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CEFF – « All Light, Everywhere » : L’Homme et l’Image

All Light, Everywhere - © Super LTD
All Light, Everywhere - © Super LTD

Présenté au Champs-Elysées Film Festival, All Light, Everywhere s’annonce comme l’un des documentaires les plus marquants de l’année. Un essai éclairé sur notre rapport à la caméra, entre observé et observant. 

En 2016, Theo Anthony avait déjà fait parler de lui au CEFF avec Rat Film, une exploration de la ville de Baltimore, à travers ses rongeurs. En utilisant les rats comme prétexte, le réalisateur menait une réflexion sur la ségrégation et les inégalités régnant sur les quartiers pauvres de la ville. Créatif, inattendu, le documentaire réinventait déjà le genre en proposant de sortir des codes souvent ennuyeux des documentaires américains. Cette année, c’est avec All Light, Everywhere que le réalisateur chamboule à nouveau les salles du Champs Elysées Film Festival.

Le documentaire incarne parfaitement l’essence d’un festival sans égal, réputé pour sa sélection atypique. Theo Anthony parvient encore à étonner, mettant toute sa créativité au service de son sujet. Le résultat est tout simplement bluffant, et le place en tête d’une nouvelle vague de réalisateurs redonnant au documentaire ses lettres de noblesses. 

All Light, Everywhere, une réflexion en profondeur

Dès les premiers instants, All Light, Everywhere fascine. L’image est déjà au service du récit, qui propose d’emblée une réflexion créative mêlée à la science. L’œil humain, celui du réalisateur, sert de prétexte pour s’arrêter une minute sur un phénomène fascinant. La voix off, hypnotique, invite le spectateur à s’approprier cette phrase :

«  Là où la vision du monde rencontre le monde, nous sommes aveugles.  »

All Light, Everywhere de Théo Anthony

Cryptique, cette phrase décrit les limites de la vision : là où le nerf optique relie l’œil au cerveau se trouve un angle mort. Un trou noir, où le monde n’est plus. Cette observation est le point de départ d’une réflexion bien plus profonde, que le réalisateur découpe en deux temps. Celle d’un lien qui résonne dans une modernité absolue : l’homme et la caméra. Le film ne se contente pas d’un sujet basique, qui serait celui sur une société obsédée par l’image. Non, la pensée de Theo Anthony est résolument plus pertinente. Le réalisateur se penche sur l’usage qui est fait des caméras depuis leur création, en particulier comme outils de sécurité. 

Un documentaire en deux temps

Tout d’abord, il se penche sur une fresque historique et scientifique, emmenant le spectateur dans un périple sur la naissance des premières caméras. Les premiers prototypes ont en effet été créés pour observer les étoiles, plus particulièrement le Transit de Vénus en 1874. Dès lors, le réalisateur s’attèle à observer comment ces prototypes ont évolués, pour se tourner du ciel vers les hommes.

En parallèle de cette leçon d’histoire passionnante, riche de références intéressantes, Theo Anthony, caméra à l’épaule, pénètre les portes très fermées d’Axon, numéro un mondial de la «  body camera  ». Ce type de caméra, utilisé notamment par les services de police, pose de vraies questions sur notre perception de l’image. En se penchant sur Axon, le metteur en scène plonge dans le monde secret de la surveillance, où intelligence artificielle et caméras sont omniprésentes. Il en profite pour montrer comment l’hyper-accessibilité des caméras a effacé des esprits leur but premier, la création d’une image inventée. Utilisée par les forces de l’ordre, les voisinages ou encore la justice, l’image capturée par la caméra est devenue le symbole de la vérité absolue. Celle qui fixe, en toute objectivité, les faits.

Là où il y a une caméra, il y a un biais

C’est alors que la vision d’All Light, Everywhere se révèle. Le film met en perspective comment un objet qui, par définition, limite le montage à un cadre préalablement défini, est en fait devenu seul détenteur du réel. L’utilisation des caméras rassure, dissuade, et se veut gage de vérité. Et pourtant, Theo Anthony le rappelle avec brio : là où il y a une caméra, il y a un biais. Un plan n’est rien d’autre qu’une image voulue pour construire une histoire. Alors que le cinéma assume ce déguisement, la société tend à le confondre avec la réalité du monde. Quitte à lui faire plus confiance qu’à ses propres yeux. 

Loin des documentaires complotistes sur la sécurité, Theo Anthony propose une réflexion éthique et philosophique sur l’image, et la distorsion du monde réel. Sans être alarmiste, il dénonce des pratiques déviantes et rappelle que l’expérience humaine dépasse les quatre coins du cadre d’une caméra. Habité par une créativité époustouflante, son documentaire emmène le spectateur dans une introspection profonde et nécessaire, agrandissant les limites artistiques du genre. Fascinant.

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