CINÉMASOCIÉTÉ

« À la vie » – Profession sage-femme

À la vie
À la vie © TANDEM

Dans son documentaire À la vie, la réalisatrice Aude Pépin suit le parcours de la sage-femme libérale et féministe Chantal Birman. Elle pose du même coup un regard neuf sur une profession mal connue et trop peu valorisée.

« Je vais vous dire, moi : avec votre bébé, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, tant que ça reste dans le cadre de la légalité, que vous ne le tuez pas, quoi. » Les premières minutes de À la vie pulvérisent, l’air de rien, un tabou qui a la peau dure dans le débat public. La grande détresse mentale et sociale dans laquelle se retrouvent les jeunes mères après l’accouchement, les pulsions de morts qui adviennent parfois. Sur l’enfant d’abord – une femme témoigne : « J’avais envie de balancer mon bébé par la fenêtre. » Mais aussi sur soi. Le suicide est la première cause de mortalité chez les jeunes mères. 

La force de ce film réside dans le fait qu’il en apprend autant sur la vie de jeune mère. Elles apparaissent face caméra souvent seules, souvent désemparées. Deuxième mythe à voler en éclat : celui de l’instinct maternel. Les larmes aux yeux, la plupart des femmes avouent ne pas se sentir proche de leur enfant, ne pas savoir comment tirer leur lait ni en quelles quantités nourrir le bébé. Rien n’est inné, tout s’apprend. C’est grâce aux gestes assurés des sages-femmes, leurs capacités d’écoute et de persuasion que les femmes peuvent enfin devenir des mères. 

Profession précarisée

Ce documentaire d’Aude Pépin rend hommage et met en lumière une profession cruellement précarisée. Chantal Birman, l’héroïne de ce film, est sage-femme libérale. En conséquence, elle court les quartiers de Paris et sa région. Elle, comme toutes les autres dans la profession, est probablement aussi mal rémunérée qu’elle est considérée.

Néanmoins, son statut lui offre un luxe qui n’existe plus à l’hôpital : elle peut prendre le temps, discuter avec les futures mères et faire ce qui est le cœur supposé de son métier, accompagner. En face, celles qui travaillent encore à l’hôpital évoquent le cœur serré la dureté de leurs conditions de travail, la soumission croissante à des impératifs économiques plutôt que de santé publique. Et même parfois, l’impression de maltraiter par manque de temps. 

À la vie © TANDEM

Cette précarité-là touche toujours les mêmes métiers. Les métiers du lien majoritairement des métiers de femmes. Les sages-femmes sont sous-payées malgré leurs six années d’études supérieures et un cursus difficile comprenant une très rude sélection en première année.

Elles qui sont aujourd’hui en grève pour protester contre leurs conditions de travail devenue déplorables : la sensation de travail à la chaîne, de n’avoir plus le temps de souffler et encore moins le temps d’accompagner correctement les femmes dans leurs premiers instants de maternité. Un manque de temps qui se traduit très concrètement par la solitude des femmes dans le meilleur des cas, par des violences gynécologiques dans le pire. 

Enfin, question de timing, le travail d’Aude Pépin entre en résonnance avec le documentaire du député La France Insoumise François Ruffin, Debout les femmes  !, qui prend à bras le corps l’absence de moyens et de conditions de travail décentes pour les femmes qui exercent des métiers du liens. La boucle est bouclée  : où qu’ils soient, les métiers dits «  essentiels  » à la nation continuent d’être invisibilisés, précaires, indécents. Et méritent que l’on s’interroge collectivement sur la place que nous accordons à ces métiers dans nos sociétés.

Auteur·rice

Journaliste

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