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Rencontre avec Ismaël El Iraki : « Ce qui est intéressant, c’est de voir comment de victime tu deviens survivant »

Ismael El Iraki © Jean-Luc Mege
© Jean-Luc Mege

Burning Casablanca, film de genre franco-marocain contant l’histoire d’amour survolté entre un rockeur et une prostituée, sort aujourd’hui en salle. Nous nous sommes longuement entretenus avec son réalisateur Ismaël El Iraki.

Sous les feuillages qui longent les anciens rails de la Recyclerie (Paris, 18e), nous avons longuement échangé avec le réalisateur Ismaël El Iraki. Ce mercredi 3 novembre son premier long-métrage, Burning Casablanca, sort enfin en salle. Un film enflammé et sauvage rythmé par le rock et interprété par des comédiens organiques. Il s’est confié intimement sur ses dix ans d’écriture, de recherche de financements en France et au Maroc, sur le Bataclan venu bouleverser la vie et le projet, sur un tournage chaotique mais porté par une équipe généreuse et un amour sans faille pour le cinéma.

Avant ce premier long-métrage, tu avais réalisé deux court-métrages Carcasse (2007) et H’rash (2008) qui étaient déjà des films de genre, c’est une évidence pour toi de raconter une histoire par le cinéma de genre ?

C’est ce qui me vient en terme de pur plaisir de narration. C’est aussi lié à mon enfance. Ma grand-mère habitait sur la place de Jemaa el-Fna à Marrakech, là où il y a tous le conteurs. Une nouvelle génération de conteurs a commencé à mixer les histoires traditionnelles avec des choses plus modernes. Ils y ajoutaient des extraterrestres par exemple. Au Maroc, c’est assez extraordinaire car tu as une identité de méga-mix qui résonne beaucoup avec le cinéma de genre. 

Il y a la présence forte de la télévision, elle est tout le temps allumée. Quand Twin Peaks (nldr. la série de David Lynch sortie en 1990) est arrivé au Maroc, ça a été énorme car ça rejoignait deux choses qui sont présentes dans l’âme au Maroc : les telenovelas, les soap, etc. C’est quelque chose d’intrinsèquement marocain, une culture animiste africaine et musulmane avec des histoires de possessions ou d’esprit. En France, personne ne comprenait de quoi parlait l’aspect fantastique de Twin Peaks, au Maroc c’est ça qui était évident. C’était le premier gros carton sur la première télé privé au moment où les choses ont commencé à s’ouvrir au Maroc pour le cinéma. On a commencé à avoir des propositions de cinéma de genre quand il y a eu cette télé privé pour les diffuser. Le Centre Cinématographique Marocain (CCM) a commencé à changer. C’est comme ça que le premier long-métrage de Nabil Ayouch, Mektoub, a pu sortir, c’est un pur polar.

Pour moi, le mélange des genres est naturel, ça fait partie de mon identité. Le principe premier, c’est l’hybridation. Ce que j’aime dans la culture marocaine, et surtout casablancaise, c’est que c’est du pur mix. Géographiquement, on est entre l’Afrique, l’Europe, le Monde arabe et donc forcément destiné au mélange. Tu ne peux pas avoir une identité unique. Les Islamistes au Maroc, c’est une blague. Ils me voyaient dans la rue avec mes tatouages et me disaient «  mais mon fils ce que tu portes ce n’est pas marocain »  alors je leur répondais « regarde ta barbe, elle est afghane, ton qamis il est iranien. Même quand tu veux faire un truc fondamentaliste, tu mixes des influences étrangères. »  Le cinéma de genre, c’est au pluriel, c’est là où ça devient fun car Casablanca, pour moi c’est ça. Un film de genre où t’as mélangé les bobines et tu ne sais pas dans quel ordre ça va sortir.

Et dans Burning Casablanca, tu y as mixé tes références cinématographiques à toi ? Je pense au western spaghetti, à Quentin Tarantino, entre autres.

