MUSIQUE

« Grow Up » – Pretty Inside ou l’existentialisme électrique

Près d’un an après la sortie de son premier EP, Pretty Inside (ex-Wet DyeDream) revient avec un album taillé pour la scène, entre percées soniques et préoccupations intimes. Écoute et entretien avec celui qui, à l’extérieur, nous dévoile son monde intérieur.

Alexis n’est pas de ceux qui aime qui s’épancher sur son travail, ses visions. Ce membre du prolifique collectif – et aujourd’hui label – du Flippin’ Freaks (Th Da Freak, Siz) s’est pourtant prêté volontiers au jeu de l’interview, ou plutôt de la discussion amicale, informelle, à quelques semaines de la sortie de son nouvel album, Grow Up, disponible aujourd’hui en streaming et vinyle.

Celui qui déteste le mot « projet » – qu’il préfère laisser à Emmanuel Macron et tous ceux qui sont dans l’expectative – arpente les scènes bordelaises depuis de nombreuses années avec divers formations, évolutions et (ré)incarnations. Et nous aurions bien tort de voir Pretty Inside autrement que comme un groupe, un vrai, tant sa musique, ses concerts, ses ambitions et désormais son nouveau disque révèle des sensations plus réelles que jamais.

© Sinclair Renou
© Sinclair Renou

Passer à l’âge ado

Dans cet album enregistré entre septembre 2019 et juin 2020, Pretty Inside dévoile des compositions à la fois sensibles et électriques, fruit direct des expériences humaines et artistiques du musicien. Produit par Stéphane Gillet, musicien emblématique de la scène rock alternative bordelaise depuis les années 80, le disque s’est construit peu à peu, en se laissant le temps faire son travail, renforçant les liens et la commun(icat)ion entre les deux hommes.

« J’ai habité chez lui pendant un moment et il y a avait beaucoup de choses entre chaque session d’enregistrement. Des discussions où l’on parlait de tout et de rien, de nos vies, de ce que c’était que d’être musicien. Et tout ça, toutes ces choses vécues et construites à l’extérieur, on a finit par les ramener dans la musique »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside), à propos de Stéphane Gillet (producteur)

Dans l’appartement-studio du producteur, Alexis découvre une sorte de monde rêvé, un lieu insolite où s’entassent les disques, bandes-dessinées, instruments en plus ou moins bon état et surtout où chaque mètre carré semble empreint d’une âme, d’une sensibilité : celle de cet homme mystérieux dont il ne tardera pas à faire son mentor.

« Durant ces sessions, il y a une place très particulière qui a été laissée à l’accident, à l’essai, et surtout au fait de garder les erreurs à tout prix. Car c’est que qui fait vivre la musique et comme c’est un disque très personnel il fallait qu’il me ressemble, avec mon côté “branlant”, mes fausses notes. »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)

De cette volonté de rendre compte de chaque imperfection et fragilité du musicien, le duo en tire aussi un élan créatif. Ils n’hésitent pas à expérimenter, déconstruire et proposer en permanence de nouvelles idées, plus ou moins stables mais toujours spontanées. Ainsi, sur Your Friend for Good, le long solo de guitare initialement prévu lors de la composition du morceau laisse place, au fil des sessions, à des improvisations réalisés sur de vieux synthétiseurs glanés dans le grenier de Stéphane. Elles finiront sur le disque et donneront au titre une dimension à la fois plus radicale et ludique.

« Le but était vraiment de jouer, dans le double sens : de la musique mais aussi avec des jouets, comme des gamins. La notion de jeu est très importante : il ne faut pas que faire de la musique devienne une souffrance, parce que si on fait ça, au fond, c’est juste qu’on a envie de rester des enfants. »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)
© Sinclair Renou
Alexis Deux-Seize et Stéphane Gillet © Sinclair Renou

De grands enfants qui, à presque deux générations d’écart, bâtissent un monde de textures et d’émotions d’une richesse éclectique, avec des contrastes forts d’un titre à l’autre.

« Ce qui m’a fait aller vers Stéphane Gillet est un album de Sam Fleisch qu’il avait produit, Nunna Daul Isunyi, que je trouve incroyable. C’est un disque très vallonné, assez unique où chaque chanson est enregistré différemment, sans recherche d’une véritable unité de son, ce qui m’a beaucoup inspiré. »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)

Un voyage dont l’unité réside alors, pour Grow Up, dans les thématiques et le parcours dont nous fait preuve Alexis dans un exercice brillant axé sur l’écriture de soi et l’introspection quasi-générationnel d’un homme qui traverse ses 25 ans en 2021, trop sensible pour ne pas être musicien et trop intelligent pour finir en école de commerce comme une trop grande partie de ses contemporains.

