CINÉMA

« Loki » – Quand Marvel rejoue ses images

© Disney

Depuis Endgame, le Marvel Cinematic Universe a entamé une nouvelle phase de films et de séries qui pourrait sonner comme un retour à zéro  : nouveaux héros, nouvelles histoires, nouveaux enjeux. Mais à l’image de la série Loki, et avec une certaine ironie commerciale, la saga convoque ses images les plus connues avec un double objectif : intime et audacieux.

Le cinéma de saga du XXIe siècle a toujours eu un faible pour les images du passé qui l’ont fabriqué. Effet vérifié sur Star Wars dont la postlogie 2015-2019 ne cessait de rendre hommage à la prélogie de 1977-1983. Argument marketing qui ne représente aucun risque de compromettre l’imagerie d’une grosse enveloppe filmique (Jurassic World, Le Hobbit, Fast & Furious). Le seul et véritable exemple contraire, au cinéma, serait celui de la trilogie moderne La Planète des Singes, grâce au talent de Matt Reeves – qui va bientôt s’attaquer à la mythologie du Batman, prévu pour 2022.

Le cas de Marvel est aussi clair qu’inégal parce qu’il est fait de mélanges. Nous pourrions en distinguer trois phases principales du point de vue de l’histoire du cinéma. D’abord celle des années 2000 avec le sommet que fut la trilogie Spider-Man de Sam Raimi. Oublions les X-Men et même Daredevil, et nous vous laissons juges du Hulk d’Ang Lee. La grosse entreprise du Marvel Cinematic Universe lui succède, dont Endgame semble avoir sonné le glas. Enfin, la troisième, celle qui nous intéresse, débute avec le second Spider-Man de l’air Tom Holland, et se poursuit avec Black Widow (actuellement en salles). Avec l’entrée en scène des premières séries de l’univers  : WandaVision, Captain America & The Winter Soldier et Loki.

Une nouvelle image de Loki dans Loki / © Disney

Étendre l’univers  : une raison intime

Que Marvel s’étende dans l’art sériel, ce n’est pas une surprise. Kevin Feige, le grand ponte de ce micmac dégénérescent mais attachant, a en effet créé la plus grande série de l’histoire du cinéma. Vingt-trois films plus inégaux les uns que les autres, entre 2008 (Iron Man) et 2019 (Endgame), avec des climax, épisodes de transition, spin-off et des crossover. Un nouveau langage, bien différent de Fast & Furious, la deuxième saga la plus productive au cinéma. Quand le premier s’articule personnage par personnage et modifie les points de vue, le second déboule tel un char d’assaut à la conquête constante de son éthique familiale.

Forcément un argument marketing, ne nous cachons pas derrière nos analyses : avoir trois films sur Iron Man et le retrouver dans les crossover, c’est arrivé à la fin par comprendre et s’attribuer le personnage. Et quand Endgame se termine sur la mort de ce dernier, et que Far From Home s’ouvre sur la question de son héritage, le constat de la série se vérifie sur le développement d’un adage très intime.

Le plus grand héros de l’univers meurt, et il faut à la fois se souvenir et lui trouver un successeur. Le second film sur l’homme araignée s’articule sur une vérité dépourvue de grandiloquence. Choisir de ne pas devenir le nouveau Tony Stark, de vivre sa vie avec MJ et de rester le «  friendly neighbordhood  » Spider-Man, c’est rester fidèle au contrat intime de tout art sériel. Far From Home est, dans ce cas, la première image d’un long feuilleton mémoriel où le choix d’un destin se réfère au pouvoir des images auxquelles les héros sont référés.

Dans Far From Home, le souvenir planant d’Iron Man / © Disney

Loki, images multiples

Le personnage dont le pouvoir est avant tout une question d’image, c’est Loki, Dieu de la Malice et demi-frère de Thor. Quelle belle idée de lui avoir conféré une série  : celui qui s’immisce dans des formes multiples (pouvant se métamorphoser en n’importe quoi) fait l’objet de plusieurs épisodes. Cette résonnance du personnage dans le domaine de l’artistique n’empêche pas la série de lui consacrer différents ressorts et extensions.