J’ai vraiment grandi avec ces personnages, je les voyais autour de moi. Ils décrivaient le monde dans lequel je vivais. On a cette ferme dans le sud où je passais beaucoup de temps enfant et on avait les premiers magnétoscopes. Mon oncle avait une seule cassette, c’était Le Bon, la brute et le truand. Elle tournait 24/24h et le film dure trois heures. Je sortais dehors jouer au foot puis je rentrais et je recaptais une partie du film. Je voyais la terre rouge, les tronches des gens, les silencieux et les nobles. C’est pas juste un cinéma marocain, c’est un cinéaste berbère.

Tarantino c’est pareil, j’étais un peu plus vieux. Pour moi, c’est un mec de Casablanca : cette ambiguïté, la tchatche des gens où à la fin tu ne sais pas si tu vas prendre une baffe ou si c’est une vanne et tu vas te marrer. Cette possibilité de la violence et de l’humour mélangés. Le cinéma que tu vois, c’est un truc de synesthésie, il se mélange avec la vie autour de toi, avec ce que tu as envie de décrire, les éléments qui te frappent et surtout ce sont des sensations. Le cinéma te permet de les canaliser et de les comprendre. Il y a pleins de trucs que je n’aurais pas compris sans le cinéma, notamment le cinéma de genre. 

Le cinéma t’a aidé à mieux comprendre ton pays et ta ville ?

Oui, à comprendre que j’avais des amis de mes parents qui étaient des rescapés de la torture. À ressentir l’histoire de ces gens. Il y a un personnage dans le film, Mourad, qui est obsédé par son père tortionnaire. En France, on me parle tout de suite de Tarantino, car Mourad, c’est un personnage de cinéma bis, presque de blacksploitation. Mais c’est aussi un de ces policiers qui vit en total impunité au Maroc. Ses méthodes avec le chewing-gum et le pneu ce sont des trucs de torture des années de plomb au Maroc. Tu habites un peu ce que tu veux du personnage. C’est quelque chose à mi-chemin entre une personne et une idée. Tu as des volontés et tu as les comédiens. Le fait d’écrire pour eux, c’est ça la vraie porte d’entrée.  

Photo de plateau Burning Casablanca @Hakim Benchekroun

Ce sont tous ces mélanges qui t’ont donné envie de faire du cinéma ? Est-ce qu’il y a eu un déclencheur ? 

Je ne crois pas que tu puisses le savoir. C’est là tout le temps et il faut que ça sorte. C’est aussi pour ça que c’est une période plutôt libératrice car les films que tu ne fais pas, ils te dévorent de l’intérieur. Les années pendant lesquelles j’ai porté ce projet là, je réécrivais en permanence. Ce qui m’arrivait dans la vie arrivait au film.

Je suis incapable de répondre au pourquoi mais je peux dire le comment. Tu sens un feu. Il y a des trucs que tu ne veux pas et qui se retrouvent dedans. Mettre mes cauchemars et mes hallucinations du Bataclan, ce n’ était pas une décision consciente. Ça s’est retrouvé dans la matière du film, c’était Larsen (le personnage joué par Ahmed Hammoud, NDLR) qui faisait ces rêves-là. Ce sont les personnages qui décident. J’ai résisté, je me disais si j’ouvre cette porte là, ça va prendre toute la place. 

Il y a eu des versions du scénario où il y avait eu un attentat pendant un concert. Mais ça faisait dériver le film. Ça ne me permettait pas de faire ce que je voulais. L’idée c’était de parler de comment de victime tu deviens survivant. C’est hyper beau quand tu vis un truc comme ça, tu ne peux pas ressortir autrement qu’humaniste. Après le Bataclan, j’ai mis longtemps à accepter. Là, c’est le procès. C’est un moment difficile émotionnellement car c’est un enjeu la libération de la parole. Pouvoir dire : oui, j’ai été une victime. 

J’ai fait une thérapie EMDR (une thérapie de désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires, ndlr), c’est très physique. T’es d’abord un corps et il a une mémoire, ce qui s’y inscrit est différent d’un souvenir. C’est un présent gravé en toi. Ce sont des odeurs, des sensations que tu n’arrives pas oublier. C’est dans ta chair. C’est ce qui est dit dans le film : «  C’est dans tes yeux  ». Et tu es très seul quand tu vis ça. Quand je marche dans la rue, je vois des choses, je sens des odeurs qui n’existent pas… C’est une thérapie où tu revis au présent ce qui t’es arrivé et c’est ce qu’on a essayé de faire ressentir dans le film. Ça recommence de nouveau.

