LITTÉRATURE

« La mélancolie du monde sauvage » – L’art et l’effondrement

La mélancolie du monde sauvage
© éditions Gallimard

Dans un roman écrit en français, l’estonienne Katrina Kalda narre le parcours fulgurant d’une jeune sans avenir des quartiers pauvres du Nord de la France qui rencontrera tour à tour la beauté et sa conscience écologique.

Sabrina grandit dans une cité pauvre de Calais, dans le Nord de la France. Sa mère collectionne pieusement les pots de yaourts et autres emballages plastiques – ça pourrait servir – dans leur appartement minuscule. Elle conserve chaque journal, rangé minutieusement sous le lit de sa fille, abrité derrière un paravent, dans le salon. Chaque jour, Sabrina dessine dans les marges des titres de presse, jusqu’à noircir l’intégralité du papier. Dans la cité, elle ne trouve pas sa place. Effacée, elle se fait agresser par des garçons du collège qui découpent le logo Nike de son jogging à même sa peau. Eux seuls ont le droit d’arborer la virgule sur leurs vêtements. Sabrina grandit. Dans le même mouvement, Calais s’appauvrit. Jusqu’à devenir la ville la plus pauvre de France. Et un refuge pour les migrants qui ne se sont pas noyés dans la Méditerranée. 

Sa vie était censée ressembler à celle de sa mère – célibataire, pauvre et alcoolique – comme celle de tous les gens du quartier. Mais voilà, l’existence est pleine de mystères et un jour, à l’occasion d’une sortie scolaire au musée, elle est frappée par la beauté, qui s’offre à son regard sous la forme d’une statue de Rodin. Elle n’avait jamais prêté attention aux œuvres du sculpteur, qui jonchent le musée des Beaux-Arts local et s’étalent jusque dans le jardin devant la mairie. Elle admire la finesse des mains, la précision des Bourgeois de Calais, les plis de leurs vêtements. Entre dans un musée pour la première fois. Y rencontre Denis, un professeur de dessin, qui la prendra sous son aile jusqu’à ce qu’elle prenne son envol. La vie ne sera plus jamais la même. 

Fresque ultra maîtrisée

Avec La mélancolie du monde sauvage, Katrina Kalda signe une fresque ultra maîtrisée, écrite dans un style impeccable. Le parcours de vie de Sabrina – transfuge de classe amenée à devenir une artiste – est juste, inspiré, documenté aussi, la précision des œuvres décrites et du parcours de ses futurs collègues artistes impressionne. 

Au-delà de l’éternel récit d’une personne qui devient ce qu’elle n’aurait jamais pu être par la seule volonté du hasard, l’autrice fait résonner comme un mantra la petite phrase que l’on voit apparaître sur la quatrième de couverture  : «  La beauté sauvera le monde  ».

La beauté, à la fois inégalitaire et parfaitement démocratique sauve les individus. Les individus, d’abord, ceux comme Sabrina, qu’elle arrache à leur condition. Les mains parfaitement taillées dans le marbre par Rodin qui donnent à voir la magnificence des corps. Jusqu’à la sculpture d’un jeune artiste, sublime et scintillante quand on la regarde de loin, mais qui s’avère être un amas de cannettes usagées lorsque l’on s’en approche. Dans ce roman, l’art nous parle et nous révèle ce que la beauté peut pour l’homme. Ce que la beauté nous doit. Que, bien plus qu’une préoccupation bourgeoise et vaine, l’art libère et émancipe. Donne à voir autrement, ouvre des perspectives.

«  Malgré leur nudité, qui pour moi avait toujours été synonyme de pornographie, ces êtres de bronze, de marbre, de terre, en sommeil, suppliants ou extatiques n’étaient pas obscènes  ; ils étaient une offrande, un abandon à l’existence, un message à propos de la vulnérabilité, de l’impermanence et de la splendeur inouïe des corps humains.  » 

La mélancolie du monde sauvage, Katrina Kalda

« La beauté sauvera le monde », résonne douloureusement quand on sait quel chaos nous attend. Katrina Kalda le sait, Sabrina le sait aussi. Les été se font plus chauds, les hivers plus froids. Le niveau de l’eau monte, les évènements extrêmes se multiplient. Bientôt, seules quelques villes resteront habitables. Après s’être heurtée à l’art, Sabrina se heurte à cette réalité-là.

Littérature écologique

Elles sont encore peu nombreuses les œuvres qui tiennent compte de la catastrophe écologique. Récemment, le film Rouge parlait d’une lanceuse d’alerte dans une usine. Mais en littérature, qui pour nous dire que le monde s’effondre  ? Le roman de Katrina Kalda n’était pas destiné à parler d’environnement. La vie de Sabrina en tant qu’enfant pauvre, puis étudiante aux Beaux-Arts se heurte à l’urgence climatique comme à un mur. Elle sent le monde qui périclite jusque dans sa chair. Assiste à des évènements climatiques parfois extrêmes, parfois fictifs. Ceux-ci vont croissants dans le roman, nous font ressentir avec précision le chaos qui s’organise. Les conflits pour l’eau qui se préparent. La probable difficulté que l’on aura à nourrir tous les habitants de la terre d’ici quelques années. 

«  Les étés se faisaient de plus en plus secs, les inondations de plus en plus violentes, les comportements de moins en moins prévisibles. Les villes enflaient. Les habitants de petites localités les quittaient pour s’installer dans les métropoles, là où il leur semblait que demeureraient les derniers bastions de la civilisation si quelque chose devait arriver.  »

La mélancolie du monde sauvage, Katrina Kalda

C’est l’honneur de La mélancolie du monde sauvage que de poser une question qui, jusqu’ici, ne semble pas encore exister dans les livres. Ce roman n’est pas militant. Il aurait pu l’être étant donné les circonstances. Mais le roman se fiche du militantisme, il raconte une histoire. C’est la vie des individus, bouleversée et traversée de toutes parts par cette catastrophe. Qui n’est pas inéluctable, pourtant. Sabrina cherchera à habiter le monde autrement. Vivre de manière neutre, respectueuse. Au dénuement frustré, celui des personnes pauvres dans un monde ultra-capitaliste où la valeur des individus est indexée au nombre de logos sur leurs vêtements, elle préfèrera un dénuement apaisé et combatif. Elle préfèrera se demander de quoi un être humain a réellement besoin pour vivre. S’interroger et poser une question essentielle  : de quoi sommes-nous faits  ? 

La mélancolie du monde sauvage de Katrina Kalda, éditions Gallimard, vingt euros.

Auteur·rice

Journaliste

Vous pourriez aussi aimer

More in LITTÉRATURE