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Rencontre avec Delphine Diallo – L’Âge d’or féminin

God is a Woman by Delphine Diallo
God is a Woman, Yohana Crown 2, 2020 © Delphine Diallo

Née à Paris d’une mère française et d’un père sénégalais, Delphine Diallo vit et travaille depuis 2008 aux États-Unis. Passionnée d’anthropologie, de mythologie et d’arts martiaux, l’artiste visuelle et photographe s’engage, telle une guerrière, auprès des femmes et de la diversité.

Depuis New York où elle vit à présent, l’artiste Delphine Diallo a accepté de répondre à nos questions. Une rencontre lumineuse par écrans interposés durant laquelle Delphine a su nous communiquer de son énergie vibrante. A l’occasion de la galerie éphémère « Les femmes et l’art » organisée par l’application Bumble, nous avions découvert son autoportrait Golden Age. Mélange subtil d’une référence à l’un des plus grands classiques de l’histoire de l’art et à son propre chemin de vie.

Votre dernier autoportrait semble faire référence à la Mona Lisa. Pourquoi ce choix ? 

Delphine Diallo : J’ai fait cette œuvre pour toutes les raisons qui font que je suis photographe. Depuis ma naissance, j’ai toujours connu une reproduction de la Joconde dans mon salon, peinte par ma mère. A partir de là, toute ma carrière artistique et mon obsession pour le portrait ont été reliées à mon enfance, à ce salon dans lequel j’ai grandi avec la Mona Lisa de ma mère sous les yeux. Cet autoportrait la remercie de m’avoir donné cette première vision du divin féminin.  

Que mettez-vous derrière la notion de divin féminin ? 

Je retrouve en moi ce divin féminin qui ne s’incarne ni dans un corps blanc ou noir, mais qui se base dans une essence. Le titre Golden Age (Âge d’or) de cet autoportrait fait référence à cette essence et à la couleur or, dont l’énergie électromagnétique s’est révélée à travers les époques. J’ai accepté de révéler l’image de Golden Age comme une nouvelle dynamique sur la question des femmes, qui n’est plus juste une question d’identité mais une question d’essence de la femme et de celle du patriarcat. Je veux adresser ces questions en dehors de ma propre identité, avec maturité. Le milieu de l’art a besoin de cette maturité. Il a besoin de femmes qui inspirent le monde, et qui l’inspirent d’une façon tout à fait différente des hommes.

Golden Age, 2020
Golden Age, 2020 © Delphine Diallo

On évoque souvent le male gaze qui prévaut dans le milieu de l’art. En tant que femme photographe, comment vous affranchissez-vous de ce regard ? Quels codes avez-vous contourné ? 

Lutter contre ces codes doit se faire dans la pratique. Ma pratique photographique, c’est ma démarche auprès des personnes dont je fais le portrait. Je dois avant tout apprendre à les connaître. Je donne la parole à la femme, je la laisse d’abord s’exprimer. Elle n’est plus une « muse » objectifiée. Elle est une protagoniste. Mon travail, ensuite, c’est de l’aider à se révéler et à percevoir sa propre lumière. Je transcris ce que la personne accepte de me donner au travers de ma vision de photographe. C’est une démarche moins égoïste, car mon intérêt est avant tout celui de qui je photographie. 

Vous représentez des femmes déesses, des guerrières, qui semblent en pleine repossession de leur corps et de leur identité. En quoi la mise en scène contribue à révéler cette force ? 

Je fais un énorme travail de recherche historique et mythologique pour construire mes thèmes. Par l’étude de ces sujets, j’arrive à intégrer une manière beaucoup plus saine de voir la femme. Malgré tout, beaucoup de mythes restent très masculins et enferment les femmes dans des représentations. Les archétypes féminins ont jusqu’alors été réduits à des rôles limités : celui de l’épouse, de la mère ou encore de la fille. On se limite nous-mêmes lorsque l’on évolue sous une égide patriarcale, on doute, on manque de confiance. Aujourd’hui, on a besoin de changer notre éducation et de corriger ce manque d’inspiration présent dans notre société. Il faut donner une nouvelle histoire à lire aux femmes. Leur révéler, entre les lignes de cette histoire, leur nature profonde qu’elles ont envie de crier au monde. 

Comment caractérisez-vous ce manque d’inspiration ? 

Pourquoi se réfère-t-on à des modèles de mode ? A des actrices ? Que connaissons-nous véritablement de leur vie, à part ce que l’on en voit dans les médias ? C’est le public qui définit ces archétypes féminins auxquels nous allons nous référer. C’est aussi pourquoi je me mets moi-même en scène dans mon travail. En douze ans de photographie, j’ai pris douze autoportraits. Une fois par an. Le reste est autour de toutes ces femmes que je connais ou que j’ai rencontrées.  

Quelle est la place de la diversité dans ces représentations ? 

Quand je puise dans des références mythologiques, je constate qu’elles restent une source limitée dans la représentation des femmes, notamment des femmes africaines. J’ai parfois dû trouver l’inspiration en moi-même, dans mon vécu, au travers des questions de discriminations omniprésentes dans la société. 

L’inspiration vient de tout. Mais la création est une nouveauté totale.

Delphine Diallo

Rien de ce que je crée n’est nouveau, mais l’intention, elle, est nouvelle. Je veux changer de regard. Le female gaze n’est pas seulement une notion de photographie. Je travaille également sur ces questions auprès de scientifiques et d’historiens comme Pascal Blanchard, qui a écrit l’introduction de mon livre qui sortira l’année prochaine. 

Voyez-vous une évolution au travers de vos propres autoportraits ? Vos rencontres avec d’autres femmes vous influencent-elles ? 