Ça peut être n’importe quel déclencheur, tu es dehors en train de boire un verre au soleil avec des amis et d’un coup tout est noir, tu es à l’intérieur du Bataclan. L’espace n’a plus de sens. Tu peux reconnaitre ces symptômes là chez les autres. Tu n’es pas seul dans cette expérience. En fait, c’est du cinéma, de l’image, du son, de la sensation. Le cinéma c’est une hallucination. Le toucher au cinéma c’est un mélange d’images et de ce que tu sens.

Donc il y a dix ans, avant le Bataclan, dans tes premières versions du scénario, tu racontais une autre histoire ? 

Oui c’était complètement un autre film. J’avais écris le personnage pour Khansa Batma. Cette fille, elle est extraordinaire. Sans elle, il n’y a pas d’idée de film. Elle dégage un truc par son intelligence, par sa puissance de prise de parole et ce qu’elle incarne physiquement. Un mélange d’occidental, d’oriental, d’ africain, de masculin, de féminin. C’est Casablanca. 

La première fois que je l’ai vu en concert, je l’ai vu faire le truc le plus rock de ma vie. Dans une chanson, elle raconte ce qu’il se passe dans la tête d’une fille qui rentre chez elle à 4h du matin et qui est suivie par un mec. Il y a énormément de violence, d’intelligence, de poésie. C’est un brûlot. Elle chante ça dans un festival de rock, où tu avais 85 % de personnes à fond et évidemment quelques cons. Certains se sont mis à balancer des bouteilles. Elle en voit une qui arrive, elle retourne sa guitare et elle la renvoie dans le public. 

C’est un animal de lumière, elle n’a jamais joué avant mais elle a une conscience hyper précise de la lumière, de la caméra, des distances. En même temps elle sait réagir en improvisant sur le moment. Comme pour tous les comédiens du film, il y a beaucoup d’elle. Je lui ai volé pleins de choses. Elle a une empathie folle, elle m’a énormément aidé après le Bataclan. Ce que je n’avais pas, c’était l’autre en face, l’histoire d’amour entre deux survivants et comment ça se répond chez l’un, chez l’autre.

J’avais écrit un rôle pour un musicien irlandais, qui a un petit rôle dans le film. Il y a une continuité. Je suis très fidèle dans l’amitié comme dans le boulot. J’aime m’entourer de gens que j’admire, que j’aime. Ça crée une famille. C’est ce qui permet de rendre le film possible. Ce personnage  de Larsen, il est arrivé après le Bataclan. Le film est devenu plus hallucinatoire. Je l’ai toujours pensé comme un truc sensoriel, sensuel. C’est devenu une plongée plus franche sans explication. C’était assez libérateur d’en faire des éléments narratifs, que les serpents aient un rôle dans l’histoire, liés à son passé. Ils arrivent à donner une autre couche d’émotions qui puisse évoluer. Passer de victime à survivant, c’est passer de la sensation à l’émotion. C’est quelque chose qui te submerge complètement que tu ne maitrises absolument pas.

J’imagine que pendant ces dix années, il y a également eu tout un chemin de croix autour du financement  ? 

C’était l’horreur. Aujourd’hui, on a appris que le film allait sortir au Max Linder. Pour moi, c’est énorme, symboliquement. C’est ce pour quoi on s’est battu pendant ces dix ans. T’arrives avec un film qui est certes un film marocain mais où l’enjeu pour nous tous c’est que l’on n’a pas de fric. On influe les uns sur les autres, on cherche tous à faire plus gros que ce qui est faisable dans notre budget car le cinéma de genre, ça coûte cher. J’adore cette artificialité au cinéma car tu fabriques en équipe. C’est plusieurs imaginaires qui se collent les uns aux autres pour fabriquer un plan. Et c’est extraordinaire. Ce sont les trucs les plus vrais que tu puisses trouver, quand tu inventes tout. C’est de l’artisanat. Le Max Linder, c’est un endroit où les films sont diffusés pour leur puissance de mise en scène. 

