. J’ai envie que ma musique soit réconfortante, j’ai envie que dans le tourbillon que sont nos journées pleines de bruit et d’attaques de soi à soi ou de soi à l’autre, il y ait quelque chose qui apaise. Et cet apaisement, il peut passer par la musique. Ça sert à ça la musique, à danser, pleurer, à se sentir mieux.

La tendresse, la douceur et l’apaisement sont des mots qui me viennent à l’esprit quand j’écoute ta musique. Comment on compose la douceur à ton avis ? 

Personnellement, la douceur est un état dans lequel j’ai envie de me mettre. Alors, étant donné que c’est l’état dans lequel je suis, je pense que c’est ce qui transparait dans ma musique. Quand j’écris une chanson et que je suis plus triste ou ombrageuse, le morceau qui va en ressortir va être beaucoup plus orageux, moins doux, plus sombre. J’ai écris Soft & Tender en un week-end et j’étais incroyablement heureuse au moment où je l’ai écris.

Plus on grandit, plus on réalise que les moments heureux sont précieux et c’est quand on sait les reconnaître que c’est incroyable. À ce moment là, j’ai reconnu mon bonheur et j’ai écris cette chanson. C’est comme si ton bonheur se diffusait et c’est de là que naît la douceur. Tu dois être alignée avec ce que tu ressens pour pouvoir transmettre cette douceur. J’ai du mal à ré-engistrer des morceaux, il y a des grand.e.s interprètes qui y arrivent très bien, réussir à se remettre dans l’état dans lequel tu étais quand tu as écris le morceau. Moi j’y arrive pas, j’ai l’impression que la magie n’opère pas.

Mais parfois les chansons résonnent différemment selon les émotions qui te traversent quand tu les chantes. Un soir, j’ai chanté Soft & Tender, que je présente toujours comme la “chanson heureuse” du set et ce soir là, mon meilleur ami était à l’hôpital et devait être au concert. La chanson m’a dépassé et a pris un tout autre sens, ce n’était plus “je t’aime et je te vois le matin” mais “quand tu es là, je vais mieux mais tu n’es pas là” et je me suis mise à pleurer en la chantant. Elle est devenue d’une tristesse incroyable. Les chansons sont presque comme de la glaise, tu as créé quelque chose et à chaque fois que tu les chantes, elles se modèlent en fonction de ce que tu ressens, mais aussi de l’énergie des gens que tu as en face. Les chansons se transforment.

Les chansons ont plusieurs vies.

À partir du moment où je sors un morceau, et que c’est toi qui l’écoute, chaque personne va le ressentir avec l’émotion dans laquelle il.elle est dans l’instant, avec son vécu. Sur un même morceau, il y a pleins de réactions différentes. Il y en a beaucoup qui reviennent avec les miennes, comme l’apaisement par exemple. Beaucoup de gens m’ont dit que ça les aide avec leur anxiété, il.elle.s les écoutent avant d’aller se coucher ou ils ont envoyé ma chanson à leur meilleur.e ami.e, à leur crush. Une chanson c’est comme une petite boule transparente, quand je l’ai dans la main, elle est rose et d’un coup quelqu’un d’autre la prend dans sa main et elle devient bleue parce que ça veut dire autre chose pour cette personne. Et c’est comme ça avec toutes les chansons.

Tu dois accepter de perdre le contrôle de tes morceaux. Même au moment de la création, le contrôle te tombe des mains. Honnêtement, maintenant je contrôle plus. Les morceaux viennent.

Même si tes morceaux sont majoritairement écrits en anglais, on retrouve dans tes titres des touches de français et d’espagnol. C’est venu comme une évidence de mélanger les langues pour toi ? 

J’ai toujours écris en anglais parce que c’était la seule langue que mes parents ne comprenaient pas. J’étais très timide. Ma mère quand elle me voit sur scène, elle ne comprend pas. Elle me dit “t’étais tellement timide, tu pouvais même pas aller acheter une baguette”. J’avais tellement envie de chanter depuis que j’ai 5 ans, je pense que la musique me force à faire des trucs qui sont à contre-courant de ce qu’est ma personnalité. L’anglais c’était ma façon de chanter mes sentiments. Quand tu chantes, c’est entendu, c’est dans l’air, c’est diffusé. À un moment, je me suis dis que j’allais chanter en anglais pour pas que mes parents comprennent. En y repensant, c’est assez ironique parce que l’anglais est la langue la plus parlée au monde. J’ai voulu fermer la porte à ma mère et j’ai ouvert la fenêtre vers énormément de gens (rires).

Quand j’étais dans Agua Roja, j’ai écris beaucoup de chansons. J’ai pu comprendre les mots que j’aime, la façon dont j’aime construire mes morceaux, la façon dont j’aime écrire des mélodies. À un moment, ça a commencé à avoir du sens, que dans ce que j’étais il y avait aussi la musique espagnole avec laquelle je grandis depuis que je suis née. Mon grand-père est espagnol. C’est lui qui m’a ouvert aux comédies musicales, c’est un obsessionnel de musique et il m’a dit qu’il m’avait reconnu quand je suis née, qu’il savait que j’allais faire de la musique.

