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Rencontre avec Jean-Christophe Meurisse : « Le cinéma n’est pas là pour rassurer les gens »

Jean-Christophe Meurisse
©Rectangle Productions

Pour la sortie de son second-long métrage, Oranges sanguines, nous avons avons discuté avec le réalisateur Jean-Christophe Meurisse, fondateur du collectif de théâtre Les Chiens de Navarre. Rencontre.

Inclassable. Violent. Méchamment drôle. Oranges sanguines, sorti en salle ce mercredi 17 novembre, est une comédie atypique et politiquement incorrecte dressant le portrait d’une société malade. Avec son réalisateur, Jean-Christophe Meurisse, nous avons échangé sur les faits-divers qui l’ont inspiré, de cette réalité aberrante, de ses comédien.nes et d’improvisation ou encore des méchants de western.

C’est ton deuxième long-métrage après Apnée, tu viens du théâtre avec ta compagnie Les Chiens de Navarre. Est-ce que faire du cinéma, tu en avais envie depuis longtemps ou c’est venu au fil des années ?

C’est venu au fur et à mesure. J’ai commencé en 2005 le théâtre et c’est venu naturellement. D’abord un premier court-métrage parce que j’aimais le cinéma et que j’avais envie d’avoir une expérience au cinéma, tout simplement par amitié pour le cinéma.

Un premier passage derrière la caméra sans jamais y avoir touché ?

Non, la seule expérience que j’avais pour moi, c’étaient les acteurs, un langage particulier parce que je peux créer des choses en laissant beaucoup de liberté aux acteurs, une vision du monde à moi et une manière de raconter des choses tristes avec le rire. J’apprends le métier de cinéaste techniquement.

Tu vas continué à faire des films en parallèle ?

Oh oui, c’est mon deuxième long, j’ai fini d’écrire le troisième.

Pour Oranges Sanguines, quelle a été la genèse du scénario ?

Ce sont des faits-divers. J’ai construit un film à partir de faits-divers que j’ai lu. Le premier, c’était cette jeune fille de seize ans qui a été violée par un récidiviste et au lieu de partir, elle l’a assommé, je crois. Elle lui a fait manger ses testicules après les avoir ramollies dans un micro-ondes. La première image cinématographique, c’était ce micro-ondes, je me demandais ce que ça faisait des testicules dans un micro-onde.

Je sentais aussi la portée politique puissante de ce fait-divers dans ce combat légitime sur la domination masculine. Je me suis dit : voilà une autre forme de réponses à ces crimes. Attention, les femmes peuvent aussi être barbares et elles peuvent se réparer et créer une résilience immédiate par amour de la vie. J’y ai vu des personnages, du cinéma. C’est un sujet qui m’intéressait et je l’ai transformé en cinéma.

Après, il y a eu d’autres faits, des seniors ensevelis par des crédits revolving qui au lieu de céder leur maison à des créanciers se suicidaient dedans. Ça existait beaucoup en 2010 en Europe. Je voulais confronter ça avec la fraude d’un homme de pouvoir. Ça fait un film mosaïque comme disent les Américains où il y a plusieurs histoires qui finissent par se rejoindre.

La structure s’est imposée comme ça à l’écriture ?

Oui, j’ai pris les trois faits-divers et j’ai écrit mon scénario avec tous les personnages.

Est-ce qu’on peut dire qu’Oranges sanguines est un film politique ?

Il l’est obligatoirement, mais ce n’est pas un film militant. Tout acte créatif est politique malgré soi. Ça l’est dans le contexte, le fond politique et social, à travers le personnage du ministre et la situation des parents, le métier du droit. Donc oui, politique, c’est certain.

Et qui envoie valser le politiquement correct aussi ?

Dès la première scène dans le jury, on s’amuse de ça, du politiquement correct. Ce jury qui parle des danseurs, il parle de tout sauf de leur talent. Ils parlent des individus en tant qu’identité, mais surtout pas de ce qu’ils viennent de faire. On est dans un monde comme ça, donc ça bouscule le politiquement correct. Ce n’est pas un film politiquement correct. J’ai tendance à présenter le miroir au spectateur d’une réalité que je trouve aberrante à des endroits, qui m’indigne. Une indignité transformé en rire, en satire, comme peut le faire peut-être un Charlie Hebdo.

Quelle réalité ?

La réalité de notre monde, qui est racontée dans le film. Il y a des gens qui fraudent, des gens qui se suicident parce qu’ils n’ont pas de moyens et des femmes qui se font violer. C’est ça la réalité. La réalité est pire que mon film.