En tant que cinéaste marocain tu es souvent confiné dans le fait de donner des nouvelles de ton pays. Il y a des gens qui réussissent brillamment. Mais moi, ce n’est pas mon cinéma. Et il y a des films sublimes en numérique, moi je préfère l’argentique. Ce qui est dommage, ce que la question ne nous soit pas posée. J’ai fait mes études à la Femis, mais que ce soit moi ou Julia Ducournau qui était dans ma promo, on ne nous posait pas la question. C’était évident que si tu étais là c’était pour du drame bourgeois français. Nous, on n’était pas là dedans. Là, ce qui est formidable c’est que c’est un mur qu’on a mis dix ans à péter. On nous disait : c’est vraiment bien écrit mais vous n’y arriverez jamais. Le cinéma de genre en France, c’est difficile mais alors faire une co-production marocaine, vous n’y arriverez pas. Les gens doutent de ta légitimité, de ta sincérité. C’ est comme si tu ne pouvais être sincère qu’en faisant de l’auto-fiction. Ça voudrait dire que chacun n’a qu’un seul film en soi. Alors que le cinéma de genre a toujours été un révélateur de choses très intimes avec une puissance de mise en scène. C’est du cinéma pur. 

Être au Max Linder, c’est purement pour notre mise en scène de cinéma. On a fait ce pari de faire un film où tu n’as pas besoin de t’intéresser au pays, au genre musical pour rentrer dedans, ça te parle au coeur et on s’adressera à toi de la même façon que tu sois rockeur ou pas, marocain ou pas. C’est du pur cinéma populaire. C’est ce qui nous a unis. Par le biais d’un imaginaire de Casablanca, ça donne un film très lyrique, quand ils tombent amoureux c’est violent, c’est chaud, c’est une forme de libération des sens. La pellicule, ça te force à ne pas être documentaire, à affirmer un point de vue, à être dans une narration.Tu peux pas ne pas choisir. 

Au Maroc, on est arrivé en même temps que les islamistes. Même si on avait cette volonté de ne pas faire un film trash volontairement provoquant. La mise en scène est hyper classique comme un film des années 1940. Par les gros plans, on ne perd jamais l’émotion, on est tout le temps de leur point de vue, dans ce qu’ils ressentent, il y avait un truc de sublimation. La scène où ils chantent tous les deux, ça a toujours été notre scène de sexe. Ils font l’amour mais c’est sublimé. Tu crées de l’érotisme. Tu ouvres la porte et tout le monde peut rentrer dedans. lIs te sont proches et en même temps ce sont les stéréotypes de ce que la société marocaine rejette : un héroïnomane, un mac, une prostituée. Si tu les fais vibrer avec eux, ils vont être touchés dans leur chair. C’est ce qui est magique quand tu abordes le cinéma comme un art de la sensation. Tu peux rendre proches des personnages que tu ne pourrais pas défendre intellectuellement. Mais mon humanisme a été mis à mal par ces commissions d’avances sur recettes au Maroc où ils avaient droit de vie ou de mort sur le film. Aujourd’hui le film est interdit au moins de 16 ans et il sort dans un mois au Maroc. 

Mais ça a pris sept ans. Dans la dernière commission, il y avait un président de gauche, ancien ministre de la culture. Il était complètement bloqué dans ses décisions par la collégiale. Les gens s’entraînaient les uns les autres et personne ne voulait prendre la responsabilité que quelque chose de différent, de risqué soit fait. Lui, c’était sa dernière commission, il savait qu’il ne serait pas renommé. Il a dit : cette commission elle est à moi, je prends les risques. C’était dément. Maintenant qu’il a pété cette porte, et que ça s’est bien passé – et aussi que les islamistes ont sauté – je pense qu’il y a une génération qui va moins souffrir de ça. Sofia Alaloui et Yasmine Benkiranea préparent des films de genre et elles en ont moins souffert. 

@Roch Armando

Est- ce que, selon toi, on peut parler d’une forme de «  Nouvelle vague » dans le cinéma marocain  ?

