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[MaMA Festival] Rencontre avec Jawhar – « J’ai un peu de mal avec la notion de créer pour divertir »

Jawhar au MaMA Festival crédit photo Eva Duc

Dans le cadre du MaMA Festival, l’équipe de Maze s’est rendue sur place pour rencontrer les artistes qui nous tenaient à coeur. Le temps d’un échange, nous avons pu partager un petit moment avec les artistes à l’emploi du temps chargé.

On parle ici d’une folk qui fait voyager, qui raconte des histoires venues d’un autre temps. C’est Jawhar, songwriter tunisien de naissance et à présent vivant en Belgique, qui nous a fait le plaisir de répondre à nos questions. Son prochain album est prévu pour début 2022 et nous avons pu discuter avec lui de ses inspirations, de son univers et de son rapport à la musique. Rentrez dans le monde envoûtant de sa musique très imagée.

Jawhar au MaMA Festival Crédit photo Eva Duc

Tes chansons emportent, font voyager, qu’est-ce que tu souhaites faire passer à travers tes chansons ?

J’aime bien voyager moi-même à travers ma musique et construire des mondes, des univers oniriques, des personnages, des histoires. Quand l’artiste crée quelque chose, il le fait d’abord pour lui, il va chercher ce qu’il a envie de raconter. Ensuite, il le donne aux gens, dans l’espoir qu’ils vivent plus ou moins la même chose que ce qu’il a vécu en créant, en l’interprétant, en l’habitant. 

C’est important pour toi de faire voyager les gens et de les faire entrer dans ton univers ?

Oui, ça parait un peu excessif. En tout cas dans ce que je fais et dans ce projet là, le rapport à l’art est assez sacré. J’ai un peu de mal avec la notion de « créer pour divertir ». Je trouve que c’est une notion très américaine. Cela prend parfois vraiment le dessus, enfin très souvent, il suffit de regarder la télé. On peut aussi le voir avec l’image de l’artiste dans les mentalités des gens en général. C’est une façon détournée de répondre à ta question. C’est important que les gens vivent une expérience unique et particulière qui reflètent vraiment l’âme de la personne qui a créé. L’art est là pour ça, pour déranger, pour faire voyager, pour ouvrir d’autres fenêtres vers le monde.

Jawhar au MaMA Festival Crédit photo Eva Duc

Comment est né ce projet ? C’est un projet solo, pourquoi tu as eu envie de le créer ?

J’en ai eu d’autres, je disais ça parce que je peux tout à fait être dans une optique ou une attitude de m’amuser et de faire en sorte que les gens s’amusent. Il faut accepter que ce soit comme ça pour tel projet. C’est vrai que Jawhar c’est mon projet très personnel mais en même temps ce n’est pas un projet solo, au fil des années c’est devenu un projet de groupe. Ce sont les mêmes personnes qui m’accompagnent depuis quelques années. A chaque album il y a un investissement plus important de la part des musiciens et on devient vraiment un groupe et on a un son de groupe. C’est mon prénom à la base mais ça devient un nom de projet. Moi quand j’ai commencé dans la musique c’était un peu dans cet optique. J’avais l’impression qu’il y avait un monde intérieur qui voulait sortir et j’écrivais déjà à l’époque et je me suis mis à la musique en ayant la certitude que j’avais quelque chose à faire la dedans. Donc c’est vital en fait.

C’est l’écriture qui est venu en premier et ensuite la musique qui a accompagné ton écriture ?

Par défaut, parce que là où j’étais en Tunisie je n’avais pas d’instrument et donc je me suis exprimé de la manière dont je pouvais c’est à dire que j’avais un stylo et j’ai créé avec ce que j’avais à disposition. Je ne viens pas spécialement d’une famille de musiciens. Mon grand-père l’était un peu, il y avait un oud qui trainait à la maison mais qui était complètement cassé en deux. Personne n’a jamais pris la peine de le faire réparer. En Tunisie, la musique a un statut un peu particulier surtout dans les familles un peu bourgeoises, les musiciens viennent jouer dans les mariages mais ils n’ont pas le statut d’artiste. Je n’ai pas été encouragé dans cette voie là quand j’ai voulu faire de la musique.

D’où le fait que tu n’aimes pas avoir cette musique pour divertir ?

Oui je crois que c’est en réaction à ça. Voir toute ma jeunesse la place que prenaient les musiciens dans les fêtes, dans les familles dans la société en général. Je crois que j’avais envie de créer quelque chose de particulier et aussi en voyageant, en découvrant d’autres musiques. J’ai découvert la pop et j’ai découvert le rock. Le fait qu’on puisse faire de la musique sans avoir eu un apprentissage hyper académique en ayant la bonne voie pour ça aussi. Ça ouvre des portes, ça dit qu’il y a une liberté à prendre pour s’exprimer et je l’ai fait.

