SOCIÉTÉ

La Colombie à veines ouvertes

Illustration « La Colombie à veines ouvertes » © Claude Joyeux
Illustration « La Colombie à veines ouvertes » © Claude Joyeux

Depuis fin avril, un nouvel épisode contestataire a débuté en Colombie. Le colère du peuple, exacerbée par la pauvreté et les inégalités, s’est manifestée dans la rue. De son côté, le  gouvernement, adossé à son modèle économique, a répondu aux manifestants par la force, entachant d’une nouvelle page rouge l’histoire du pays. Une répression qui marque le début d’un nouveau cycle de violence.

Enfants, parents, frères s’animent au rythme de la cumbia, une musique traditionnelle de Colombie. Un air léger, festif, sur lequel dansent des milliers de personnes. Ces images de joie contrastent pourtant avec les inscriptions qui se lisent sur les pancartes, ici et là. «  Nos están matando !  » (ils nous tuent !). Un cri qui se répercute sur les murs où sont gravés les noms des morts et des « disparus » qui ne reviendront plus. 

Plus de deux mois après le début des manifestations, le peuple colombien est toujours dans la rue. Il s’y est même établi, comme à Cali, troisième ville du pays et épicentre de la mobilisation. Les manifestants ont érigé une communauté auto-organisée, renommée Puerto Resistencia. Un véritable fort de résistance où se retrouvent des milliers de victimes de la violence, unis dans la contestation. 

Nombreux d’entre eux sont bavards aux micros des médias internationaux. Les caméras de Brut, de Vice ou encore de la BBC captent pêle-mêle leurs revendications et les images d’allégresse qui marquent ce bastion de résistance : « Nos uniques armes, sont les mots et quelques cailloux » déclare l’un d’eux. « Ici personne n’a peur de perdre son travail ou sa maison car ici personne n’a rien » renchérit un autre. « Les gens qui sont ici sont des gens qui veulent une vie meilleure ». 

Une nouvelle vague de manifestations

Ce nouvel épisode de contestation a débuté le 28 avril dernier. Le virus, qui frappe durement le pays, dépassant le seuil des 100 000 morts, n’a pas empêché les manifestants de se retrouver dans la rue. « Le gouvernement est plus dangereux que le virus » justifient les contestataires devant les journalistes.

Au cœur de la colère de milliers de Colombiens : la réforme fiscale portée par le président Ivan Duque. Une augmentation du taux d’imposition des produits de première nécessité, entravant l’accès de milliers de Colombiens aux denrées élémentaires. Un nouveau projet de loi mal reçu par les masses tant celles-ci, déjà esseulées par la crise économique et sanitaire, peinent à sortir la tête de l’eau.

A l’heure de la pandémie, 40 % des 50 millions de Colombiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. D’après la direction nationale des statistiques de Colombie, 19 % des familles n’ont pas les moyens de survivre dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

L’annulation de la réforme et la démission du ministre de l’économie qui en était porteur n’a pourtant pas calmé les ardeurs des manifestants. Au contraire, la contestation s’est muée en un mouvement d’indignation générale dans un pays marqué au fer rouge par des décennies d’inaction étatique. 

À lire aussi : Le phénix de la gauche latino-américaine, entre mythe et réalités

Des tensions exacerbées par la pauvreté et ce que les Colombiens vivent comme des injustices criantes. Leur colère s’était déjà manifestée dans la rue fin 2019. Une opposition au gouvernement inédite, fauchée en plein vol à l’époque par l’arrivée de la Covid sur le continent. 

La fin d’une illusion

En réalité, les racines du mécontentement social plongent plus profondément dans l’histoire du pays. La Colombie est l’archétype d’un néolibéralisme exacerbé et de son corollaire : les inégalités. Des injustices qui ont alimenté pendant près d’un demi-siècle un conflit armé interne entre le gouvernement et la guérilla. Les accords de paix de 2016 avec les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) devaient apporter une réponse aux cris du peuple miséreux. Il n’en a rien été. Ce qui explique qu’aujourd’hui le peuple descende dans les rues et crie sa colère.

Jusqu’ici la Colombie faisait office d’élève sage sur le continent. L’OCDE, suivie de la communauté internationale, vantait le modèle économique de ce laboratoire néolibéral. Un récit qui, aujourd’hui, s’est effondré comme un château de cartes. 

