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Rencontre avec Salomé Kiner – « J’avais envie de m’installer dans un espace d’écriture qui a souvent été occupé par les hommes »

Salomé Kiner
L'écrivaine et journaliste Salomé Kiner © Marie Taillefer

Dans son premier roman, Grande Couronne, Salomé Kiner met en scène le récit initiatique trash d’une adolescente de la périphérie parisienne qui décide d’entrer dans un réseau de passes pour s’offrir des vêtements de marque. Rencontre. 

Tout le long des presque trois cents pages de ce récit noir et (très) drôle, elle ne sera pas nommée. L’héroïne de Salomé Kiner est anonyme. C’est le groupe Magritte, le réseau de prostitution dans lequel elle est enrôlée pour faire des passes (entendez par là  : masturber des éjaculateurs précoces) qui veut ça. À défaut, elle se fait appeler Tenness’, diminutif de Tennessy, nom de code pour éviter aux clients de connaître son nom et aux policiers d’apprendre l’existence de ce réseau. 

Au milieu d’une banlieue pavillonnaire de la grande couronne parisienne, Tenness’ grandit aux côtés d’une mère aussi investie dans l’éducation de ses quatre enfants que le père en est indifférent. On fait ses courses dans les grandes surfaces, on achète des marques premier prix ou de la compote par palettes entières, pour les avoir moins chers. Sa mère porte des imitations de marques sans même connaître l’existence d’un original et autant de mauvais goût révolte Tenness’. Son salaire en argent de poche (quelques francs par mois) ne lui permet pas de s’offrir les montagnes de marques dont elle rêve. Le groupe Magritte est une opportunité d’être aussi bien sapée que les filles populaires du collège. 

Grande Couronne se présente d’abord comme un récit d’initiation adolescente. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette période  ? 

Comme vous le dites, c’est une période d’initiation, un âge d’apprentissage où l’on quitte l’enfance pour passer à l’âge d’adulte. L’aborder me permettait de parler de beaucoup de première fois  : sexuelles, professionnelles. Il me semblait que raconter ces moments-là en fiction était intéressant parce que l’intensité y est plus forte que toutes les fois qui vont suivre. 

De la même manière, j’avais envie de travailler sur les réactions d’une adolescente  confrontée à une réalité d’adulte, à sa propre sexualité, aux envies qui naissent en nous et que l’on ne comprend pas, que l’on a encore du mal à trier. Mon personnage, je le voyais comme ça  : assaillie par des désirs contradictoires, très soucieuse du regard des autres qui la révèlent à elle-même et ayant une forte volonté de se détacher des valeurs de ses parents pour mieux construire sa propre indépendance. 

Votre personnage, Tennessy, est embarquée dans un réseau de prostitution alors qu’elle n’a même pas quinze ans. Elle est traumatisée par ce qui lui arrive et, en même temps, ne semble jamais s’arrêter sur la gravité de ce qui lui arrive. Pourquoi cette gravité-là est-elle mise au second plan  ?

Parce qu’elle ne se rend pas compte. Elle se rend compte que ça lui fait du mal, mais ne réalise pas la gravité de ce qu’elle est en train de faire, de la violence. Quand on n’a pas de repères vis-à-vis de ce qui est bien et mal, on ne sait pas où on peut poser des limites. 

Sa priorité, c’est d’être intégrée dans un groupe, de ressembler aux autres. En l’occurrence, son désir d’intégration est si fort qu’il fait passer au second plan la gravité de ce qu’elle est en train de faire. Il y a cette contradiction en elle  : « j’ai vaguement l’impression que ça n’est pas bien, mais si ça me permet d’accéder au monde de mes amis, alors je peux prendre sur moi.  »

Il y a une autre chose. Lorsque ce sont vos premières expériences, vous ne savez pas. Aujourd’hui les choses changent parce qu’on a accès à beaucoup d’informations grâce aux réseaux sociaux. À l’époque [les années 1990, durant lesquelles se déroulent le roman, NDLR], l’accès à la pornographie était compliqué. Au même âge que Tenness’, les seuls sexes que j’avais vu étaient ceux des bouquins d’anatomie. On n’avait pas de cours d’éducation sexuelle à l’école. Quand j’ai commencé ma vie sexuelle, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait.

Le moins que l’on puisse dire à propos de votre style, c’est que c’est très trash. Est-ce que c’est ce que vous désiriez, choquer  ?

Je ne pense pas que ce soit trash. Pour moi, c’est plutôt cru. Le trash, je le vois plus comme quelque chose de gratuit, de volontairement dégueulasse. Le cru, lui, montre les choses exactement comme elles sont.