Suite à son vol du Tesseract dans Endgame, Loki a créé une faille spatio-temporelle. Il est rattrapé par la TVA, sorte de police qui protège une seule et même ligne temporelle. Rien de plus contradictoire, et donc de plus fluctuant en histoires, que cette association entre la mystique et l’immobile, la diversité et l’autorité. Il est contraint de s’engager avec la TVA pour trouver un variant de lui-même qui, comme lui, ne cesse de créer des failles spatio-temporelles. Ce variant, c’est une femme  : Sylvie, dont la rencontre va bouleverser la vie de Loki.

Sylvie, le variant de Loki, aux côtés de Loki / © Disney

Dans le premier épisode, une scène particulièrement marquante poursuit l’entreprise marvelienne du souvenir comme outil d’un pouvoir. L’inspecteur de la TVA, joué par Owen Wilson, lui montre des images de la vie qu’il aurait dû vivre s’il n’avait pas volé le Tesseract  : il trahit une nouvelle fois son frère Thor avant de s’allier à lui pour provoquer le Ragnarok, avant de mourir des mains de Thanos. Loki est confronté à ce qui devait être son futur. Son évolution se fera à partir d’un pouvoir à acquérir en fonction du ressenti envers un souvenir ou d’une projection de ce qui est attendu de lui. Comme Spider-Man dans Far From Home. Une ressemblance liée aux images d’une saga qui se rejoue elle-même pour conceptualiser son personnage.

Personnage secondaires, histoires primaires

Loki traine avec lui une image de menteur et de traitre qui le poursuivra jusque dans les derniers instants de la série. Et en même temps, il noue une amitié très forte avec ce variant de lui-même, Sylvie. Seulement, la série s’articule toujours dans cet entre-deux du narcissisme et de la rédemption. Une issue psychologique au traitement de l’image  : se confronter au reflet de lui-même pourrait le faire progresser. Bien sûr, la série n’échappe pas à la ligne toute tracée du méchant qui se glisse dans la peau du héros. Mais elle déforme un personnage très implanté dans la mythologie du MCU par l’interférence avec une image qui n’est autre que la sienne, dans un souci de mixité et d’intimité.

Intimité dans le sens où Marvel sait créer des héros partout, y compris pour les personnages secondaires de son univers. Quand nous comparons Loki avec WandaVision, la série consacrée à Wanda Maximoff, ce sont deux personnages troublés dans leur forme. Le premier ne cesse de multiplier les casquettes, quand la seconde altère la réalité autour d’elle par la création d’une ville fictive plongée dans les fictions des premières sitcoms de la télé américaine. Ces deux séries ne font que rejouer les premières images qui les caractérisent pour mieux les malaxer dans l’optique d’une acquisition d’un pouvoir. Dans le cas de Loki, la vérité. Pour Wanda, un potentiel maximisé.

Dans WandaVision, l’altérité du souvenir par l’image / © Disney

Le pouvoir de l’avenir

A ces exemples très parlants nous pouvons ajouter du remodelage de Captain America et, dans des circonstances moindres, de Black Widow consacré à l’autre personnage secondaire du MCU campé par Scarlett Johansson. Le premier a changé d’identité  : Sam Wilson, le Faucon, posant le symbole d’un homme à la peau noire comme glorification de l’Amérique. La seconde fait l’objet d’un film retraçant ses souvenirs et cette «  famille  » qu’elle a toujours voulu intégré.

Signes que les images du passé, chez Marvel, poursuivent ses personnages pour mieux comprendre leurs pouvoirs et ceux encore à venir. Ainsi, si Marvel rejoue ses images avec tant de nostalgie mais aussi et surtout avec tant et tant d’histoires, c’est aussi pour mieux prévoir l’avenir. N’oublions pas que la prochaine série Marvel, What If  ?, explorera différentes issues de scènes cultes des 23 films du MCU dans le cadre de la création d’un Multivers. Par cette optique future dans l’image et des personnages, Marvel est toujours la franchise la plus attendue du cinéma grand spectacle de notre siècle.

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