© Rectangle Productions

On a l’impression que ton film passe d’une première partie plus théâtrale et dans la comédie à une seconde partie qui glisse vers un univers plus cinématographique et tragique, c’est pensé comme cela ?

Pourquoi pas. Non ce n’est pas pensé comme ça. C’est sûr qu’il y a deux parties, la deuxième est plus brutal. Il y a du scandale sexuel donc effectivement, c’est plus violent, plus abrupt, plus indigeste. Et une première partie plus drôle car satirique. Après théâtre et cinéma, c’est parce qu’on sait que je fais du théâtre. Je me méfie de ça. Je ne pense pas que c’ est parce qu’on filme une table de six personnes qu’on soit obligatoirement au théâtre. C’est juste parce que peut-être, on n’a pas le point de vue d’une seule personne, mais ce sont des codes. Cassavetes, Kechiche ou Pialat faisaient le même genre de scène avec des scènes collectives où tout le monde s’exprime sans avoir un seul point de vue avec des plans serrés qui indiquent au spectateur. Ils n’ont jamais fait de théâtre. J’avoue, je ne sais pas ce que ça veut dire, théâtralité ou cinéma. On peut parler de codes aujourd’hui, mais je n’entends pas ces mots-là. Je ne définis pas la théâtralité dans mon travail. Je pourrai montrer aussi le même genre de scènes chez Lars Von Trier. Je questionne ce ressenti.

Vous ne voulez pas apposer des définitions… Le film d’ailleurs est inclassable ?

Ça, c’est un autre souci, c’est parce que le film a plusieurs tons, plusieurs genres. Il est inclassable, car on est dans une industrie qui rassure en disant, c’est une comédie, c’est un drame. Et j’ai vécu ça pendant le tournage, je pouvais rire, pleurer, avoir peur, désirer, etc. Et ça retranscrit ce que j’ai vécu pendant le tournage. Il y a plein d’émotions différentes et ça crée des changements de ton, ça crée des ruptures. Et je me suis dit que c’est ça le cinéma, ça peut être multi-genres, multi-tons, de plusieurs couleurs, comme la vie. On ne se dit pas, je vais passer une journée comédie… Les Coréens n’ont pas trop de souci avec ça, ils sont plus décomplexés dans la manière de passer par d’autres genres ou tons.

C’est un problème dans le cinéma français…


C’est un vrai souci. C’est ce qui peut donner le côté informe du film, en disant « ah c’est bizarre, je croyais que c’était une comédie. Ça devient un thriller politique, et un film épouvantable violent puis plus romantique. J’aime que ce soit un peu caméléon, c’est ce qui crée une forme de surprise ne changeant de ton. Mais c’est ça qui est difficile à faire accepter, car nous sommes conditionnés à des genres, à des codes, à des formes. Là, chez moi, il y a une vraie résistance politique en affirmant le fait que c’est un film qui est multiple, ce sont un peu les montagnes russes et il faut l’accepter comme tel, il faut aller voir ce film-là comme une expérience. Sans doute, ce film est maladroit, mais il présente du vivant. Ça crée de la vie chez le spectateur, le spectateur est actif. 

C’était compliqué de vendre le projet dès le début, après l’écriture du scénario ? 

Ça a été compliqué dès le début, ça a été long, épouvantable. Ça l’est toujours, le film n’est pas forcément séduisant pour les exploitants. Le problème, c’est que je ne vends pas une tisane détox, je ne cherche pas un packaging séduisant, je considère que le cinéma n’est pas là pour rassurer les gens, en aucun cas, ce film doit être rassurant. Il doit être dérangeant et c’est la définition même de l’art : déranger au sein éveiller, provoquer, émouvoir. 

Concernant le casting, c’est marrant, vous inversez en mettant les comédien.nes des Chiens de Navarre qu’on voit au cinéma plutôt dans des seconds rôles (Alexandre Steiger) et les noms connus du grands publics (Blanche Gardin, Denis Podalydès…) sont les seconds rôles du film, c’est voulu ?


Oui, j’ai voulu faire exprès. Ce sont des gens qui travaillent avec moi depuis longtemps en théâtre, les mettre en premiers rôles, c’est affectif et politique et par contre les têtes d’affiches sont en « guest », donc l’inverse. Sur le prochain, ce sera peut-être encore comme ça. Je fais du cinéma comme Bergman faisait du cinéma, en loisir. Il avait une troupe de théâtre, et il faisait Scènes de la vie conjugale l’été dans ses villas et c’est très bien de faire du cinéma avec un peu plus de distance. Ça permet d’être plus décomplexé de faire vraiment ce qu’on veut. Le montage est plus long, mais j’aime le cinéma donc je n’aurai aucun compromis avec les finances pour faire ce que j’ai envie de faire. 

