CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2021 – « Titane » : De métal et de chair

© Carole Bethuel

SÉLECTION OFFICIELLE – COMPÉTITION – Tant attendu après le choc cannibaliste Grave en 2017, le nouveau film de Julia Ducournau, Titane est une nouvelle claque visuelle. La cinéaste poursuit dans le body-horror avec une œuvre totale et radicale en mutation constante plongeant dans la tendresse et l’intime. Sale, stylisée et surprenante. À voir en salles dès ce mercredi 14 juillet.

Fini la puberté. Fini l’adolescence. Julia Ducournau passe les vitesses et tue symboliquement son premier long-métrage pour un second essai encore plus brutal, libre et tendre. Difficile de parler du film sans trop en dévoiler, sans priver les spectateurs.rices de cette expérience cinématographique unique et inattendue. Car si Titane est une claque, ce n’est pas nécessairement celle attendue. Julia Ducournau se joue de nous avec brio et repousse plus loin encore les limites de son cinéma. S’ouvrant sur un prologue naturaliste en voiture. Une petite fille agace son père – incarné par le cinéaste Bertrand Bonello – en imitant le ronronnement de l’automobile, les conduisant à l’accident fatal. Une plaque de métal dans la tête et l’on retrouve l’héroïne Alexia, jeune adulte dans un plan-séquence érotico-titanique où elle exécute des danses sexy sur la carrosserie d’un véhicule décoré de flammes sous le regard d’amateurs du sexe masculins.

À partir de cet instant le film va être perpétuellement en mutation. Titane explore les genres et pas seulement cinématographiques. À travers son personnage principal, la cinéaste aborde la transsexualité et démonte les mécanismes de masculinité et virilité pour créer une œuvre queer puissante. Elle approfondit encore plus loin le body-horror, très influencée par les films de David Cronenberg, cinéma de toutes les transgressions organiques et sexuelles. On pense à Crash évidemment pour l’ambiance de la première partie, provoquant l’excitation des carrosseries que l’on lèche réveillant les pulsions de mort mais également au personnage de Nola dans Chromosome 3. Julia Ducournau n’hésite pas à se – et par conséquent à nous faire plaisir – en y ajoutant un soupçon de Christine de Carpenter et de l’Alien de Ridley Scott.

Monstrueux et intime

Ces citations ne sont jamais pesantes car elles prolongent ses obsessions pour le corps humain, essentiellement féminin, composé de fluides en tout genre, déjà évoqué dans son précédent long, Grave. De pratiquement chaque plan, la révélation Agathe Rousselle est capable de toutes les transformations physiques et de jeu. La comédienne est comme une matière malléable, de l’argile que la réalisatrice peut métamorphoser au gré de son récit. C’est de ses mains qu’elle façonne également Vincent Lindon, monstrueux, doté d’une masse de muscles au sommet de la virilité des pompiers vite brisée par sa trop grande sensibilité.

Les corps de ses comédien.nes possèdent les images, vrillant dans un huis clos où les sentiments explosent de leur organisme. Sans jamais perdre de vue son imagerie visuelle, Julia Ducournau atteint le cœur de son cinéma en migrant vers une forme de drame plus sentimental, tout en parsemant sa mise en scène encore plus virtuose d’humour gore. Dénué de toute morale explicative,Titane touche profondément le cœur de l’humain derrière le métal.

À la fois moderne et influencé, entre violence et douceur, Julia Ducournau confirme son cinéma, son identité d’artiste. Elle ne cherche pas à plaire, ne nous épargne pas. Mais avec Titane elle explore toujours plus loin ses ambitions avec une générosité cinématographique à part dans le cinéma français contemporain.

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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