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LE FILM CULTE – « Gueule d’Amour » : fuite impossible

Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937)
Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937) capture d'écran © TF1

Tous les mois la rédaction de Maze célèbre un classique du cinéma. Après Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, un bond dans le passé avec Gueule d’Amour de Jean Grémillon avec Jean Gabin.

Orange, 1936. L’eau coule des fontaines, remplit les carafes des bars avant de ruisseler dans les gorges des clients du bar. Ce jour là, ils sont absents. Et pour cause, ils guettent le retour de « Gueule d’Amour », un sous-officier de spahis dont l’uniforme et la prestance attirent les regards. Gueule d’Amour est une adaptation très libre du roman éponyme d’André Beucler, publié en 1926. Le film s’ouvre à la manière d’un classique mélodrame où le personnage principal, joué par Jean Gabin, engage une relation avec une grande bourgeoise de la capitale (Mireille Balin). Ce sont donc d’abord les femmes qui tombent sous le charme de Lucien Bourrache mais la suite du film réserve quelques surprises .

Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937) – Capture d’écran © TF1

La main au collet

C’est une main qui s’insère dans le champ de vision de Lucien. Celle de Madelaine est ornée d’une bague précieuse. Le premier plan de rencontre marque déjà une différence entre les deux personnages. Le pupitre les sépare et la bague vient marquer les différences de milieu social. Se joue ici un thème bien connu : l’amour transcende-t-il la lutte des classes ? En pleine inspiration du cinéma allemand des années 1920 (le chef opérateur est celui de Métropolis), Jean Grémillon déploie sa dialectique sur les jeux d’ombres. Quand Lucien rencontre Madeleine, il apparait bien souvent sous la forme d’une ombre, comme en retrait face à la puissance bourgeoise de son interlocutrice. Plus violent encore, après leur rupture, il apparait dans un miroir où se regarde Madeleine. Chaque plan éloigne la passion, la refroidit pour mieux l’étudier.

Cette inégalité est à charge jusque dans les décors. En effet, les séquences où la bourgeoisie papillonne sont tournées dans des studios en Allemagne. La mise-en-scène évoque le théâtre de boulevard avec ses portes qui claquent et ses personnages qui écoutent à la serrure. Les séquences au travail, dans le monde ouvrier, sont filmées dans des décors réels, avec un soin apporté au geste. C’est peut-être là, la plus grande qualité de Gabin, celle de rendre compte avec justesse d’un travail lié aux mains.

Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937) – Capture d’écran © TF1

L’art cache l’art

Cette main qui caresse la cuisse de Lucien est celle de son « seul ami », René. La solitude profonde des personnages est adoucie par les gestes de tendresses entre les deux hommes. Une des grandes différences avec le roman, c’est le retrait d’une troisième amitié. Dans un article publié dans Les Cahiers du Cinéma, Axelle Ropert parle d’homosentimentalité, qui ne désigne pas l’homosexualité mais une relation très profonde entre deux individus, peu importe leur sexe. C’est un rapport au monde que l’on retrouve dans la vie privée de Jean Grémillon dont les relations amoureuses circulent entre les genres. Peu étonnant dès lors de voir le cinéaste Paul Vecchiali se référer régulièrement à ce cinéaste.

Pour jouer ce personnage complexe qu’est Lucien, Jean Gabin joue toujours un cran en-dessous par rapport au jeu théâtral de certains comédiens. Il baisse le son de sa voix, ne retourne pas son visage dans tous les sens. Dans les années 1930, il aura trainé sa gueule désabusée qui fait écho aux déceptions de la classe ouvrières. Jean Grémillon ira dans ce sens en contraignant Lucien à l’exil. Dans les douze films qu’il a tournés à partir de La Bandera, jusque 1940, Gabin est mort cinq fois et a tué sept fois. La « gueule d’amour » est surtout une façade pour dissimuler l’effondrement d’un monde.

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