Éternel adulte

Dès le premier titre, All The Time, le ton est donné : c’est le sentiment d’abandon amoureux, celui de la rupture ou d’un sentiment unilatéral, qui est décrypté à travers un texte sans filtre, déchirant, qui convoque un piano-jouet pour tisser une ritournelle enfantine que n’aurait pas renié Syd Barrett ou les Pixies. Alors même que le morceau devient obsédant et titille les frontières de la pudeur, il s’arrête net, nous laissant dans le vide, en suspend, comme un symbiose directe faisant corps et âme avec le sujet après une minute et quarante-quatre secondes de dissection d’un cœur en deuil.

Mais la descente aux enfers prends alors des formes de résilience : Clean Up My Room propose alors un règlement de compte, en bonne et due forme, avec la terre entière et surtout sa propre conscience, en lui appliquant une mise en ordre et un nettoyage symbolique façon Marie Kondō de l’extrême. En faisant preuve d’un figuralisme ciselé (le silence régnant après la question « I don’t wanna talk will you ? »), il propose alors une première percée incandescente, forcément adolescente mais surtout d’une criante sincérité.

25 , avec ses infinies descentes diatoniques que l’on jurerait toutes droites sorties d’une ligne de basse des Cure, poursuit son exploration crue et électrique des tourments encaissés lors de cette période charnière où la vie d’adulte se construit, les destins se dessinent et les failles de chacun ne se dissimulent plus. Et si des moments plus optimistes (Get Trought The Day ou le mantra de fortune « Nothing could go wrong » sur.. Go Wrong) transparaissent parfois, on y décèle surtout une relative ironie, une certaine amertume et une ambivalence dans le sens et l’interprétation profonde qu’il appartient à chacun d’en faire.

« Une chanson qui vit est une chanson qui se défait de son canevas, en vivant sa propre histoire, en nous donnant des images différentes. Aujourd’hui, en chantant les chansons de l’album sur scène, les souvenirs qui ont conditionnées l’écriture des morceaux ne m’arrivent pas du tout en tête. Cela peut atteindre des états similaires, nuancés par l’interprétation que l’on en fait, mais je ne me vois jamais en train de vivre et raconter ce qui m’est arrivé, j’essaie simplement d’être le plus fidèle ou infidèle à la chanson. Et l’histoire derrière, elle, doit tomber »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)

Nous ne serons probablement jamais ce qui se cache derrière la noirceur des paroles de Sleep In A Cage, mais là n’est pas le plus important. Pas plus que de savoir si ces histoires d’amour, d’amitié, de confiance, de fuite, de solitude et d’inadaptation sociale sont de l’ordre du pur réel, de la fiction, du présent ou du passé.

« Dans cet album tout est hyper littéral, sans distance, avec un besoin de vomir une colère contre le monde. C’est un truc que je n’avais jamais fait. »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)

Cette puissance, qui donne au disque toute sa substance et sa portée, ne cherche pas moins à résonner avec chacun qu’à exprimer un sentiment très personnel et pur qui se dessine entre les mots, les riffs et les images.

« J’ai beaucoup écouté Pinkerton de Weezer, un disque très premier degré avec des gars qui pleurniche à la face du monde. Il y avait beaucoup de tristesse en moi au moment où j’ai écrit le disque »

Alexis Deux-Seize (Pretty Inside)

Une tristesse qui parcours l’ensemble des onze morceaux composant cet album, même dans l’énergique Piece of Shit, l’hypnotique Hole In My Head et le monstrueux Your Friend For Good. Mais c’est évidemment dans Party, et surtout dans You, dernière chanson de l’album, qu’elle transparait le plus profondément. Dans cette ultime composition, qui clôt le disque en proposant de retourner au début – avec la réminiscence d’ All The Time – c’est toute l’essence et la substance de l’album qui transparait alors. Les mêmes obsessions et surtout le même soin porté à ne pas trahir ses doutes, son ressenti, ses émotions.

La superbe pochette de l’album, signée Winshluss et Ratiskal, est à l’image de son contenu : dense, colorée, psychédélique, cyclique, hypnotique, avec une bonne de chaos et d’amertume distillée avec intelligence dans une forme simple et directe. Une couverture unique pour un disque sincère qui agit comme une preuve, irréfutable, de sa beauté intérieure.


© Winshluss / Ratiskal

Pretty Inside – Grow Up, disponible en streaming et vinyle.

Une co-production Flippin’ Freaks Records, A Tant Rêver Du Roi, Safe In The Rain Records, Kids Are Lo-Fi Records et Permanent Freak. Le groupe est actuellement en tournée dans toute la France (dates ci-dessous).


Auteur·rice

AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

    Vous pourriez aussi aimer

    More in MUSIQUE