LITTÉRATURE

« Retour en pays natal » – Une vie dans le rétro

Retour en pays natal
Retour en pays natal ; illustration de Magali Giraudo © éditions du Castor Astral

Arrivé au soir de sa vie, le journaliste belge Nicolas Crousse se retourne sur cinquante-cinq ans d’existence pour faire le bilan : il en tire une musique sensible aux airs de poésie mélancolique. 

«  Qu’ai-je bien pu faire de mon enfance  ?  » se demande Nicolas Crousse en guise de préambule. Dans ce petit ouvrage de cent-cinquante pages, celui qui aura été un grand journaliste spécialisé dans la culture en Belgique se retournera sur ce qu’a été son enfance, la famille qui l’a vu grandir, sa fratrie, la vie d’adulte qu’il a menée, ses petits renoncements et ses grandes gloires. Un exercice pour le moins périlleux tant le risque est grand de basculer du côté de l’auto-complaisance. Et pourtant, il est moins question d’un triomphe narcissique du «  je  » que d’un retour contemplatif et poétique vers une enfance perdue. 

Nicolas Crousse, dans un étonnant exercice de style, parvient à nous livrer en prose une part de la beauté et de la mélancolie du monde. La sienne. 

Ce qu’on a oublié de dire

Retour en pays natal réinvestit l’enfance d’un homme qui n’a pas eu l’occasion de tout dire. Ce texte, éminemment personnel, se présente comme un moyen de tout solder. Tout. La bonté de la mère, qui devra s’occuper seule des quatre gosses qu’elle a à charge sans jamais manquer de courage  : ses deux fils, sa fille, leur père. Ce même père, à la fois héros fantasmé et anti-héros assumé, grand gamin à la sensibilité exacerbée. Toujours en train de fuir. Et puis, il y a le frère. Ce frère de rêve, ce frère rêvé. Celui qui défend le jeune Nicolas lorsqu’il se fait violenter par ses camarades de classe – la cruauté de l’enfance, encore – et qui n’hésite pas à mettre des coups pour défendre l’honneur malmené de son cadet. 

Ces tentatives pour convoquer la mémoire d’une époque révolue sont vaines, l’auteur le sait. Dans une sorte de méta-texte il livre in situ ses réflexions concernant cette restitution impossible. Une entreprise délicate, toujours. La mémoire nous joue des tours, impossible de savoir si ce dont on se souvient est ce que l’on a vu ou ce que l’on aurait souhaité voir. 

«  Toute tentative de restitution de mémoire est un exercice – souvent inconscient – de trahison. Sans le vouloir, sans en faire un objectif délibéré, à chaque page où je traque en détective la piste de mes vérités passées, à chaque page j’oublie, je compense, je comble, j’invente, parfois aussi je mens. En somme, je réécris l’histoire de ma vie.  »

Retour en pays natal, Nicolas Crousse

Écrire pour soi, écrire pour les autres

Par endroits, le texte se pare de réflexions plus générales sur le temps qui passe, le monde et les corps (des ados) qui changent et se transforment. C’est beau, c’est bien écrit. Très vite, l’auteur se sent obligé de rappeler qu’il est toujours là, qu’il s’agit bien de son texte. «  Et moi  ?  » écrit-il, «  Le train de l’adolescence m’a oublié.  » 

Si la musique délicate de Retour en pays natal est agréable à lire, il est difficile de ne pas penser avec regrets au grand livre qu’aurait pu écrire l’auteur. Un livre qu’il aurait pu écrire seulement s’il s’était souvenu qu’un écrivain écrit d’abord pour ses lecteurs et pas seulement pour se raconter soi. 

Retour en pays natal de Nicolas Crousse, éditions du Castor Astral, 18 euros.  

Auteur·rice

Journaliste

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