« Loin donc d’être un modèle, la Colombie est l’exemple même que le développement néolibéral peine à régler les problèmes de pauvreté et d’inégalités. »

Romaric Godin – Journaliste

Avant 2019, le peuple colombien ne faisait que rarement entendre sa voix. Aveuglément, la communauté internationale en concluait que tout allait bien. La Colombie étant un allié proche des Etats-Unis, elle représente, pour ces derniers, une véritable porte d’entrée sur le sous-continent. L’absence de remous dans le pays arrangeait donc son petit monde. 

Les récents événements ont fait éclater au grand jour une vérité bien différente. Celle d’une société marquée par la peur de sa police, connue pour sa culture de la violence. Des velléités contestataires muselées par l’intimidation due aux assassinats récurrents des leaders des mouvements sociaux. Une violence qui a marqué les corps et les esprits de l’histoire colombienne. Aujourd’hui encore, elle se retranscrit dans la réponse du gouvernement. 

Réponse par balles

Les manifestations ont été reçues avec fermeté par le régime. La police nationale, bras armé du gouvernement, n’a pas hésité à répondre aux invectives des protestataires par les balles. Par conséquent, quelques jours après le début des hostilités, le bilan humain était déjà lourd. Selon l’ONG Temblores, entre le 28 avril et le 16 juin, au moins 43 personnes ont péri sous les coups des forces de l’ordre, et 4 285 autres ont souffert de violences à divers degrés.

Le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU, inquiet de l’évolution des événements dans le pays, a envoyé ses observateurs en Colombie. A Cali, ces derniers ont été reçus à coup de matraques. 

« Selon nos informations, et nous avons des témoins, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles et battu des manifestants »

Marta Hurtado, porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’homme

De son côté, l’ONG Human Rights Watch spécialisé dans la défense des droits de l’Homme, a signalé « des abus flagrants contre des protestataires pour la plupart pacifiques », réalisés « de manière arbitraire » et dont certains « attestent d’une intention de tuer ». L’organisation estimait avoir reçu « des informations crédibles faisant état de 68 décès survenus depuis le début des manifestations ». 

Un constat qui rejoint celui de Lucas Taffin, français expatrié :  « En Colombie en une semaine il y a eu 37 morts. Le bilan est sanglant, la répression est violente » déclare t-il au micro de Blast

« Chaque personne ici prend un risque. Le risque de faire pleurer sa mère. On ne reviendra peut-être pas de ces manifestations »

Témoin privilégié des évènements, il estime qu’il y a « trop de morts, trop de disparus, trop de blessés » pour que s’apaisent les tensions. « La situation est vraiment horrible. On est en face d’un peuple qui se bat seul contre des forces inimaginables » décrit-il. « Un exemple dans une histoire qui dure depuis plus de 60 ans ».

Le retour des fantômes du passé

Dans la colonne des victimes se trouve le nom de Juan Pablo Cabrera. Âgé de 18 ans, Juan Pablo a été abattu à bout portant par un policier en civil. Le fonctionnaire « n’était pas en service » selon le ministre de la Défense. Une tragédie qui fait écho à d’autres assassinats, perpétrés par « des paramilitaires en civil qui agissent avec la protection de la police, au vu et au su de tous » selon le média Suisse, Le Courrier

Plusieurs ONG ont dénoncé la découverte de fosses communes depuis le début des manifestations. Des corps de manifestants disparus ont été retrouvés dans les rivières. Autant d’événements qui rappellent les heures les plus sombres du pays. 

Parmi eux, le scandale des « falsos positivos » (faux positifs) est celui qui a choqué le plus durement les consciences. Au cours de la présidence d’Álvaro Uribe (2002-2010), au moins 6 402 civils ont été abattus de sang froid par des forces paramilitaires financées par le gouvernement. Ces innocents ont été déguisés par les milices comme étant des guérilleros, tués au combat, pour faire gonfler les chiffres de la lutte contre la guérilla. Un chiffre qui ne comprend pas les cadavres qui n’ont pu être retrouvés. Certains ayant été incinérés dans des fours crématoires ou dévorés par des cochons pour couvrir les traces. 

