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FLASHBACK — 20 ans après : « Is this it ? » des Strokes

© Colin Lane

Il y a un an, les Strokes nous ont éloigné de la torpeur du premier confinement en sortant leur sixième album, The New Abnormal. Mais il y a vingt ans, au cours de l’été 2001, paraissait Is this it ?, le premier album du groupe. Que reste-t-il aujourd’hui de ces 36 minutes new-yorkaises rapides comme un vol en Concorde ? Voici une tentative d’analyse de cet héritage musical, qui semble malgré lui intimement lié à la société occidentale contemporaine.

S’il est subitement question de Concorde et d’Occident, c’est parce qu’il apparait plus que nécessaire de réinscrire cet album dans le contexte de l’époque à laquelle il est sorti, au-delà des seules limites de la musique. Après une tournée promotionnelle au début de l’année 2001, Is this it ? et sa pochette en noir et blanc, faite d’une main gantée de cuir posée sur des fesses cambrées, sort en Australie à la fin du mois de juillet, puis au Japon. Il est publié en Europe le 27 août, notamment au Royaume-Uni où il est signé sur le label Rough Trade, en sommeil depuis dix ans.

Aux États-Unis, où après une petite bataille, le label RCA a obtenu la signature du groupe, la sortie est prévue pour le 25 septembre 2001. Mais deux semaines plus tôt, à 8h46, de l’autre côté du Brooklyn Bridge, la première page de l’histoire du XXIe siècle s’écrit dans le sang et la poussière. La fièvre du millénaire, alimentée par l’outrance des années 1990, s’éteint en un instant. Logiquement, la sortie de l’album est repoussée au 9 octobre. Un autre problème se pose : un des morceaux de l’album s’intitule New York City Cops, et dans le refrain, le chanteur scande un sympathique « New York City Cops, they ain’t too smart » (Les flics de New York, ils sont pas très malins). Au regard du contexte, à la demande du groupe, la chanson saute et sera remplacée par When it started.

Autre indélicatesse : la pochette. Le premier biographe du groupe, Martin Roach, raconte que l’anticipation du puritanisme américain a conduit le groupe, pour la sortie de l’album aux États-Unis, à choisir directement une illustration faite de jaune et bleue, inspirée d’images microscopiques de collision de particules. En réalité, quelque temps après avoir choisi la photographie en noir et blanc réalisée par Colin Lane pour la pochette originale, le chanteur tombe sur cette illustration. Mais l’édition internationale est déjà partie à la presse. Il est alors décidé qu’elle servira pour l’édition américaine.

Sur le sillon de cet album né dans les turbulences, onze morceaux d’un rock garage au son crade mais suffisamment mélodieux. Interprété par une formation à cinq, dont deux guitaristes, il se lance avec un premier morceau éponyme. Le riff de guitare, lent et lancinant, rappelle vite celui de Where is my mind ? des Pixies. Sur le micro, la voix d’un certain Julian Casablancas se pose, éraillée et nonchalante. Fils de John Casablancas, fondateur de l’agence mondiale de mannequinat Elite, il conte des histoires new-yorkaises, abrité derrière un mur de sous-entendus et de sens cachés, aidé par une plume sensible.

XOXO, Gossip boy

Entre Brooklyn et Manhattan, il est alors question de petites amies (Last Nite, Trying Your Luck), parfois un peu trop jeunes (Barely Legal), des autres (Alone, Together), de l’époque (The Modern Age) mais aussi des rapports compliqués et fluctuants qu’il entretient avec son père, divorcé de sa mère dans son enfance. Parfois, les références savent se faire plus directes : Soma est une référence à la drogue inventée par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes, roman dystopique paru en 1932. New York City Cops est bien moqueuse à l’égard des flics, pas bien malins lorsqu’il s’agit de traiter des histoires de dealers et de prostituées.

Tout cela avec ce ton et cette démarche parfois punk, très souvent nonchalante. En témoigne la performance du groupe un soir de février 2002, à l’occasion du « 2 dollar bill concert » de MTV, lorsque le groupe s’apprête à jouer New York City Cops : Albert Hammond Jr., l’un des deux guitaristes, s’accroupit longtemps, guitare face à l’ampli, dos au public, pour produire un feedback, ce sifflement désagréable utilisé comme effet sonore. Pendant ce temps, Casablancas, Converse rouges aux pieds, allume une cigarette et chante la moitié du morceau dos au public lui aussi. Cette désinvolture vaguement provocante, qui n’est que de façade, a pu leur valoir quelques piques lancées par les critiques, doublées de celles adressées à l’encontre de leur origine sociale.

Oui, les Strokes sont issus de la jeunesse (très) dorée new-yorkaise. Julian Casablancas a rencontré Albert Hammond Jr. en Suisse, pendant leur séjour à l’institut Le Rosey, un pensionnat prestigieux. Mais l’aisance financière n’a jamais été un déterminant lorsqu’il s’agit de produire de la bonne musique. Derrière ce son garage crade et un peu punk, il y des mélodies et des paroles bien écrites. La musique va très vite séduire le public et les critiques. Le succès est immédiat. Le magazine spécialisé NME parle d’eux comme des « sauveurs du rock », et Last Nite devient single de platine. Mais n’y a-t-il vraiment que la qualité artistique qui explique les raisons du succès commercial, mais aussi critique, d’un album qui va très vite devenir un classique ?