Je ne sais pas si j’avais envie de choquer, en tous cas j’avais envie de m’installer dans un espace d’écriture qui a souvent été occupé par les hommes. Plus jeune, j’ai souvent lu des récits d’hommes racontant et galvaudant la sexualité des femmes, alors que nous, les filles, nous n’avions pas le droit de parler de ces choses. Les tabous étaient encore très forts sur le plaisir féminin. Même parler de masturbation entre filles, c’était compliqué. On avait facilement honte, et du coup, on se sentait très seule dans sa sexualité.

Alors oui, j’ai trouvé un certain plaisir à me réapproprier, à posteriori, une langue, un discours qui m’a cruellement manqué à l’époque. 

Aujourd’hui, les choses changent. Avec les réseaux sociaux, on produit beaucoup de parole, de témoignages, et c’est une révolution par rapport à avant où l’on ne pouvait pas en parler, Je n’avais pas envie de choquer mais beaucoup de choses sont choquantes dans la vie, surtout dans l’initiation sexuelle, et je n’avais pas envie d’édulcorer. C’était pour moi une forme d’honnêteté de montrer tout cela. Quand vous commencez votre sexualité, vous vous heurtez à beaucoup de récits qui romancent la sexualité alors que le sexe, c’est décontenançant. Moi j’avais envie de rendre compte de cette réalité-là.

Vous déployez un humour très noir. En tant que lecteur, on rit de votre cynisme, et on est, dans le même mouvement, un peu embarrassé de rire de ce que vous racontez. De quoi rit-on exactement  ?

Je crois que c’est le regard de la narratrice qui fait rire. Pas la situation, mais la manière dont elle la perçoit. Elle est caustique, un peu cynique parfois tout en étant très tendre, notamment avec sa famille. Les évènements ne sont pas drôles, mais son ton l’est. Et puis elle est mineure, elle attend d’être indépendante mais ce n’est pas encore le cas, et la seule liberté qu’elle peut se permettre c’est son indépendance d’esprit et son regard sur le monde. Il s’agit du seul espace où elle peut se permettre absolument tout ce qu’elle veut, parce que cette force du regard, elle ne l’a nulle part ailleurs.

Il y a cette phrase, «  l’humour c’est la liberté conquise des désespérés  », qui me semble bien correspondre à l’esprit de mon personnage. J’aime beaucoup l’humour juif, j’ai un peu grandi là-dedans alors l’idée de rire de situations difficiles me plaisait. Et puis, quand j’écrivais, je me suis rendu compte que j’allais passer pas mal de temps avec cette jeune fille, alors autant qu’elle me fasse rire et qu’on devienne des potes. 

Vous ne nous épargnez aucune des pensées de Tennessy, lorsqu’elle fait des passes pour le groupe Magritte. Son premier client régulier, Damien, est tellement angoissé qu’il éjacule avant même qu’elle ne le touche. Est-ce que vous vouliez montrer le désarroi, et peut-être même le ridicule des garçons face aux premières expériences sexuelles  ? 

Je suis très contente que vous remarquiez ça. En général, on me dit que les personnages masculins sont des lâches ou des salauds. Il me semble pourtant qu’ils essaient, autant  que nous, les femmes, de se conformer à de nombreuses injonctions. Je ne veux pas comparer ces deux situations parce que les enjeux sont très différents, mais c’était important pour moi de montrer que les hommes aussi sont parfois désarçonnéspar les injonctions à la masculinité et à la virilité qui pèsent sur leurs épaules. 

Certains de vos personnages ont l’air d’être plongés dans une forme de misère, tandis que la famille de Tennessy semble appartenir à une classe moyenne, sans que l’on sache si elle est aisée ou en difficulté. Socialement, où est-on  ? 

On est dans une famille qui a des principes éducatifs, même si pendant le roman, avec leur divorce, ils ont du mal à garder le cap de leurs principes éducatifs. Mon héroïne est d’ailleurs une bonne élève, mais au contact des filles cools de son école, elle va vouloir s’encanailler pour leur ressembler, pour être acceptée dans la bande. 

Mais comme souvent dans les banlieues de la grande couronne, la mixité culturelle et sociale est forte. Les gamins viennent d’horizons et de familles très différentes mais fréquentent les mêmes écoles. C’est ce qui arrive à Tennessy  : elle a honte de traîner avec la déléguée de classe et les filles du catéchisme, elle voudrait fréquenter les cools qui portent des marques. Elle a conscience des valeurs de ses parents mais aimerait s’en affranchir à ce moment précis.

Le rapport à la consommation est omniprésent dans ce livre. C’est la motivation première de l’héroïne, d’ailleurs. Grâce au groupe Magritte, elle peut s’offrir les vêtements de marque que sa mère refuse de lui acheter. Acquérir des choses, c’est une manière de poursuivre son bonheur  ? 