« Los falsos positivos » sont une plaie ouverte de la société colombienne. Nombreux des responsables échappent toujours, à ce jour, à la justice. L’assasinat politique, loin d’être un phénomène ponctuel, sévit encore en Colombie. En 2020, près de 320 dirigeants indigènes, des droits de l’homme, ou syndicaux ont été éliminés. 

L’Uribisme défendu dans le sang

Ainsi aux revendications de dignité sociale, s’ajoute celle de paix et de justice. Au gouvernement, est aussi reproché le non-respect des accords de paix, signés avec les FARC. Le processus qui devait ramener la concorde et la prospérité au pays a été entravé, aux yeux de nombreux Colombiens, par la présidence de Duque. Depuis la signature des accords en 2016, plus de 1 000 anciens-guérilleros qui avaient posé les armes ont été assassinés.

À contre-courant des revendications, le gouvernement a répondu par la militarisation, envoyant l’armée suppléer la police à Cali. Actuellement président jusqu’au moins en 2022, la côte de Duque est en berne. Pour beaucoup, il n’est qu’une marionnette dont tire les ficelles l’ex-président Álvaro Uribe. Ce dernier est l’idéologue majeur du Centro Democratico, parti d’extrême-droite dont est issu Duque. C’est lui qui a d’ailleurs, via Twitter, appelé a utiliser la force « pour faire face aux vandales, aux guérilleros ».

L’État colombien paraît camper sur sa ligne néo-libérale, adoptée au début des années 2000. Une politique qui a un nom : l’Uribisme, donné par son instigateur. Celle-ci prône une main ferme économique et politique, destinée à la mise en place d’un néolibéralisme autoritaire. Développement de l’économie de guerre et protection des intérêts des grands financiers en sont les piliers. 

C’est justement ce modèle que défend le gouvernement. Les événements en Colombie sont la chronique d’un État prêt à tout pour défendre son système coûte que coûte. Jusqu’à tirer à balles réelles sur les manifestants. Un réflexe réactionnaire qui rappelle les mots de Friedrich Hayek quand, en 1981, il justifiait la dictature de Pinochet : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme ». 

Quel avenir pour la « démocratie » colombienne ?

Le gouvernement colombien veut cacher ses exactions derrière l’épouvantail de la guerre contre la « narco-guérilla ». Wilson Ruiz, ministre de la justice, dénonce les manifestations comme étant « une opération criminelle organisée au niveau international pour atteindre au prestige du pays  ». Il nie devant la presse internationale les dizaines de morts et de disparus. Son collègue Diego Molano, ministre de la défense, justifie la violence par la présence de guérilleros infiltrés parmi les manifestants. 

De l’autre côté des barricades de fortune, Puerto Resistencia est la preuve d’une autre réalité. L’illustration des veines ouvertes de la Colombie. Des masses qui n’ont rien, celles des oubliés. Loin du mythe du guérillero barbu, armé jusqu’au dents que dépeint le régime. 

Manifestation SOS Colombia, Bordeaux, 22 mai © Théo Mouraby

Toute la population colombienne ne manifeste pas, par peur des représailles. Mais le consensus contre l’Uribisme semble généralisé. Les automobilistes klaxonnent, les gens tapent sur leurs casseroles depuis leur fenêtres. Le peuple harangue dans la rue les forces de l’ordre « ¡ Asesino, asesino !  ». Il dénonce, sous les balles, la violence de l’Etat. « Pour les morts et les disparus. Aujourd’hui nous continuons de lutter avec la force des opprimés » chantent-ils.

Après plus de 20 ans au pouvoir, l’image de la droite dure s’égrène. La population, propulsée dans la rue par la crise, réclame du changement. Y’aura-t-il une traduction politique de ce mouvement à un an des présidentielles ? Le consensus contre le modèle économique et politique guerrier de la Colombie semble généralisé. Le nom d’Uribe se retrouve partout sur les pancartes, au cœur de la contestation. Mais l’Uribisme reste le noeud de l’économie colombienne. Son renversement ne sera pas aisé. Pour autant, rien de semble en mesure d’arrêter le désir de changement des contestataires.

Auteur·rice

Vous pourriez aussi aimer

More in SOCIÉTÉ