Bien sûr. Par exemple dans Golden Age, tous les bijoux que je porte sont des bijoux réalisés par une amie, qui a commencé à créer en même temps que moi. Quand je porte ses créations, c’est comme si elle faisait partie elle aussi de ce travail d’évolution. Comme si nous deux, en tant que femmes, nous étions parvenues à réaliser nos rêves. Ce n’est pas de la fiction ni du superflu. C’est pour moi ce qui différencie ma photographie d’un travail de mode. La mode, même si je m’en inspire dans mes collages, n’est que surface. Certes la forme est importante, mais ce qui compte, c’est l’intention. 

J’ai vu que vous utilisiez une technologie numérique sur vos réseaux sociaux. Qu’est-ce que cela vous permet d’expérimenter ? 

L’utilisation de ces effets interroge l’idée derrière ma création. Mon parcours personnel et mes études ont été divers. Par exemple, j’ai pratiqué des arts martiaux pendant plusieurs années, en apprenant à respecter mon corps dès le jour où j’ai revêtu le kimono. Avec ce respect du corps et le développement de mes compétences en arts martiaux et Qi-Gong, j’ai compris que cette énergie en moi, semblable à une onde, était très féminine. Ce que je souhaite rendre visible à travers ces effets numériques, au-delà de la photo, c’est l’énergie féminine dans le mouvement et dans ma création. Ces moments de vie que je partage, mes entraînements… tout cela fait partie de mon processus de création. 

On retrouve souvent la figure du serpent à travers vos images. Qui est-il ? 

C’est vrai que le serpent tisse une forme de lien entre mes photos. Cette image, là encore, s’inspire des figures mythiques de l’Histoire. Dans la société patriarcale, le serpent est souvent considéré comme une figure démoniaque. Or, il peut aussi être symbole de transformation et de guérison. Il forme une boucle, une spirale de mutation dans notre psyché. On ne sait pas que cette boucle existe ni qu’elle se répète. Et pourtant, tous les dix ans, on parle par exemple de « crise d’identité. » Le serpent, pour moi, symbolise donc une transformation constante. Il traduit mon obsession pour le changement et ce qui me pousse chaque jour à évoluer. Je trouve ce cercle de transformation positif car il me permet au final de ne jamais me répéter dans mon travail.

Pensez-vous que la photographie a vocation à initier les femmes à ce changement ?

En tant que photographe, je souhaite contribuer et voir s’instaurer un nouveau dialogue dans l’éducation artistique. Les jeunes femmes doivent être inspirées par de vrais modèles de transformation. Elles ne doivent pas avoir pour unique références quelques artistes femmes, comme Frida Kahlo, dont les histoires sont dramatiques. Si l’on continue à ne mettre en avant que des modèles de femmes en souffrance, comment convaincre des jeunes artistes à se lancer dans l’aventure ? 

C’est comme dire à ces jeunes filles : «  Si tu ne souffres pas, tu ne pourras pas être une artiste. »

Delphine Diallo

Pour inspirer une nouvelle génération de femmes à changer le monde de l’art, il faut pouvoir transmettre des récits de transformation. J’ai moi-même ce récit de vie, dans laquelle je suis partie en Afrique, où j’ai rencontré Peter Beard… Un histoire par laquelle j’ai finalement pu me libérer. Aujourd’hui encore, quand on considère la génération actuelle d’artistes féminines, les gens reculent inconsciemment face au prix de certaines œuvres. Quand est-ce-que des personnes, et plus particulièrement celles du monde de l’art, considèreront que notre art peut valoir autant que les œuvres d’artistes masculins ? Il y a tant de codes et de valeurs qui doivent être changées. Et je m’engage moi-même, dans les prochaines années, pour éduquer cette nouvelle génération.  

En parallèle à ces artistes « martyres » évoquées, diriez-vous que votre approche de « reconquête » du monde de l’art est positive et enthousiaste ?  

Mon archétype est celui de la guerrière. C’est une figure que je revendique depuis douze ans déjà, pour laquelle je me suis créée mon armure. Je pense comme une femme libre, et je veux que toutes les femmes, de toute couleur, puissent elles aussi se libérer. C’est pour cela que je met en avant l’inclusion, car soutenir la femme, c’est soutenir toutes les femmes. La société a tenté de dévaluer l’intelligence émotionnelle des femmes. Nous devons prendre cette intelligence, cette émotion, et la distribuer autour de nous afin de mettre fin aux discriminations.

Mystification 1, 2014-2016 © Delphine Diallo

Pensez-vous que le secteur artistique, et notamment l’action des femmes artistes, peut aider en termes d’inclusivité ?

Complètement. Surtout après la pandémie, qui nous a montré le manque d’intégrité, d’inspiration et d’entraide dans la société. Notre domaine à nous, artistes, s’inscrit dans tous les domaines où il est possible d’inspirer les gens. Moi-même, je traduis mon message sous forme visuelle pour une société qui, aujourd’hui, est en manque de perspective. Il faut briser ces modèles qui se répètent, surtout en temps que femmes. Selon moi, il n’y a pas plus important que les artistes qui arrivent à dépasser leurs limites et investir différents domaines pour en inspirer d’autres. La femme artiste aujourd’hui peut agir puissamment dans la transformation de nos sociétés.  

Il faut certainement continuer à déconstruire pour comprendre ce qui jusque-là nous a empêché d’évoluer. Comme la guerrière, ma force a toujours été présente, elle était juste cachée.

Delphine Diallo

Delphine Diallo sortira bientôt son livre, fruit de 12 ans de travail et introduit par Pascal Blanchard. Plus d’informations : delphinediallo.com. Ses œuvres sont à découvrir jusqu’au 23 décembre 2021 à la Fisheye Gallery dans le cadre de son exposition « Divine ». Instagram : @delphinediallo.

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