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LE FILM CULTE – « Pirates des Caraïbes » : Hissez-haut les couleurs du cinéma

Pirate des Caraïbes © Walt Disney Pictures and Jerry Bruckheimer
© Walt Disney Pictures and Jerry Bruckheimer

Tous les mois Maze célèbre un classique du cinéma. Après Gueule d’amour de Jean Grémillon, changement de décor avec les trois premiers volets de la saga Pirates des Caraïbes, réalisés par Gore Verbinski.

Nourrie de références mythologiques et historiques, la franchise Pirates des Caraïbes a réussi à forger sa propre légende. Echec annoncé, le premier volet de la trilogie réalisée par Gore Verbinski, a rencontré un succès inattendu. Sorti en salle en 2003, La Malédiction du Black Pearl a donné naissance à deux autres films de la franchise. Tournés en même temps, Le Secret du coffre maudit (2006) et Jusqu’au bout du monde (2007) ont profité de sorties en salle rapprochées pour marquer les esprits du sceau de la piraterie.

Produit de la maison Disney, la saga doit son succès à deux facteurs évidents. Le souffle épique du thème principal, He’s a pirate, composé par Hans Zimmer, appartient aujourd’hui au patrimoine mondial de la culture occidentale. Un souffle gentiment entêtant qui a su accompagner les saillies actorales d’un Johnny Depp génialement fantasque. De mimiques en fourberies, le corps de Johnny Depp s’est progressivement fondu en celui du capitaine Sparrow dans l’imaginaire collectif. Aussi diverse et accomplie que soit sa carrière, Johnny Depp l’a, par la suite, conduite sous (l’heureux) patronage du pirate.

Le synopsis de La Malédiction du Black Pearl ne laissait pourtant pas présager le succès rencontré. Un capitaine déchu (Jack Sparrow) débauche, bon gré mal gré, deux sujets de la couronne britannique en vue de récupérer son navire, le Black Pearl. Au début des années 2000, le genre du film de pirates n’est pas en vogue. Au seuil de deux genres mieux identifiés, le film historique et la science-fiction, il navigue en eaux troubles.

Pirates des Caraïbes © Walt Disney Pictures and Jerry Bruckheimer
Johnny Depp incarne le capitaine Jack Sparrow © Gaumont Buena Vista International

Saborder les attentes

Gore Verbinski se saisit avec maîtrise de cette porosité du sujet. Il y introduit des éléments fantastiques à l’aide d’effets visuels réussis. C’est par la subversion de modèles préétablis que le réalisateur parvient à consacrer Pirates des Caraïbes comme une saga qui ne tourne pas en rond. Gore Verbinski prend le contre-pied de certaines attentes. Ainsi, la traditionnelle mutinerie a lieu avant le début du film. Plus surprenant, l’équipage du Black Pearl n’est pas en quête d’un trésor  ; il cherche au contraire à le rendre. Et ce pour conjurer la malédiction advenue à cause de son vol.

L’histoire d’amour entre la fille du gouverneur, Elizabeth Swann (Keira Knightley) et le téméraire forgeron et fils de pirate, William Turner (Orlando Blum) permet de donner une cohérence narrative à la trilogie. Il s’agit là d’un des rares écueils narratifs dans lesquels tombe la saga. Une histoire d’amour tortueuse qui permet toutefois aux scénaristes de déployer toute une série de reconfigurations des jeux d’alliance entre le trio de personnages principaux.

Si les manières du capitaine Sparrow ont fait la réussite du premier épisode, les personnages secondaires s’étoffent dès le deuxième. La jeune Elizabeth Swann y gagne temps d’écran et pouvoir de décision. Le personnage incarné par Keira Knightley offre un modèle de personnage féminin qui n’a rien à envier à ses collègues masculins. Faisant et défaisant les alliances, elle manipule le malhonnête Jack Sparrow pour le livrer au fétide Kraken. Surtout, elle manie l’épée avec autant d’habileté que les vieux pirates.