Oui complètement ! Notre génération a grandi avec les vidéoclubs. Un mec en carriole vendait des cassettes en gueulant le nom des films dans la rue : Titanic, Jurassic Park, etc. En même temps, on voyait la manière dont le cinéma américain s’installait au Maroc seulement pour les décors. Les histoires n’intéressaient pas. Nous, depuis toujours on fait cette synthèse avec le cinéma de genre, le plaisir de spectateur, lié à l’imaginaire, l’humour avec des émotions spécifiquement marocaines. On a nos histoires et des personnages autour de nous qu’on veut magnifier. 

Il y a toujours ces femmes victimisées, brisées par un système plus fort qu’elles. Je ne nie pas cette violence mais pour autant ce qui est intéressant c’est de voir comment de victime tu deviens survivant. J’ai été élevé par des femmes comme Rajae. C’est extrêmement rare de voir ces femmes-là. Pour une Lubna Abidar de Much Loved, combien tu as de non-personnages parce qu’elles sont filmées comme des fantasmes de faiblesse. À travers elles, ce n’est pas le personnage qui est filmé, c’est juste une idée : l’oppression des femmes au Maroc. En soit, c’est une oppression. Ça ne veut pas dire qu’il faut uniquement des femmes ultra badass mais c’est un genre de personnage très présent au Maroc et qui n’est pas représenté. Ces femmes-là, elles sont dans la réalité mais on peut aussi les mettre dans l’imaginaire. C’est hyper important. Et que ça vienne du même endroit, d’avoir des images de femmes comme ça, puissantes et reconnues en tant que personnage principal d’un film, ça te permet de te projeter là dedans.

La musique est un des sujets principaux du film. C’était aussi présent dès le début du projet ?

Oui, la première page du scénario, c’était une playlist. Les chansons rythment les séquences du film. Le personnage de Rokkia est né d’une chanson. C’est une chanson des Variations qui s’appelle Sanglot, c’est un groupe marocain des années 1970. Ils mixent des rythmes berbères et du rock’n roll. C’est extraordinaire, j’ai vu cette terre rouge et de là est née Rokkia et de cette rencontre avec cette comédienne primale qui a une puissance et un lyrisme de tragédienne. C’est Médée avec un gun.

Il y a aussi tout un montage alterné entre les deux personnages principaux. C’est une chanson sur un bateau qui coule qui a donné cette scène là, ce sentiment de perte, d’abandon. J’enchainais des visions à ce moment-là et j’ai écrit dans un état hallucinatoire. On l’a envoyé au groupe en disant si ce n’est pas vous, je ne sais pas comment on monte cette séquence et même comment on la filme. 

C’est un outil extraordinaire, car tu peux faire écouter la musique aux comédiens. Tu as la musique de source et la musique du film sur laquelle on bossait trois mois avant. Le compositeur Alexandre Tartière est marocain, c’est un pote de lycée. Il est compositeur et guitariste d’un groupe de rock qui s’appelle Alaskandar et il a monté son groupe à Londres avec Neil, qui est la doublure guitare de Larsen. Il a composé toutes les parties de guitare. C’est avec lui qu’on a trouvé le son de guitare du personnage. Tout le temps d’écriture — de la même manière dont je parlais avec les comédiens — je lui ai volé pleins de trucs. Mordre la guitare pour que ça sonne électrique dans ta tête, c’est un truc à lui. 

C’était un travail continu, je lui envoyais des bouts de paroles, il m’envoyait des bouts de riffs. Par la rencontre avec Khansa, on a travaillé ces moments musicaux. J’ai fait beaucoup de répétitions pour les comédiens, j’ai fait en sorte de créer des choses entre eux, qui font qu’ils ont un passé commun. Par exemple, j’ai fait jouer des scènes de leur passé à Fatima et Khansa qui ne sont ni dans le scénario, ni dans le film

Les comédiens ont donc participé constamment à l’évolution du film ? 

Je crois beaucoup à ça, il y a des choses qui échappent aux comédiens comme il y a des choses qui échappent à ton corps. On avait très peu de temps de tournage car très peu de pellicules, il fallait qu’on soit solides sur les intentions, les risques qu’on pouvait prendre. Que ce soit Khansa, Said ou Ahmed, ils ont été d’une générosité extrême. Ils ont pris des risques, ils se sont laissés pénétrer par des choses qui peuvent être très violentes à vivre. Ahmed est une pièce rapportée dans cette histoire, au casting, c’est le seul qui a cette fragilité-là. Il n’a pas peur. C’est aussi une forme de sensualité. Ça permet de travailler avec son corps et d’incarner des choses qu’il ne comprend pas forcément intellectuellement. Ahmed il a eu cette générosité folle de se laisser habiter par des cauchemars qui n’étaient pas les siens et se laisser bouffer par ça. 

