La Madeleine de ProustLITTÉRATURE

Madeleine de Proust #26 – King Kong Théorie

© Fanny Monier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa Madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur. Ce mois-ci, King Kong Théorie de Virginie Despentes. 

« J’écris chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. » Incontournable Virginie Despentes. Dès les premières lignes de King Kong Théorie, elle casse tout. J’ai mis un peu de temps à lire cet ouvrage pourtant crucial dans l’éducation aux féminismes. Après des années de bonne éducation, d’études de lettres dix-neuvièmiste, j’ai commencé à tout envoyer bouler en lisant Despentes.

Un peu comme une tante coriace qui t’éduque en fumant deux-trois gauloises, sa lecture me secouait tout en me réconfortant. Enfant du punk, elle se décrit de façon ultra-vitriolée. Acide, rugueuse mais avant tout libre. Elle brave toutes les lois pour assister à des concerts, longe les routes, fait face à des hommes immondes mais refuse d’avoir peur. Toujours avancer, toujours regarder les bonnes gens droit dans les yeux en levant fièrement son majeur.

Oralité salvatrice

Dans King Kong Théorie, elle parle de ce marché à la bonne meuf qui classe les femmes entre elles. Nous nous jalousons, nous nous créons des névroses dès la puberté pour un simple regard lubrique. « A cause des garçons, on se crêpe le chignon, on met des bas nylon. » dit la chanson. Despentes répond : «  On les emmerde ! ». Elle évoque le viol, le harcèlement, le racisme que tous les hommes de tous les milieux exercent presque comme un sport olympique.

Elle prend la parole, se base sur sa vie rocailleuse sans en faire ni un mythe, ni une chansonnette. Homèresse des temps modernes, elle se réapproprie l’oralité pour toucher le collectif, le tabou, la censure. Avec les forceps, elle sort le traumatisme du privé, du «  petit jardin secret » qu’on impose aux femmes. Certains méprisants diraient qu’elle se croit au PMU, que son écriture est vulgaire. C’est nier la colère pour rester dans le déni. C’est maintenir un privilège basé sur le consensus silencieux des femmes.

King Kong Théorie a peut-être vieilli dans certaines de ses formulations, il n’en reste pas moins un condensé de vérité brute, de vécu sincère. Mais surtout, il dérange. Littéralement. Il fout le bordel dans nos esprits bien organisés, bien rationnels. Il prouve à tous les petits bourgeois que les femmes ne sont ni de la chair marchande, ni des muses à flatter. Elles sont en colère et prennent la route de la révolte. Je suis comme ces femmes. Ces femmes sont comme moi. Sororité.

Auteur·rice

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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