Pirates des Caraïbes © Walt Disney Pictures and Jerry Bruckheimer
Elizabeth Swann (Keira Knightley) capitaine de navire dans Jusqu’au bout du monde. © Gaumont Buena Vista International 

Dériver

Ainsi, la franchise tire sa force de cette capacité à intégrer ses propres hésitations et ses propres aspérités. Près de vingt ans après la sortie du premier opus, Pirates des Caraïbes ne souffre pas de vieillissement prématuré. Les effets visuels employés par Gore Verbinski et ses équipes servent le récit avec discrétion. A l’exception de quelques décors peints – celui de l’ouverture du deuxième volet pique les yeux – effets numériques et trucages se laissent oublier aujourd’hui encore.

Et pourtant, le monde façonné par Disney s’accommode de nombreux détours imaginaires. Surgissant dans Le Secret du coffre maudit, le redoutable Davy Jones a à sa solde tout un équipage d’hommes-poissons aux physionomies marquées par des années de servitude marine. Le premier volet s’accommodait déjà d’un défi semblable. L’équipage maudit du Black Pearl, sous la gouverne du capitaine Barbossa (Geoffrey Rush), est libéré de son enveloppe charnelle à la lumière de la lune. Le film ne renonce pas à montrer dans un même plan le passage de leur forme humaine à leur forme squelette. C’est par ces effets visuels réussis que la franchise a su faire cohabiter deux mondes à la frontière poreuse.

Forte de cette réussite esthétique, la saga peut alors se permettre quelques errances narratives. Leur puissance comique se trouve bien servie par une galerie d’acteurs et d’actrices maniant avec délices l’art de l’ironie et du double discours – qu’il soit verbal ou non. A ce titre, les trente premières minutes du Secret du coffre maudit, s’affirment comme une excroissance injustifiée et pourtant savoureuse.

A la recherche du capitaine Sparrow, le Black Pearl et son équipage le retrouvent chef d’une tribu indigène. Ce dernier est considéré comme un dieu vivant par les membres de la dite tribu. Le pirate est donc destiné à être mangé par ceux-ci qui souhaitent le libérer de son enveloppe corporelle. Le film n’échappe – malheureusement – pas aux schèmes colonialistes qui renvoient toute communauté étrangère à la sphère de la barbarie. Toutefois, la situation donne lieu à un enchainement de morceaux de bravoure qui culminent au moment de combat à l’épée dans la roue.  

Un enthousiasme toujours renouvelé

Ces films fleuves – plus de 2h30 – sont structurés par des combats à l’épée soigneusement chorégraphiés. L’attention portée aux déplacements des protagonistes permet de donner corps à l’espace fictif tout en le singularisant. Cet enthousiasme laisse place à certaines scènes d’anthologie comme celle de la négociation dans Jusqu’au bout du monde. Manifestement, Gore Verbinski s’amuse lorsqu’il incorpore les codes du western à cette séquence incontournable. Par connivence, l’oreille du spectateur est charmée par le simulacre de musique d’Ennio Morricone.

Une certaine fièvre du grand spectacle jaillit donc de la saga. A l’instar d’un Jack Sparrow errant dans l’antre de Davy Jones au début du troisième volet, les films de Gore Verbinski possèdent une vie propre. Avalé par le kraken à la fin du deuxième épisode, on retrouve le capitaine Sparrow en proie au délire. Improbable Johnny Depp qui apparait en complet décalage avec le reste de l’histoire, dont l’image se démultiplie, phagocytant une fois encore le bon déroulé de la fiction. Chaque film est plein de ces excroissances délirantes qui flirtent avec leur sabordage pur et simple.

Mais c’est justement cette vie intérieure qui donne aux trois premiers films de la saga ce goût savoureux dont les deux derniers opus sont dépourvus. Le jeu cinématographique est indissociable de l’audace. A ce titre, le troisième volet de la saga est un modèle. L’ultime bataille navale entre le Black Pearl, le Hollandais volant et le navire de Lord Beckett, est grandiose et ne recule pas même devant le maëlstrom qui pourrait aspirer et navires et crédibilité artistique. Mais cette débauche conséquente de moyens répond à l’appel qui s’élève en début de film.

« Yo, ho, haul together, Yo, ho, tous ensemble, Hoist the Colors high… Hissez haut les couleurs… Heave ho, thieves and beggars, Hissez ho, voleurs et mendiants Never shall we die. Jamais nous ne mourrons. »

Pirates des Caraïbes

Le film de pirates inauguré par Pirates des Caraïbes se doit lui aussi d’assimiler cette devise. Hissez haut les couleurs du cinéma, tous ensemble célébrons-le, jamais il ne mourra.

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