C’est une chance folle de bosser avec des gens comme eux. En même temps, c’est ton rôle de protéger tes comédiens mais c’est aussi ton rôle d’être authentique et violent quand le film le demande. Khansa porte beaucoup d’éléments stéréotypés masculins et lui plus féminins. Dans la façon dont on l’a filmé il y avait beaucoup de contre-plongées, on l’a filmé comme John Wayne. Ça pouvait bloquer un peu car on ne filme pas les actrices comme ça normalement. Ce n’est pas de la mise en beauté. Quand il y avait des blocages comme ça, elle disait « J’ai 42 ans et on est là pour que ça se voit ». Souvent, cet esprit brut, il était aussi porté par les comédiens. Tout en étant dans ce truc magnifié du scope (procédé cinématographique permettant de recentrer une prise de vue plus large, ndlr) qui leur donne une présence folle, en même temps ils ne sont pas gommés. C’est une danse des comédiens avec la caméra. C’est notre radicalité à l’image.

Ce sont des gens inspirants humainement. Que ce soit Mourad, qui est vachement casté pour son sourire de beau gosse, il a une discipline d’acteur américain et tu le mets dans un mélange avec Ahmed Hammoud qui fait de l’underground, qui est plus metteur en scène, qui vient du corps. Puis un type comme Saïd qui vient du théâtre, c’est un quelqu’un qui a une force d’empathie, rien de ce qui est humain ne lui est étranger. 

Fatima Attif, c’est un peu la Sarah Bernhardt du Maroc, elle est dans la mise en danger. Quand tu mélanges toutes ces strates, tu n’as pas besoin de l’expliquer mais ça donne une richesse. Dans les retours des spectateurs qu’on a, chacun te raconte son film. Je pourrais parler de tous les comédiens pendant des heures. Le film leur doit énormément. 

© UFO Distribution

Le tournage avait l’air plutôt rock’n roll aussi ?

On a tout tourné dans le centre ville de Casablanca, dans un quartier de poètes. Beaucoup de rappeurs viennent de là-bas. C’est un quartier qui est aussi connu pour être délaissé par les pouvoirs publics, très pauvre et donc violent. Mais pour un tournage comme ça il faut être très protégé. Nous on était seuls, la production n’était pas présente sur le tournage. On était un peu comme des gens qui feraient un long métrage auto-produit en 35mm et en scope. Ce qui n’existe pas. Tout ce que tu peux imaginer sur un film on l’a eu. Dès le premier jour, on se retrouve sans camion régie. On débarque chez quelqu’un à 5 h du matin pour que les comédiens puissent se changer. La régie négocie avec une femme, ils s’installent là-bas pour les costumes. Là son fils arrive, il voit le bordel et sort un couteau. Moi je vais voir comment ça se passe et je vois Khansa et Alice la costumière courir avec les housses des costumes couvertes de sang. Ensuite, on a eu des serpents venimeux, des tentatives de vol de camions, des bastons, des accidents. 

On a tourné avec très peu de pellicules et on savait dès le départ qu’il nous faudrait un réassort. La production finit par accepter de nous en envoyer. Elle arrive enfin à un moment où on en a plus du tout. C’est le soir où on tourne la fusillade et où on doit cramer le décor. L’après-midi je tourne les dialogues. Ce n’est même pas une prise, c’est du tourné-monté. J’avais l’oeil sur le compteur et à la fin il me restait 1 m 50. C’était terrifiant et tu ne peux rien dire aux comédiens. L’équipe de décorateurs est allée chercher la pellicule au port, ils arrivent en quatrième vitesse avec le carton. Le second assistant se jette dessus et il s’ouvre la main. Il ne le dit à personne, il charge la caméra et après seulement il va à l’hosto. Deux heures plus tard, je le vois revenir. Il me dit, je ne peux pas rater la séquence du soir. Quand tu fais du cinéma comme ça c’est un vice, c’est plus fort que tout le reste. J’ai quand même eu une chance folle d’être entouré par un niveau d’implication et d’amour pour ce projet-là qui était démentiel. Ça nous a permis de survivre à tout.