Ça n’est pas pour rien que l’on parle de «  pouvoir  » d’achat. Dans un livre qui s’appelle Éloge du carburateur, le philosophe Matthew Crawford explique que puisqu’on a perdu la capacité de faire des choses avec nos mains, on se met à les acheter. Quand on est déconnecté, la consommation apparaît comme une manière de s’ancrer dans le monde, parce qu’acheter, c’est s’offrir des petits bouts du monde, comme des pièces détachées. Quand on perd le rapport à la nature et au travail manuel, on compense par la consommation. C’est une manière de se rassurer. 

J’utilise aussi les marques parce que ce sont de forts marqueurs sociaux. Chaque marque représente l’image fantasmée d’un monde auquel vous avez l’impression d’accéder en achetant ce qui lui est lié. Par exemple, le personnage de Kat Linh, qui vient aussi d’une famille modeste, porte des polo Eden Park – une marque de rugby, un sport qui renvoie à un mode de vie bourgeois. Et ce n’est pas pour rien que les rappeurs ont popularisé des marques comme Lacoste ou Ralph Lauren, qui renvoient  respectivement au tennis et à l’équitation, des sports pratiqués par un certain milieu social, des mondes auxquels ils n’avaient pas pas accès. Derrière chaque marque c’est tout un imaginaire qui se déploie. 

Certains passages m’ont un peu fait penser aux Choses de George Perec, on retrouve cette idée d’accumulation, les très longues listes. On pense aussi à l’américain Bret Easton Ellis et son personnage dans American Psycho, qui se livre à des inventaires quasi maladifs de toutes les marques qu’il achète, comme si celles-ci pouvaient témoigner de sa valeur en tant que personne. Ces récits vous ont inspirée  ? 

J’ai dévoré Bret Easton Ellis, je pouvais réciter par cœur les premières pages de Moins que zéro. J’aimais aussi Jay McInerney, qui décrivait la vie des Golden Boys et du monde de la pub à New York. Je crois que ces récits reflètent aussi notre société. Par exemple, aujourd’hui on appelle beaucoup de choses par leurs marques. J’ai découvert en écrivant qu’un Caddie, c’était une marque  ! On a tellement intégré ces noms qu’aujourd’hui, on ne fait plus de différence. Je ne suis pas la seule à faire ça dans la littérature contemporaine, mais ces marques sont tellement présentes dans nos vies qu’écrire sans les mentionner reviendrait à occulter une partie importante de notre quotidien.J’ai dévoré Bret Easton Ellis, je pouvais réciter par cœur la première page de Moins que zéro. J’aime aussi beaucoup Jay McInerney, qui parle aussi des années pubs et des Golden Boys de New York. Je crois que ces récits reflètent aussi notre société. Par exemple, aujourd’hui on appelle beaucoup de choses par leurs marques. J’ai découvert en écrivant que Caddie, c’était une marque  ! On a tellement intégré ces noms qu’aujourd’hui, on ne fait plus de différence. Je ne suis pas la seule à faire ça dans la littérature contemporaine, mais ces marques sont tellement présentes dans nos vies que d’écrire sans les mentionner reviendrait à annexer une partie de notre réalité.

Avant d’être écrivaine, vous êtes journaliste. Qu’est-ce qui vous a menée à l’écriture  ? 

J’ai toujours eu envie d’écrire, mais la littérature me paraissait inaccessible, alors je me suis orientée vers le journalisme et la presse écrite pour avoir une pratique d’écriture. Et comme j’adorais lire je me suis orientée vers la critique littéraire. 

J’ai aussi fait beaucoup de reportages et je pense que ça a façonné mon regard  : j’ai appris à regarder les choses et les gens. Pour approcher certains sujets, il faut laisser ses jugements à la maison. Moi, j’étais intéressée par les modes de vie marginaux, les lisières de la société. J’ai toujours été très attirée par les bizarreries des gens et du monde, par les vies atypiques qui me rassuraient sur ma propre bizarrerie. Je voulais accéder à l’éventail le plus large possible des existences humaines. 

Et puis, l’écriture du reportage demande d’être très attentif aux détails. C’est ce qui fait un bon papier  : être capable de faire parler le langage corporel d’une personne, sa maison, ses vêtements… Cet exercice m’a permis d’aiguiser mon œil et d’affiner, plus tard, les décors de Grande Couronne.

Qu’est-ce qu’on fait, après un premier roman  ? 

On kiffe  ! On lâche le clavier et on savoure. Je suis en pleine promo, c’est intense. Bien sûr, je vais tenter d’en écrire d’autres. Mais c’était un tel travail de terminer celui-ci et de le porter jusqu’au bout, je ne vais pas m’avancer en disant que je vais y arriver une deuxième fois. Mais ça me plairait  ! 

Grande Couronne de Salomé Kiner, éditions Christian Bourgois, dix-huit euros cinquante.

Auteur·rice

Journaliste

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