CINÉMA

(Re)Voir « Ponette » : Des questionnements d’adultes dans un corps d’enfant

Ponette (Victoire Thivisol) ©Bac Films

Avec Ponette, son dix-neuvième long-métrage réalisé en 1996, Jacques Doillon a su capturer l’enfance comme rarement. Il y met en scène une fillette de quatre ans en plein deuil. Et pas des moindres : celui de sa propre mère. À revoir en ce moment sur Ciné+.

L’enfance est l’un des nombreux sujets de prédilection du cinéaste. Ponette les regroupe d’ailleurs presque tous : la frustration, les tourments, la perdition. Comment et à quel rythme les personnages s’acclimatent à leurs propres émotions, aussi. Dans une interview de Patrick Simonin, ce dernier pose la question au réalisateur. Pourquoi cette fascination pour le monde de l’enfance ? Jacques Doillon répond, du tac au tac : 

« Parce qu’on vient de là. Les gens qui vivent mal, ce sont les gens qui oublient l’enfant qu’ils sont et qui font une croix sur leur disque dur. L’enfance c’est le socle, c’est la base, je reviens aux origines, à la source. » 

Jacques Doillon

L’attente, les élans d’espoir, la solitude de la fillette sont souvent déchirant.e.s à contempler. Légèrement redondant.e.s, aussi. On se demande à plusieurs reprises comment le réalisateur a pu s’y prendre pour diriger cette enfant – ces enfants, car il y’en a d’autres.

Redonner la parole à plus petit que soi

Ielles crèvent toute.s l’écran, tous.tes plus crédibles les un.es que les autres. S’il faut savoir faire preuve de patience avec eux de manière générale, on n’est sûrement loin d’imaginer combien il en faut pour les filmer.

Ariel F Dumont, avait mené sa petite enquête pour L’Humanité en 1996, année de sortie du film :  « Doillon a tourné plus de trois cents plans pour « bâtir son film ». Au début, raconte-t-il, « on tournait des plans très courts car les enfants devaient s’habituer à être devant la caméra et aussi à apprendre leur texte. Ils n’avaient pas de souffle. C’est au bout de trois à quatre semaines que nous avons pu tourner des plans normaux ».

En effet, le réalisateur semble avoir le don d’apprendre d’eux en les apprivoisant. Il ne se sent jamais supérieur à eux sous prétexte que son enfance à lui est révolue. Dans une interview en présence d’Alain Bergala, il parle aussi de son rapport à l’improvisation. Loin de prôner le respect à la lettre du texte initialement écrit, Jaques Doillon semble plutôt laisser place aux oublis, au hasard, aux mots qui manquent.

En parlant d’une scène dans laquelle un comédien a oublié deux phrases importantes, il dit : « J’étais devant la scène aussi ému qu’un spectateur qui la découvrirait et qui serait dans un rapport très agréable au film. J’attends que ça décolle, j’attends un petit peu de grâce, mais surtout que je puisse y croire. »

Ponette et Matiaz (Victoire Thivisol et Matiaz Bureau Caton) ©Bac Films

Tantôt « à croquer », tantôt cruels, ces enfants, une fois en groupe, forment une sorte de microsociété assez révélatrice de notre société vue de plus haut. C’est aussi ce que film tend à révéler : eux aussi sont capables du meilleur comme du pire. Jacques Doillon crédibilise le monde de l’enfance en nous rappelant qu’il est possible, à cet âge, de traverser un deuil. Faire des constats violents inhérents à la vie aussi, à l’instar de la perte d’un parent – en l’occurrence, d’une maman. Dans cette magnifique scène de dortoir où quatre fillettes parlent entre autres d’amour, de célibat, leurs conversations pourraient réellement être celles d’adultes.

Une admirable héroïne

La caméra suit Ponette sans cesse, l’enfermant au sein de gros plans intimistes que le réalisateur n’a pas peur de faire durer. C’est de cette durée, doublée de leur échelle que les spectateur.ices parviennent très vite à entrer dans cette bulle enfantine, endeuillée. C’est allongée dans un lit d’hôpital qu’on découvre la première fois Ponette, munie d’un plâtre encore vierge, annonciateur de la douleur qui la traversera durant tout le film. 

En 1996 – alors âgée de cinq ans, elle fut la plus jeune actrice à recevoir la coupe Volpi pour la meilleure interprétation féminine, à la Mostra de Venise. Amplement méritée. Du haut de ses trois ans et demi au début du tournage, Victoire Thivisol livre une prestation époustouflante. Son jeu est bien plus incarné que celui de la plupart des comédien.ne.s adultes, à l’instar de celui de Xavier Beauvois, par exemple, sonnant parfois faux. Il y joue un père paraissant plus enfant que sa propre fille. « Je vais nous consoler nous deux  », lui dit Ponette les yeux embués de larmes dès les cinq premières minutes. Elle qui devra se contenter d’écouter le tic-tac d’une montre pour « écouter le cœur » de ce père absent – sauf à la toute fin.

Des larmes de Ponette à des éclats de rire, les spectateurices se retrouvent souvent ballotés d’une émotion à l’autre. Sans avoir toujours le temps de digérer la précédente. Un va-et-vient d’émotions fortes, représentatif des étapes de tout deuil, en somme.

« Ce n’est pas joyeux d’être un enfant », nous rappelle la jeune héroïne au milieu du film. Elle chasse ainsi l’idéalisation de l’enfance, les idées fausses que s’en font les adultes. Tout en ne lâchant rien, pas même l’idée d’être heureuse, elle qui pourtant voulait mourir aussi. Ponette s’évertue à tuer l’absence, à retrouver la vie. Et elle y parviendra, du haut de ses quatre ans. Jacques Doillon, en redonnant crédit à ces petits êtres que nous avons tous été un jour, nous offre une puissante leçon de vie.

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