LITTÉRATURE

« Dans la maison rêvée » – Attention, travaux en cours

Dans la maison rêvée
Crédits : Editions Christian Bourgeois

Dans la maison rêvée est introspectif brutal mais nécessaire dans lequel son autrice Carmen Maria Machado se met en scène. Entre le roman et l’essai, il raconte les violences conjugales dans les couples lesbiens.

En presque quatre-cents pages, l’autrice américaine témoigne de ce qui a été sa vie aux côtés d’une conjointe violente. Ces mémoires sont l’occasion pour l’autrice d’évoquer un problème de société bien trop souvent ignoré tout en explorant les formes et les genres littéraires.

Un récit intime pour un problème de société

La maison rêvée est un idéal inexistant qui se transforme à chaque page en véritable prison pour l’autrice. À l’image de l’illustration de la couverture, la narratrice se retrouve enfermée dans une relation qui l’étouffe. Cette maison rêvée tombe en ruine. Pourtant, l’autrice tente de nous en livrer les clefs, pièce par pièce. L’ouvrage prend, en toute logique, une forme morcelée propice à l’évocation d’une relation qui détruit, isole et déboussole.

«  Bien des années plus tard, j’ai écrit en partie ce livre […]. Je ne savais pas encore que j’écrivais ce livre  ; il me faudrait deux autres étés pour comprendre qu’il s’agissait d’un livre sur une maison qui n’en était pas une et un rêve qui n’en étais pas un.  »

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado

Objet littéraire hors normes, Dans la maison rêvée se construit autour de l’imitation et de l’anaphore. Chaque chapitre décrit un pan de cette relation violente. La façon dont le récit est livré rappelle tantôt le roman gothique, tantôt Le Livre dont vous êtes le héros. On y retrouve des accents de Fantasy et de romans d’espionnage. Jouant avec les clichés et les lieux communs, Carmen Maria Machado s’interroge sur les constructions sociales et les mythologies qui entourent la notion de couple. Au-delà de ça, elle se questionne sur la représentation des couples lesbiens en littérature comme à l’écran : des contes de fées à la pop culture.

«  La maison n’est pas essentielle aux violences conjugales, tout de même, elle aide sacrément  : c’est un lieu privilégié où les drames se jouent, fidèles au cliché, derrière des portes closes […]  »

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado

Le constat est édifiant. Le peu d’études, de témoignages et d’informations sur la question des violences conjugales dans les couples homosexuels renforce le sentiment d’isolement des victimes. Ce phénomène ne tient pourtant pas du conte ou de la légende, lui.

«  Pourquoi personne n’avait jamais partagé cette information avec moi  ? […] Je me plais à imaginer que j’inviterai un jour de jeunes queers à venir prendre le thé […] tandis que je leur prodiguerai mes conseils. Voici ce que je leur dirai  : vous pouvez être blessés par des gens qui vous ressemblent. Non seulement c’est possible, mais cela se produira selon toute vraisemblance car le monde est rempli de gens blessés qui blessent d’autres gens.  »

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado

Récit hybride personnel et engagé

Ce récit suffocant se renferme sur le lecteur tout en lui ouvrant les yeux sur les violences conjugales homosexuelles. Dans la maison rêvée jette un pavé dans la mare en explorant le roman d’introspection. Si elle ne prétend pas à l’exhaustivité, l’autrice rappelle au grand public l’existence de violences au sein des couples lesbiens. Elle se donne ainsi pour mission de «  mettre des mots sur des choses qu’il reste à nommer  ». Et on veut bien la croire quand elle affirme que «  ce n’est pas une mince affaire.  » Pourtant, elle y parvient avec brio.

L’histoire qui nous est contée est terriblement personnelle et a néanmoins déjà été racontée cent fois. Elle a déjà été racontée cent fois parce que les mécanismes d’emprises sont toujours les mêmes : de la rencontre laissant entrevoir un monde idyllique, à la rupture en passant par la jalousie, le chantage, l’ascendance de l’une sur l’autre, etc.

«  A présent tu es gênée de dire qu’elle t’impressionnait d’une façon étrange, désuète. […] Vous avez le même âge, mais tu as l’impression qu’elle est ton aînée en toute chose, plus sage, plus expérimentée, plus aguerrie.  »

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado

S’adressant à son soi passé aussi bien qu’aux potentielles lectrices victimes, Carmen Maria Machado fait souvent usage de la deuxième personne du singulier. De cette façon simple, elle met à distance une violence dont elle a autrefois fait l’objet. Chaque page tournée est comme un étau qui se resserre autour de la narratrice. Ce texte glace. Il prend à la gorge. Et si le lecteur sait dès le début que l’autrice s’en est sortie, il ne pourra s’empêcher de craindre pour elle.

La fin d’une utopie queer

Dans la maison rêvée parle de ce qui est commun à tous les cas de violences conjugales mais souligne également la principale spécificité des violences conjugales homosexuelles. De fait, ces violences ont des conséquences au-delà du couple et en particulier sur la communauté LGBT+.

Les violences conjugales ne devraient pas relever de la sphère de l’intime et sont de plus en plus considérées comme un problème de santé public. Mais dans le cadre des relations homosexuelles, mettre au jour ces violences peut devenir encore plus compliqué. Au-delà du couple, elles risquent de nuire à la communauté LGBT+. Carmen Maria Machado s’exprime en ces termes  :

«  J’ai grandi dans une société qui a vu le mariage pour tous passer d’une fiction grotesque à un projet plus que réaliste puis à une loi gravée dans le marbre. Voilà près de dix ans que je suis ouvertement lesbienne. Pourtant, je suis mystérieusement hantée par le spectre de la lesbienne tarée. Je ne voulais pas que mon amante soit taxée d’être atteinte de maladie mentale, de trouble de la personnalité ou d’accès de colère frénétiques. »

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado

Si les violences conjugales restent majoritairement le fait d’hommes cisgenres hétérosexuels, ce livre démontre qu’il est important que les études sociologiques s’extraient de ce schéma. Résumer les violences conjugales à des violences hétérosexuelles revient à exclure tout un pan des victimes. Dans la maison rêvée signe ainsi l’arrêt de mort de l’utopie lesbienne en laquelle l’autrice aurait pourtant aimé croire.

Elle cite ainsi un extrait du périodique féministe Off Our Backs, qui met des mots sur ce qu’elle nomme un «  rêve éculé  »  : « Je m’endors la nuit dans les bras de mon amante en rêvant au paradis lesbien. Quel cauchemar, alors, d’ouvrir les yeux sur l’existence des violences physiques lesbiennes. C’est un cauchemar que d’essayer d’en parler, comme un brouillard qui enserre la poitrine et obstrue la gorge. […] Nous excellons à célébrer notre amour. Il nous est si pénible d’entendre qu’il existe des lesbiennes qui vivent, non pas au paradis, mais dans l’enfer de la peur et de la violence.  »

Aux États-Unis les études sociologiques portant sur les violences conjugales se sont multipliées ces dix dernières années. Le sujet reste encore si peu abordé en France qu’on ne peut que saluer la traduction et la publication d’un tel titre en hexagone. Cette publication survient quelques mois seulement après le lancement d’une campagne sur les violences conjugales entre femmes par la Fédération LGBTI+.

Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado, 2021, Éditions Christian Bourgois, trad. Hélène Cohen, 384p., 22.50€.

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