Quand je chante en espagnol, c’est autre chose. J’ai un rapport à l’espagnol qui est viscéral et un rapport au français qui est plus maladroit. C’est pour ça qu’à la fin de Soft & Tender , je dis “Soft & Tender ça veut dire doux et tendre mais c’est moins joli en français”, c’est un clin d’œil. J’aime bien le fait que chaque langue aille chercher différentes choses de moi. J’écris pas du tout pareil en espagnol. C’est comme s’habiller. On est pas obligé d’être tous les jours la même personne. Le vocabulaire que j’utilise, les mélodies que je compose, ça va jamais être pareil ni anglais, ni en espagnol, ni en français. Quand j’écris en français, ça touche à mon intime profond, je me sens nue, dévoilée, fragile. En espagnol je suis presque empirique, un peu madone. En anglais, je me sens chez moi, à l’aise.

Quand tu commences à avoir l’habitude d’écrire, de chanter, tu deviens solide et parfois c’est moins intéressant. J’ai eu la chance de pouvoir être en studio et écrire pour beaucoup d’artistes et par exemple Claire Laffut, je la trouvais fascinante dans la façon où elle écrivait de mélodies parce qu’elle avait une fraîcheur incroyable, elle allait vers des endroits où je ne serais jamais allée. Pareil, Raphaël de Terrenoire, j’ai beaucoup travaillé avec eux. Une fois, sur le titre Lâchons Prise, il chantait derrière le micro et à un moment je le vois bouger et se mettre dans un état corporellement inconfortable, qui fait qu’il y a une voix très différente qui sort de lui. Ça c’est incroyablement intéressant. Peut-être que les langues c’est trouver différents assises tout en étant sincère. C’est aussi ça qui fait que le jeu n’est jamais terminé.

Il y a des artistes de la nouvelle scène française avec qui tu aimerais collaborer ? 

Tout le monde. J’ai déjà de la chance d’avoir pu travailler avec énormément d’artistes que j’aime beaucoup et qui sont des ami.e.s notamment Terrenoire. J’aime beaucoup Silly Boy Blue, Yseult, Clara Luciani, Pomme, Pijama, Mélissa Laveaux. Les collaborations c’est presque des choses que tu ne contrôles pas, il faut faire de la musique ensemble et voir ce qu’il se passe. Je suis heureuse d’être auditrice de tout ça, d’écouter ces albums, Catastrophe, Voyou, L’Impératrice… Il y a une scène qui se retrouve.

On s’est beaucoup tous et toutes parlé.e.s pendant la période étrange du confinement. Catastrophe on s’est vu.es pour la première fois en vrai quand on a enregistré une session acoustique de Season Of Love de la comédie musicale Rent avec Pi ja ma, Flore de l’Impératrice et Voyou. Vikken, je l’ai rencontré dans le cadre de son clip Pour une Amie dans lequel j’ai eu la chance d’apparaître. Son univers musical est très éloigné du mien, l’électro c’est un genre que je n’ai pas encore apprivoisé. Participer au clip m’a ouvert l’oreille à cette musique. Pareil, à l’époque d’Agua Roja, j’avais du mal avec la langue française et je découvre Grand Blanc, ça m’ouvre au français, à leur genre. Je trouve ça fascinant de me dire qu’on est dans une scène française si riche.

J’ai la double casquette de musicienne et aussi auditrice. J’adore écouter des disques, faire des mixtape, partager des chansons. Je passe mes jours à écouter beaucoup de musique. Je suis toujours assise dans le public, je regarde les concerts, je suis pas en backstage. Par exemple, quand j’ai joué à l’Église Saint-Eustache pour Qui va Piano, va sano, j’ai découvert Bonnie Banane que je connaissais très mal. Ce genre d’artiste insuffle une énergie dans la façon dont tu fais de la musique. Ça donne envie de se dépasser, de faire à ta façon mais de faire. C’est ce partage d’énergies qui est beau avec cette scène. On est des éoliennes les uns pour les autres (rires).

À quoi on peut s’attendre pour la suite de November Ultra ? 

L’album ! Je tease cet album avec mes morceaux. Et puis de faire des concerts encore et encore.

Il ressemblera à quoi ce disque ?

Ce sera pas différent dans le sens où Soft & Tender et Miel existaient déjà à l’intérieur de l’album. Je vais encore parler de symbolique mais je mets de la symbolique dans tout. Toutes les dates auxquelles je sors des chansons sont importantes. Dans le monde totalement flou dans lequel on vit maintenant, les seules chose assez immuables sont les anniversaires et les dates.

Ce sera un peu l’addition de tout ce que je suis et le fil conducteur ce sera ma personnalité, de toute façon It will make sense parce que j’existe et I make sense to myself. J’espère que les gens aimeront. Il faut sortir au bon moment, il faut que ce soit ce que les gens ont envie d’écouter. Juliette Armanet quand elle a sorti Petite Amie, je savais pas que c’était ce que j’avais envie d’écouter et en fait c’était exactement ce que j’avais envie d’écouter sans le savoir.

Auteur·rice

Pauline Pitrou
Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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