Jawhar au MaMA Festival Crédit photo Eva Duc

Qu’est-ce qui t’influence au quotidien pour écrire ces musiques ?

Au quotidien, pas grand chose, je suis dans un univers onirique et je vais puiser dans les histoires de mon intérieur. Dans le dernier album il y a pas mal de chansons qui sont des portraits d’artistes qui parlent un petit peu de ce que ça implique d’être artiste, de créer, de vivre de ça et d’être préoccupé par ça nuit et jour. Cette espèce de liberté et en même temps cette espèce de fardeau qu’on a tout le temps sur soi. Ce n’est pas un travail qui est fini, on ne commence pas à 8h et on ne fini pas à 5h, c’est vraiment un truc qui continue le soir et puis la nuit. Ca travaille toujours ce n’est pas toujours évident d’être en lien avec les autres. D’abord avec sa famille, avoir des rapports normaux avec les gens de l’extérieur. J’avais envie de travailler sur ça. Donc quelque part sur le dernier album, le quotidien il est là contrairement aux autres albums, il est plus présent.

C’est un peu moins onirique en fin de compte

Mais ça le reste quand même parce que notre quotidien est onirique quand même.

Pour le MaMA Festival, tu vas faire des chansons de ce dernier album ?

Oui tout à fait, on va jouer pas mal de nouveaux morceaux, on va aussi jouer de l’album précédent. On va surtout jouer de nouveaux morceaux.

Tu es déjà venu au MaMA Festival ?

Non en fait c’est la première fois.

Et comment tu te sens ?

Je viens de débarquer (rires)

Tu en avais entendu parler avant ?

Oui oui j’en avais entendu parler. Il a l’air de se passer beaucoup de choses. C’est difficile d’avoir une représentation de l’importance, je peux voir le statut que ça a. On a ressenti ça au Transmusicales aussi, c’est une fête.

Tu chantes en arabe, français, anglais … 

Principalement en tunisien, parfois en anglais, il y a un morceau sur le dernier album qui est en anglais. 

Et ça vient comment cette envie de chanter dans une langue ou une autre ?

J’écris les paroles après avoir écrit le morceau, la musique, la structure, la mélodie. C’est comme ça que je travaille, je laisse la chanson me raconter quelque chose. Je chante une langue complètement imaginaire au début et puis il y a un mot qui se dégage, une phrase, une image, un personnage, quelque chose, c’est comme si je tirais sur un fil et que je voyais une histoire. Tout découle de là. Mais j’ai l’impression que c’est l’univers de la chanson qui finit par me raconter cette histoire. Après la langue peut être importante mais en général ça vient en arabe parce que j’ai grandi avec cette langue.

J’ai cru comprendre que tu faisais aussi du théâtre à côté ?

Oui, j’en ai fait beaucoup, moins maintenant, je me consacre pas mal à la musique, ça prend beaucoup de temps de s’investir dans un projet. Mais oui j’en ai fait pas mal.

Jawhar au MaMA Festival Crédit photo Eva Duc

C’est quelque chose qui t’influence aussi pour l’écriture, de l’amener comme une histoire ?

Oui tout à fait, j’ai ce souci là, déjà de l’unité pour un album. Raconter vraiment un truc qui soit cohérent de la première à la dernière chanson. Et puis sur Winrah Marah il y a beaucoup la présence de personnages. Je me mets dans la peau de quelqu’un pour chanter, pour raconter une histoire. Parfois c’est des personnages féminins, j’aime beaucoup cette idée là, de ne pas être l’artiste qui raconte sa vie mais de me mettre dans la peau de quelqu’un et de faire un peu de théâtre quelque part ou du cinéma. En tout cas jouer à quelque chose, jouer un rôle.

Est-ce que tu as des artistes qui t’influencent dans ta musique ?

Oui j’ai eu des influences assez majeures quand j’ai commencé la musique, notamment Nick Drake. Je suis passé par pleins de stades différents, comme beaucoup de jeunes à écouter des choses que je n’écoute plus mais qui ont formé mon oreille. Mais ce qui m’a vraiment donné envie de faire de la musique c’est les songwriters. Les gens qui s’accompagnent tout seuls avec un instrument et qui racontent quelque chose, qui dégage quelque chose juste avec un instrument et une voix. Ça m’a toujours fait rêvé donc Drake, John Martin, Bob Dylan tous ces folkeux là. 

Est-ce que tu aurais une découverte du moment que tu aimerais partager ?

Je n’ai pas eu de coup de cœur majeur dernièrement. Peut-être le dernier album de Michael Kiwanuka parce que c’est touchant, il y a quelque chose de naïf, et en même temps groovy et soul. Il a grandi en Angleterre, il a ce côté British et en même temps soul et j’adore ce mélange chez lui.

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