CINÉMA

« Marcher sur l’eau » – Entre politique et poésie

Marcher sur l'eau
©Les films du Losange

Aïssa Maïga signe un film à la fois personnel et universel en se penchant sur l’épreuve quotidienne que vivent les Peules, privés d’eau dans les steppes du Niger. A dix km sous leurs pieds, une nappe phréatique git, mais les moyens pour l’atteindre semblent hors de portée. Marcher sur l’eau a été présenté lors de la sélection Cinéma pour le Climat au Festival de Cannes 2021.

Le village de Tatiste s’étend sur une plaine désertique. Victime du réchauffement climatique, la pluie est une denrée rare, les étangs s’assèchent, les puits se vident et les animaux s’enfuient. Les habitants du village qui subissent aussi d’autres difficultés, comme l’accès à l’éducation, aux soins, à la nourriture, sont obligés de faire face à ce nouvel obstacle. L’agriculture en pâtit, les hommes doivent s’éloigner en terres hostiles pour faire pâturer leur troupeau, la santé des enfants est menacée.

Ces derniers sont très centraux dans le récit d’Aïssa Maïga, elle-même petite-fille d’une Peule. Ce sont eux qui font des kilomètres pour atteindre les puits encore en fonction, qui se rendent par leurs moyens à l’école du village, où le maître tente de leur expliquer d’où provient la situation actuelle. La faute est inculpée aux pays développés, mais aussi aux dirigeants des grosses villes voisines, qui ne font pas le nécessaire pour aider ces villages, considérés comme excentrés et lointains.

A plusieurs reprises, le maître, seul lettré parmi les adultes, se rend en ville et dépose des demandes d’autorisation de forage. Car le véritable paradoxe est celui-ci : les habitants de Tatiste vivent sur une nappe phréatique qui pourrait assouvir leurs besoins, mais ils n’ont pas les moyens de creuser jusqu’à elle. Dans Marcher sur l’eau, tout tend à montrer la dépendance des villageois aux puissances avoisinantes, mais aussi et symboliquement, l’importance ou non-importance qu’on leur donne, au sein même de leur propre pays.

Une ethnie matriarcale

Aïssa Maïga montre aussi, par son regard personnel et bienveillant, l’importance des femmes au sein des Peules. Elle se campe derrière la jeune Houlaye qui, du haut de ses quatorze ans, est à la fois adolescente, élève, figure maternelle pour ses petits frères, adulte qui se rend au puit pour subvenir aux besoins de sa famille. Houlaye porte cette dernière sur ses épaules, notamment lorsque sa mère part pour vendre des médicaments préparés par ses soins. Déchirée entre la détresse de ne pas voir sa maman revenir et de devoir remplir son rôle à sa place, Houlaye resplendit de courage et de maturité.

Les figures de ces mères, qui s’en vont vers d’autres villes, laissant leurs enfants en bas-âge dans les mains de leurs aînées, et dans le but de ramener de l’argent à leur famille, racontent aussi la force des ces femmes, piliers de la culture du village. Aïssa Maïga profite de leur présence pour filmer les rituels et traditions d’habillage, de coiffure qui symbolisent la culture Peule.

Les hommes sont quant à eux très peu présents dans la caméra de la réalisatrice. La seule figure du père est discrète, silencieuse, presque distante de la famille. Il s’occupe essentiellement des pâturages mais ne se retrouve pas dans une position de transmission, comme c’est le cas avec Houlaye et sa mère, lorsqu’elle lui apprend à confectionner des médicaments à l’aide de plantes broyées. Transmissions, mais aussi solidarité entre les mères de famille, qui se remplacent et s’entre-aident.

Un documentaire narratif

L’histoire d’Houlaye et de ses amis, de sa famille, est touchante et humaine. Le regard porté sur les enfants, sur les questions de leur développement et de leur éducation, attendri profondément. Les paysages défilent sur une palette de couleurs pastels, rappelant la chaleur et la sécheresse. Les scènes du quotidien, pourtant dures et confrontées à la pénurie, à la famine, sont apportées avec douceur et sublimées par un regard qui se veut poétique.

On pourrait néanmoins reprocher à Marcher sur l’eau sa mise en scène, trop lisible, trop orchestrée, atténuant l’authenticité du message, le rendant moins crédible, moins réaliste. La poésie très appréciée initialement, prend le dessus sur une réalité très problématique, des conditions de vie de ces villages laissés à l’abandon. Si on apprécie que le film ne soit pas qu’essentiellement politique, l’empreinte esthétique est parfois trop prononcée, nous perdant entre réalité et fiction, face à des circonstances bien tristement réelles.

Auteur·rice

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