En 2001, à l’époque de la sortie de l’album, la musique occidentale est dans le creux de la vague et les Strokes vont, inconsciemment ou non, en profiter. En effet, si on en fait l’état des lieux à la fin des années 1990, on observe que les deux styles qui ont irradié l’industrie pendant dix ans sont en crise. Les musiques électroniques d’abord, et plus précisément la techno et la house, sont nées dans des entrepôts et des clubs de Détroit et de Chicago à la fin des années 1980. Puis, elles ont irradié l’Europe. D’abord à la Haçienda, club de Manchester, où les groupes qui s’y produisaient, tel New Order, vont s’en inspirer. Puis en France, où la réception va décupler l’ampleur du mouvement. Une jeune garde dorée, que l’on rassemble, à tort ou à raison, sous la bannière de « French Touch », va s’approprier ces styles nouveaux et y incorporer ses influences pour créer des albums qui marqueront l’histoire de la musique et de la pop culture.

Le rap, qui vient également des États-Unis, devient un style de musique populaire et vendeur, et innonde les rues européennes, peut-être plus en France qu’ailleurs. Mais une décennie plus tard, la fête touche à sa fin. S’il n’a jamais réellement cessé de produire des albums, le rap connaît un coup d’arrêt progressif. La dernière pierre de cet âge d’or est posée par Dr. Dre et son album 2001, sorti en 1999, qui deviendra un classique parmi les classiques. La musique électronique, elle, s’écroule. Certains artistes ont pris la sortie par la grande porte : Daft Punk abandonne la house filtrée et la techno de rave pour proposer, sans perdre en qualité, une musique baignant dans la pop et la disco avec Discovery, sorti un peu plus tôt, à l’hiver 2001. Modjo et Demon produisent les derniers succès commerciaux d’une French Touch à bout de souffle qui finit par tourner en rond tant elle a été brûlée par les deux bouts.

Âgés d’à peine vingt ans, les Strokes débarquent donc dans ce paysage musical riche mais grippé. Avec deux révolutions musicales en l’espace de dix ans, c’est plutôt normal. Il y a un espace à occuper. D’autant que leurs intentions concordent parfaitement avec cette situation. En effet, à l’époque de la sortie de l’album, Julian Casablancas déclare innocemment :

« Notre objectif est que notre musique résonne comme celle d’un groupe de rock du passé qui aurait fait un voyage dans le futur pour enregistrer son disque »

Les premiers vintages

Voilà qui tombe à pic. Avec leurs Converse, leurs cuirs et leurs vestes de frippe, les Strokes renvoient au vestiaire les crêtes colorées et les casquettes New Era. Et avec ce rock garage un peu punk mais très soigné, ils prennent le contre-pied de la musique qui vient d’être proposée pendant plus d’une décennie, innovante et inédite. Le groupe propose un retour aux années soixante et soixante-dix, au rock de l’époque. Les Strokes sont les premiers vintage. Le rock n’a jamais cessé d’évoluer, encore moins dans les années 1990 : la Britpop avec Blur et Oasis, le grunge avec Nirvana et Pearl Jam, le punk blues des White Stripes, le shoegaze avec Cocteau Twins ou Slowdive, Radiohead et leur rock expérimental, et bien plus encore. Mais ce retour aux sources est inédit. Enfin si l’on est honnête, pas totalement.

En 1993, les suédois The Hives débarquent en complet noir et blanc. Si leur morceau Hate to say I told you so, sorti en 2000, est devenu un classique, la ressemblance assumée avec les groupes de l’époque, notamment les Rolling Stones, les Kinks ou les Sonics, est peut-être trop prééminente. Et puis des suédois en haut-de-forme, c’est moins vendeur que des jeunes américains en Converse, non ?

C’est peut-être cette jeunesse, cette fraîcheur qui peuvent également expliquer le succès du groupe. D’autant qu’après dix ans de suprématie du rap sur New York et les États-Unis en général, le monopole des chroniques urbaines se fissure. Cette fois, les blancs aisés s’autorisent à raconter leur vie et leurs déboires. Une partie de la jeunesse peut s’identifier aux textes, elle qui a subitement vu les promesses d’optimisme de l’an 2000 s’envoler dans le ciel de Manhattan un mardi matin de septembre. Plus que de permettre de se retrouver dans ses textes, les Strokes influencent la jeunesse en usant de leur soft power esthétique : souvenez-vous comment les Converse rouge ont envahi les cours d’école au début des années 2000.

Mais là où l’influence d’Is this it ? est la plus apparente c’est dans la musique, puisque l’album a relancé le rock, et plus précisément un courant qualifié d’indie rock, notamment au Royaume-Uni, avec des groupes comme les Libertines, les Kaiser Chiefs, les Fratellis, Kasabian, Bloc Party, et bien d’autres. Les Arctic Monkeys revendiqueront cette influence dès leurs débuts, en reprenant notamment Take it or leave it sur le plateau de Taratata en 2007 ; leur dernier album, paru en 2018, commence par la phrase suivante :

« I just wanted to be one of the Strokes, now look at the mess you made me make »

En France, il faudra attendre 2006-2007 pour voir fleurir des groupes influencés par les New-yorkais, tels que les Plasticines ou encore les BB Brunes, avec leurs boots et leurs clips en noir et blanc ; le groupe de musique formé par les personnages principaux du film LOL (Lisa Azuelos, 2009) est aussi un symbole de cette influence.

Franz Ferdinand, groupe écossais du début des années 2000 lui aussi influencé par les Strokes, a trouvé son nom dans un hippodrome, d’après le nom d’un cheval présent sur la piste. La légende veut que le groupe ait choisi de garder ce nom d’après celui de l’archiduc d’Autriche dont l’assassinat précipita le monde dans l’abîme de la première guerre mondiale. En effet, il y avait dans ce nom l’évocation d’un changement brutal. En sortant un premier album qui deviendra une pierre angulaire de la musique moderne à un moment où les rapports de forces mondiaux et les politiques publiques de sécurité ont été brutalement et définitivement remodelés, les Strokes ont, bien malgré eux, lié leur histoire à celle de l’humanité.

Auteur·rice

RENNES-SUD

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