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MARDI SÉRIE – « Shameless » : Encore un coup des Gallagher

© 2014 Brian Bowen Smith/Showtime.

Deux fois par mois, la rédaction se consacre au petit écran et revient sur une série pour la partager avec vous. Toutes époques et toutes nationalités confondues, ce format vous permettra de retrouver vos séries fétiches… ou bien de découvrir des pépites. Aujourd’hui, plongée dans Chicago avec Shameless. 

Jouissive et sans filtres, Shameless nous plonge dans le quotidien d’une famille défavorisée du quartier New City de Chicago, les Gallagher. Produite par John Wells, elle reprend une idée originale du britannique Paul Abott, qui s’était inspiré de sa propre vie. La série de 11 saisons est diffusée en France entre 2011 et 2020, d’abord sur Canal + Série, ensuite sur Amazon Prime. 

Cameron Monaghan, Jeremy Allen White, Laura Slade Wiggins, Steve Howey, Shanola Hampton, Emmy Rossum, Ethan Cutkosky, Blake Alexander Johnson/Brennan Kane Johnson et Emma Kenney © Warner Bros

Pendant ce temps-là, à Chicago

Oscillant entre comédie et drame, Shameless nous fait suivre la vie de la famille Gallagher. Dans les quartiers sociaux de Chicago, Frank Gallagher (William H. Macy) vit seul avec ses six enfants après que sa femme les eut abandonnés. Alcoolique notoire, junkie régulier, il n’a de père que le nom. C’est l’aînée de la famille, Fiona, qui a élevé ses frères et sœurs. Dans un quotidien où le manque d’argent se fait cruellement ressentir, les six enfants doivent composer avec leur situation pour espérer pouvoir s’en sortir. Entre ruses, délits et tricheries, chacun est prêt à tout pour assurer sa survie – ou bien celle de sa famille. 

Lip (Jeremy Allen White), le garçon aîné, utilise son génie pour passer des examens en échange d’argent. Ian (Cameron Monaghan), juste après lui, oscille entre rêves d’une vie meilleure et attachement à une éducation bien ancrée dans son milieu. Debbie (Emma Kenney) grandit dans l’ombre de Fiona, et avec celle-ci la pression de devoir faire mieux. Carl (Ethan Cutkosky) se contente si bien de son environnement  : il finira probablement en prison, et il a hâte  ! Liam (Christian Isaiah) est un bébé noir dans une famille de blancs, dans un quartier où la moitié de la population est noire, l’autre raciste.

Fiona, quant à elle, a tout sacrifié pour ses frères et sœurs. Aidée par ses voisins et amis, Kevin (Steve Howey) et Veronica (Shanola Hampton), elle les a élevés tout en relevant constamment son père, sans penser une seconde à vivre pour elle. Dans le taudis qui leur sert de maison, cris, pleurs et rires témoignent d’une réalité parfois ambiguë. 

Shanola Hampton et Emmy Rossum © Warner Bros

Un récit cru qui témoigne de son authenticité 

Il n’y a pas de limites dans Shameless. Les Gallagher sont extrêmement pauvres, et Frank dilapide tout leur argent en alcool et drogues. Il faut s’organiser pour manger, boire, aller à l’école, vivre tout simplement. La réalité de la vie du quartier est loin d’être édulcorée, et le public passe constamment du rire aux larmes. Ainsi, nous pouvons rire devant la complicité entre Lip et Ian, et tout de suite après écarquiller les yeux quand un meurtre est commis de sang-froid. A grand renforts de détails et sans aucune pudeur. Cet équilibre dérangeant permet de montrer la dualité humaine, tout en conservant une part romancée dans l’histoire. Les dimensions dramatique et absurde se rejoignent pour former un cocktail explosif qui nous fait rire jaune  : c’est dérangeant, oui mais pourquoi  ? Probablement car c’est aussi extrêmement vraisemblable.

Certes, la série aborde ainsi des sujets sérieux comme l’alcoolisme, les troubles mentaux ou encore la pauvreté. Elle ne les cache pas, ne les édulcore pas, elle les présente tels qu’ils sont. Mais elle y ajoute une telle nuance de tendresse et d’attachement qu’elle permet ainsi de rendre supportable ce qui ne devrait pas l’être. La mission est remplie  : on a beau avoir le sourire, chaque sujet nous reste en tête.

L’ambigüité de la vie des Gallagher est également habilement mise en scène. Tout le monde rêve de fuir cette vie, de s’extirper de la pauvreté. Et pourtant, il y a cette revendication, d’être « South Side », cette solidarité qui fait des habitants une communauté à part entière. Après tout, il y a de la fierté à défendre sa famille, et ce, quelle qu’elle soit. 

