CINÉMA

« J’ai aimé vivre là » – Qu’elle est belle ma banlieue

J'ai aimé vivre là © Shellac Distribution
© Shellac Distribution

Avec J’ai aimé vivre là, le documentariste Régis Sauder donne un nouveau visage à la ville de Cergy, dans le Val-d’Oise. Entre témoignages et lectures de textes d’Annie Ernaux, ce film singulier apporte une image nouvelle de la banlieue. Bouleversant.

Régis Sauder est l’un des plus grands documentaristes français en activité. En seulement trois films, le cinéaste a construit une œuvre dense et cohérente autour de plusieurs thèmes qui ne cesse de l’inspirer  : la jeunesse, la littérature et la province. Des enjeux que l’on trouvait déjà en germe dans son premier long-métrage sorti au cinéma en 2011, Nous, princesses de Clèves, où des élèves d’un lycée marseillais s’emparait du classique de Madame de Lafayette pour parler d’eux et de leur rapport à l’amour.

Avec Être là, sorti l’année suivante, Régis Sauder nous proposait une fascinante plongée dans l’univers carcéral grâce à un focus sur la prison des Baumettes à Marseille. Enfin, Retour à Forbach, son troisième documentaire, narrait le retour du réalisateur à Forbach, cette ville de Lorraine minée par la précarité. J’ai aimé vivre là pourrait être vu comme la continuité de Retour à Forbach. De nouveau, il est question d’une ville. Cette fois-ci, Cergy, dans le nord-ouest de Paris. Pour le reste, les comparaisons s’arrêtent là. Car là où Retour à Forbach était un documentaire où l’espoir était aux abonnés absents. J’ai aimé vivre là est au contraire un film lumineux, presque un feel good movie.

Cergy par Annie Ernaux

Régis Sauder est donc allé à la rencontre de plusieurs habitants de Cergy, cette «  ville nouvelle  » du Val d’Oise. À travers les témoignages de jeunes et de locaux ayant toujours vécu dans cette municipalité, le cinéaste s’interroge sur la banlieue. Ou plutôt les banlieues, ces territoires oubliés. Paris n’est qu’à une trentaine de kilomètres. Le trajet se fait assez rapidement en voiture ou en RER A qui relie la ville aux principaux quartiers de la capitale. Pourtant, au fur et à mesure du film, Paris semble à des années-lumière de Cergy comme dans un autre espace-temps.

Dans cette ville du Val d’Oise, le temps s’écoule différemment. Le bouillonnement se limite au centre commercial des Trois Fontaines ou à la gare RER. Doit-on en déduire que le quotidien est sinistre  ? Absolument pas et c’est là tout l’enjeu de J’ai aimé vivre là. Pour donner du relief à son film, Régis Sauder a demandé aux personnes qu’il filme de lire des extraits de deux ouvrages d’Annie Ernaux, illustre écrivaine et habitante de Cergy depuis plusieurs décennies. Ainsi, quelques semaines après le brûlant Passion Simple par Danielle Arbid (et avant la sortie du très attendu L’événement par Audrey Diwan), ce sont désormais au tour de Journal du dehors (1996) et de La vie extérieure (2000) de connaître une adaptation sur grand écran.

Dans l’avant-propos de Journal du dehors, l’écrivaine expliquait son rapport à Cergy  : «  Depuis vingt ans, j’habite dans une ville nouvelle, à quarante kilomètres de Paris, Cergy-Pontoise. Auparavant, j’avais toujours vécu en province, dans des villes où étaient inscrites les marques du passé et de l’histoire. Arriver dans un lieu sorti du néant en quelques années, privé de toute mémoire, aux constructions éparpillées sur un territoire immense, aux limites incertaines, a constitué une expérience bouleversante. J’étais submergé par un sentiment d’étrangeté, incapable de voir autre chose que les esplanades ventées, les façades de béton rose ou bleu, le désert des rues pavillonnaires. L’impression continuelle de flotter entre ciel et terre, dans un no man’s land. Mon regard était semblable aux parois de verre des immeubles de bureaux, ne reflétant personne, que les tours et les nuages.  »

Dans La vie extérieure, il était cette fois-ci question de la vie quotidienne, un peu comme celle que propose Régis Sauder dans son film. Annie Ernaux y évoquait notamment le centre commercial des Trois Fontaines, un lieu de rendez-vous incontournable pour tous les habitants de Cergy  : «  Soldes. Toutes les entrées du parking des Trois Fontaines sont bouchées par des files de voitures. On veut être les premiers à se jeter sur les fringues, la vaisselle, comme des pillards dans une ville conquise. Les allées sont envahies d’un flot humain, des familles entières avec des enfants en poussette, des bandes de filles. Frénésie dans les boutiques. Une immense convoitise envahit l’espace. Le centre commercial est devenu le lieu le plus familier de cette fin de siècle, comme l’église jadis. Chez Caroll, Froggy, Lacoste, les gens cherchent quelque chose qui les aide à vivre, un secours contre le temps et la mort.  » Comme dans ces deux ouvrages, Régis Sauder capte le quotidien tel un sociologue. Il en résulte un film, J’ai aimé vivre là, qui bouleverse le spectateur, grâce à sa pudeur et son émotion. Brillant.

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