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Mardi série – « After Life » : Imaginer Sisyphe heureux

After Life © Ray Burmiston/Netflix

Deux fois par mois, la rédaction se dédie entièrement au « petit écran » et revient sur une série pour la partager avec vous. Toutes époques et toutes nationalités confondues, ce format pourra vous permettre de retrouver vos séries fétiches… ou de découvrir des pépites. Aujourd’hui, c’est au tour de la série Netflix britannique After Life.

Disponible sur Netflix depuis 2019, cette mini-série se décompose en deux saisons de six épisodes chacune, d’environ 30 minutes. Écrite, produite et réalisée par Ricky Gervais, la force de cette fable sur le deuil réside dans ce qui caractérise le génie assassin de l’artiste britannique. Son regard acerbe (et donc forcément empathique) sur le monde, son franc-parler et la justesse de sa férocité constituent la marque de fabrique du co-créateur de l’intemporel The Office. Avec une troisième (et dernière) saison en cours de production et une BO parfaitement calibrée, After Life est un chef d’œuvre de sensibilité et de cynisme.

La banalité des choses

Tony (Ricky Gervais) est journaliste au Tambury Gazette, le journal local et gratuit de la ville fictive de Tambury. Tout s’effondre lorsque le cancer emporte Lisa (Kerry Godliman), sa femme depuis 25 ans. Il pense au suicide pour mettre fin au désespoir qui le fige dans ce quotidien sans saveur. Seul son chien le maintient littéralement en vie, parce qu’il faut le nourrir, le sortir (qui connaît Ricky Gervais sait son amour et son respect inconditionnel envers les animaux). Il se met alors en mode survie et choisit comme « super pouvoir » de faire absolument tout ce qu’il veut. Ayant perdu tout intérêt pour la vie en général, il se réfugie ainsi dans un cynisme ambiant pour mieux la supporter.

Si bien que durant ces deux saisons, il verse sa bile dépressive partout où il passe. Le monde ne lui fait toutefois aucun cadeau. Il n’y a qu’à regarder d’un peu plus près tous ces personnages qui l’entourent. Ses imbéciles heureux de collègues, la répugnance de son postier (Joe Wilkinson), le mutisme de son père (David Bradley) atteint de la maladie d’Alzheimer, la beauferie de son psy, etc. Bref, Tony se fout de tout et tout est prétexte à exaspération. C’est comme si toute tentative d’optimisme était tuée dans l’œuf, comme si la possibilité de l’espoir lui était refusée. Il va donc se réfugier dans un passé doux et réconfortant, à travers des vidéos de Lisa.

After Life © Ray Burmiston/Netflix

Autrement dit, le pitch n’a en soi rien d’exceptionnel. After Life, c’est l’histoire d’un homme qui souffre et qui le sait. Mais c’est précisément cette conscientisation du malheur, probablement plus intolérable que la douleur en elle-même, qui porte tout le génie de la série.

Un regard sur le deuil

Loin d’être une dramatisation larmoyante du deuil tel qu’il pourrait être expérimenté dans la vraie vie, la série s’adapte au rythme de non-vie de Tony. Là où quelques longueurs scénaristiques pourraient être reprochées à Ricky Gervais, elles sont complètement désamorcées, voire justifiées par ce que vit Tony. Le moindre geste, le moindre souffle est fatigant. Se lever, se laver, se vêtir… à quoi bon ? La « dé-pression » prend du temps. L’acceptation de l’absence aussi.

La balance passé/présent s’équilibre au fil des épisodes à travers les vidéos de Lisa.. En fonction des moments de vie actuels de Tony, quelques morales et autres leçons se dégagent de celles-ci. Loin d’être gratuites, ces fameuses vidéos, qui sont soit des souvenirs d’une vie à deux, soit des messages qu’elle lui a laissés à l’hôpital, constituent le fil scénaristique de la série. Elles semblent presque parler à Tony. Lisa lui envoie un baiser, il le reçoit une première fois, en étant derrière la caméra, et une dernière, en regardant l’écran.

Cette routine à la Groundhog Day suit les cycles dits classiques du deuil et se dessine en deux temps forts. La première saison plante le décor, les visages, le cynisme et le drame d’After Life. Tony est au centre et tout se tisse à partir de lui. Les personnages secondaires, d’Emma (Ashley Jensen) la douce infirmière à Sandy (Mandeep Dhillon) sa jeune collègue peu sûre d’elle, en passant par la tendre veuve du parc, Anne (Penelope Wilton), portent pour le coup bien leur nom. Tony vit pour et par son malheur.

Ricky Gervais, Penelope Wilton © Ray Burmiston/Netflix

Un retournement s’opère en saison deux. Bien que l’on soit ancré dans le quotidien routinier du journaliste, son super pouvoir évolue. Ce n’est plus de pouvoir faire tout ce qu’il veut, mais bien tout ce qu’il peut. Et en l’occurrence, Tony semble avoir choisi d’aider les autres, en faisant chaque fois de son mieux. Car comme le lui confie Anne, «  le bonheur est incroyable. C’est tellement incroyable que cela n’a pas d’importance si c’est le vôtre ou non  ». Le moindre sarcasme perd de son éclat à cet instant de la série au profit d’une écriture scénaristique tendre et authentique.

Survivre à l’absurdité

Le deuil n’est en fin de compte qu’un des thèmes abordés par cette série qui déborde d’humanité. De l’abandon des personnes âgées dans les maisons de retraite à la crise de la presse, en passant par la prostitution et l’adultère, la réflexion n’est pas en reste. Mais s’il en a bien un qui sommeille en chacun d’entre eux, c’est celui de l’absurde. Et Ricky Gervais ne va pas se gêner pour le pousser à son paroxysme. Payer une prostituée pour qu’elle fasse le ménage chez lui ; supporter la présence de collègues de bureau exaspérants et passifs ; commander un menu enfant et se le voir refuser sous prétexte que cela ne se fait pas ; rester en vie pour aider les autres alors que la mort serait un soulagement.

L’absurdité de la vie dont Albert Camus avait si justement saisi la moindre aberration dans (s’il ne faut en citer qu’un) son Mythe de Sisyphe. Disons-le très grossièrement, si nous ne choisissons ni de naître, de vivre et de mourir, y a-t-il un sens à cela ? Existe-t-il une raison pour qu’en plus, nous en soyons purement et simplement conscients ? Tony nous montre, nous apprend même, que comme il n’y a pas de réponse précise à ces questions, se suicider reste une possibilité parmi mille autres, et non une fin en soi. Il accepte avec le temps que rien ne se résout et que la vie continue. Chacun ses batailles et ses failles. Chacun fait de son mieux avec ce qu’il est et ce qu’il a. Personne ne sait pour quoi il est. Pourtant, tout le monde cherche un sens à cela.

Ainsi, à la limite parfois du sentimentalisme, After Life raconte une histoire quotidienne, épurée et débordante d’humanité. Elle rappelle qu’aussi absurde soit-elle, la beauté de la vie réside dans cette infinité de choix et d’espoirs qui s’offre à nous. Car au bout du compte, tout ce que nous avons, ce sont les autres. Après la vie, c’est encore la vie.

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