William H. Macy © Warner Bros

La fabuleuse histoire de Frank Gallagher

Si Shameless est si bien ancrée dans sa réalité, c’est avant tout grâce à ses protagonistes. Chaque personnage a une force singulière, et un charisme qui animent le récit et captivent le public. Il faut ici saluer la performance de William H. Macy dans le rôle de Frank. L’acteur a par ailleurs reçu un Emmy Awards en 2011. En père de famille décevant et pathétique, il nous embarque dans une spirale où se mêlent attachement, pitié et haine. Il n’y a pas à discuter sur le fait qu’abandonner ses enfants comme il le fait constitue un crime. Et pourtant, il y a de la tendresse à son égard, une certaine identification de chacun. Il représente la fragilité humaine poussée à son extrême. Nous avons tous, un jour, été Frank Gallagher. On adore le détester, et c’est ce qui habituellement fait la grandeur d’un personnage – et de son interprète. 

La parfaite imperfection des personnages

L’une des particularités de la série est aussi celle d’être constituée de nombreux personnages principaux. En plus de Frank et des six enfants, il y a également Kevin et Veronica. Nous pouvons aussi citer Monica, la mère de famille, qui intervient par périodes. Chacun des personnages est écrit avec finesse, et comporte son propre lot de débats à mettre sur la table. Le nombre élevé de protagonistes permet ainsi d’étendre les sujets exploités. Que ce soit la maternité, l’addiction à l’alcool ou bien la bipolarité, chaque personnage se bat contre ses démons. Comme n’importe quel être humain. Les voir le faire de l’extérieur est une excellente manière de s’y identifier. Cela permet de prendre du recul sur des situations qui pourraient parfaitement nous arriver. Il faut ici aussi saluer les différents interprètes, notamment des acteurs des enfants Gallagher, et ce depuis leur plus jeune âge.

A retenir en particulier la performance de Cameron Monaghan dans le rôle de Ian. Son personnage est parmi les plus complexes, traversant diverses phases de vie qui justifient un changement drastique de caractère. 

Les protagonistes de Shameless sont parfaits dans leur imperfection. Ils seront aimés et admirés par moments, détestés par d’autres. Loin de trouver un héros, un bon samaritain, ou bien un mouton noir dans le troupeau, ils présentent tous ensemble une fresque humaine qui déborde de joie et de réalisme. 

William H. Macy, Noel Fisher, Cameron Monaghan, Emma Kenney et Christian Isaiah. © Warner Bros

Une temporalité incluant le public 

La série, qui début en 2011, se termine après 11 saisons en 2020. A l’instar des séries qui se poursuivent de longues années, elle possède une temporalité classique, de l’ordre d’une année par saison. Cependant, la particularité de Shameless réside dans son suivi strict de l’actualité sociétale. Le pari d’ancrer l’action dans le présent est on ne peut plus réussi. Les évènements politiques, sociaux et environnementaux concomitant à la série sont à retrouver dans chaque épisode. La dernière saison voit même apparaître l’épidémie de COVID-19. Ce respect du réel contribue à une identification par le public, et confère au récit une place dans le monde au-delà du petit écran.

De plus, nous suivons donc 11 ans de la famille Gallagher, durant lesquels les enfants grandissent, deviennent adultes, se lancent dans la vie. Si l’évolution de tous n’est pas homogène, la longueur de la série permet à des personnages comme Carl et Liam, les deux derniers, de réellement se révéler sur la fin. 

Les fréquentes apparitions et disparitions de personnages secondaires contribuent également à dynamiser la temporalité. A l’instar de la vie réelle, une personne peut sembler essentielle durant un moment et disparaître complètement de l’autre. Ici, nous sommes loin des récits romancés où tout le monde revient à la fin pour un dernier épisode. Et ainsi, la boucle est bouclée.

Emmy Rossum et Christian Isaiah © Warner Bros

Briser le quatrième mur

La vie est linéaire, et il est impossible de la poursuivre en gardant toujours les mêmes personnes à ses côtés. Ce roulement permet l’inclusion de nouveaux personnages, mais également une identification à ceux partis, que l’on regrette (ou l’on se réjouit), de ne plus voir. Les protagonistes, quant à eux, sont tous là pour la plus grande partie du récit. On se réveille le matin avec eux, on va se coucher avec eux. Ils payent leurs impôts (ou du moins essayent) à la même période que nous, et vont faire les courses de Noël à la dernière minute. 

Attention, la série n’est pas exempte de défauts. La longueur du récit, tout d’abord, peut en décourager certains, et certains épisodes manquent peut-être de pertinence. Paradoxalement, il y a des sujets abordés qui auraient mérités qu’on s’y attarde davantage. Cependant, Shameless est de ces séries qui nous fait physiquement ressentir le manque de pouvoir interagir avec ce qu’il se passe à l’écran. Ce dernier devient un obstacle, entre nous et la vie de l’autre côté, que l’on est en train de vivre plus qu’intensément. Ici aussi, nous pouvons dire que le contrat est honoré. 

Que l’on soit amateurs occasionnels du petit écran, ou bien fan invétéré de l’univers des séries, le résultat est le même. Une fois lancé dans Shameless, vous faites partie de la famille Gallagher. Et pour les Gallagher, la famille c’est sacré.

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