L’autre truc dont je suis hyper fier c’est que sur mon plateau c’était beaucoup de femmes : ma première assistante, ma directrice de production, etc. On a beaucoup eu de «  Vous tournez dans des endroits difficiles, il te faut des guerriers  » Eh bien ce sont des guerrières. On a lâché sur aucun pan, ni le décor, et ces femmes, elles ont rendu le film possible. J’espère aussi que dans la façon de penser les rôles techniques dans un film, ça peut donner un exemple. C’est partout ces combats-là. Le tournage au cinéma c’est une fiction, il y a des stéréotypes pour chaque rôle et ce sont des trucs que tu peux faire sauter.

Pour le concert du groupe Kadavar, on avait le lieu une seule journée. Les mecs ont joué la même chanson en continu pendant quinze heures. Il n’y avait pas d’électricité. Les mecs viennent gratuitement, on ne peut pas les payer. C’était un vrai enjeu pour moi de faire une scène de concert. Tu en as dans beaucoup de films mais c’est très rare les films qui donnent cette sensation presque religieuse du live. Avoir un concert filmé de cette manière là et mettre la caméra dans la fosse pour donner l’impression d’être au premier rang, ça marche sur des gens qui jamais n’iraient à un concert de Kadavar. Le rapport à la musique dans le film, il est à l’inverse de ce qu’on fait en général.

Pourquoi tu tenais absolument à avoir ce groupe ? 

La semaine du Bataclan, j’avais huit concerts et tout le monde a annulé sauf Kadavar. Leur bassiste Simon est français et ils ne voulaient pas annuler. C’était le mardi soir, quatre jours après le Bataclan. Les trois jours entre les deux, je buvais une bouteille de whisky par jour. Pendant l’attentat, j’étais à l’entrée, dans une zone où il y a eu énormément de morts. Quand le terroriste est rentré, je l’ai vu me tirer dessus. Il tirait à bout portant. Il a tué le mec à côté de moi, la fille à côté de moi, c’est elle qui est dans le film. Pendant des années, je la voyais partout. Moi, il m’a raté et à partir de là j’ai essayé de sortir sans me retourner mais j’étais persuadé que j’étais mort. J’ai passé trois jours dans cet état second. Je décide d’aller à ce concert comme une impulsion. Sur le billet, il y avait écrit placement libre alors que je me sentais en cage. Il y avait des gens qui ne connaissaient pas le groupe mais qui avait besoin d’aller à un concert. C’était une vague d’émotion dingue, ils m’ont ramené à la vie. Quand j’ai écrit cette scène c’était essentiel que ce soit eux, que ce soit cette chanson. C’est un peu la même chose, ils le ramènent à la vie. Grâce à cette amie photographe, elle leur a transmis mon scénario et ils ont juste dit « vous nous payez les billets d’avion et on vient ». On a fait une annonce à la Maroccan Metal Community d’un concert de Kadavar à Casablanca et on a trouvé les 400 figurants. 

On tourne donc cette scène où il n’y a pas d’électricité à cause d’une inondation. On se branche à l’extérieur et on se rend compte que la salle, elle, n’est pas encore reliée à la terre. C’était du plan séquence en live et ça commence sur un solo de guitare de Lupus, puis ça part sur les autres et ça revient sur lui quand il chante. J’ai mon casque, j’entends la chanson qui démarre mais je n’entends pas la première réplique, puis j’entends la deuxième. À la fin je vais le voir, je lui demande. Il me dit « mec je me suis approché pour chanter et j’ai pris un énorme coup de jus parce que la salle n’est pas relié à la terre ». Et le gars, il a tourné les 15 heures en prenant un coup de jus à chaque fois qu’il chantait. Le truc le plus métal du monde, à la fin il avait la lèvre noire. C’était ça l’implication complètement tarée des gens qui ont participé au film. 

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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