Vous irez toujours au bout ? 

Oui, « au bout de mes rêves », comme dirait Goldman (rires). Ça fait quinze ans que je travaille un langage au théâtre, donc c’es très difficile de se corrompre à une pression. J’ai une vision du monde, je tiens à la garder. Je ne vais pas changer et ça fait des films sans doutes pas dans les cases et un peu transgressée, toute modestie gardée. On attend du cinéma qu’on soit agité sauf si on veut voir un Blockbuster, etc. Mais j’ai du mal avec le côté consommation du cinéma. Après, j’enfonce des portes ouvertes. 

© Rectangle Productions

Vous pensiez déjà à chacun des comédiens pour les rôles au moment de l’écriture ? 

Oui, après, je n’ai pas de directeur de casting, je suis un peu à l’ancienne, j’appelle directement les acteurs. Donc je connais beaucoup d’acteurs depuis longtemps donc oui, je pensais à eux et je connaissais Blanche, Denis, il avait vu mon travail au théâtre, il a dit tout de suite oui, Vincent Dedienne aussi. Tout ça, c’est fait très naturellement. Il fallait juste accepter d’improviser avec leurs mots sur ces situations. 

Il y a une grande part d’improvisation ?

Ça dépend des séquences. Certaines sont très écrites et d’autres où c’est un peu plus libre. Je n’ai pas de méthodes précises, je sais que je cherche le vivant, ce truc un peu chevauché, très naturel, très foisonnant. Ce jeu ultra naturaliste pour l’obtenir, il faut laisser l’acteur dans une position de liberté où il est dans un vrai présent vu qu’il cherche ses mots. Mais c’était quand même très écrit au préalable avec de vrais personnages, des rapports, des situations, c’est un mélange des deux. 

Cette improvisation a pu donner des accidents heureux sur le tournage, des choses qui vous ont échappé ?

Oui, la crise de Guilaine Londez dans le jury, c’est elle qui a pêté un câble et je l’ai encouragé à aller plus loin. Il y a des choses qui dépassent mes projections et ce sont ces improvisations qui permettent ça. 

Le film a pu évoluer sur le plateau ?

Oh oui sur le plateau et surtout au montage. Je fais partie de ces gens. Je comprends Godard quand il dit que le tournage, c’est l’endroit de l’inconscient et le montage l’endroit de la conscience. Le scénario n’est qu’une invention pour les comptables. C’est surtout au montage que j’écris, j’ai 200 heures de rushs, comme je peux avoir quatre, cinq films, j’en choisis un, donc c’est de l’écriture. 

Dans la deuxième partie du film, j’ai l’impression que vous êtes très influencé par le cinéma américain des années 1970, je pense à Délivrance, Les Chiens de paille, dans l’ambiance et la violence, je me trompe ? 

C’est parce qu’il y a un scandale sexuel, on est tout de suite dans ce glauque là donc on pense à ces films. Autant le crime est banalisé à travers des séries TF1, on peut voir des corps tués, meurtris, autant le scandale sexuel est toujours un événement non banalisé au cinéma. Évidemment on pense à ces films, mais je reste persuadé que c’est plus un western, avec un méchant qui rencontre un autre méchant comme dans les western spaghettis qui pourrait faire penser aux frères Coen ou à Tarantino. Il y a toujours un ludisme, une amitié pour le cinéma qui reste là. Effectivement, il y a le côté glauque de l’acte, de la violence mais il y a encore du cinéma jusqu’au bout. C’est la rencontre de plein de méchants dans un western. Dans la deuxième partie il y a aussi du Lee Van Cleef dans Le Bon, la brute et le truand. Les grands sadiques, les grands méchants et la vengeance… Mais je comprends, il y a un truc sombre et ce personnage de détraqué au milieu de la campagne, je comprends la référence. 

Oui, j’ai eu l’impression d’aller vers ce cinéma avec un peu d’influence de Chabrol aussi…

Oui, j’aime beaucoup Chabrol…Le côté satire, des bourgeois certes. 

Est- ce qu’on peut tout montrer au cinéma ? 

Ma limite, c’est mon plaisir et ce que je considère comme intelligent ou pas intelligent. C’est mon émotion et mon intelligence qui font qu’on montre ou qu’on ne montre pas. Mais je ne me censure pas. Ma censure, c’est mon plaisir de spectateur gouverné par mon émotion et ma pensée. 

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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