CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2021 – « Serre-moi fort » : Embrasser l’absence

© Les Films du Poisson

SÉLECTION OFFICIELLE – CANNES PREMIÈRE Mathieu Amalric présente la première d’un film déconstruit, jouant avec le montage et brisant les codes de temporalité avec aisance. Serre-moi fort est un message impactant sur l’absence, le vide, les illusions qu’on crée pour les combler.

Deux bras agitent nerveusement des photos polaroid. Ils les retournent, les reposent avec colère. « C’est pas ça, c’est pas ça » répète une voix hors-champ. Puis, sur la pointe des pieds, comme pour ne pas réveiller la maison, Camille (Vicky Krieps) parcourt les étages, griffonne un mot et s’en va. La famille se réveille et se prépare pour débuter la journée. Tout ressemble à un quotidien familial banal, et heureux. Sauf que Camille ne revient pas, et les enfants questionnent son absence. La mère de famille semble quant à elle avoir pris la route et observe étrangement sa famille de loin, commentant avec douceur les faits et gestes de chacun.

Le montage des scènes qui suivent s’imbriquent avec non-sens et perdent le fil du temps. On distingue Camille qui revient, mais sa famille n’est plus là. Et quand ils sont là, elle leur parle à la manière d’un fantôme. Ils se croisent sans jamais se rencontrer, et posent la question : pourquoi ne sont-ils plus ensemble ? Mathieu Amalric joue de ce sentiment d’incertitude et fait croire dans un premier temps à l’abandon. Les enfants grandissent au fil des années, face à une Camille qui ne vieillit pas. Une phrase, prononcée dès les premières minutes du film, revient alors à l’esprit. « Je les vois tu sais » dit Camille à son amie, lors d’un arrêt au garage. Puis une scène en montagne où se serait produit un drame installe véritablement le doute. Et si c’était eux qui étaient partis ?

Observer pour se consoler

L’aînée est une passionnée de piano. Camille suit sa fille et l’encourage, au travers de cette glace invisible qui l’empêche d’être vraiment là. Les notes de piano servent de transition récurrente entre les deux mondes qui se côtoient. Elles lient la mère et sa fille, et les cassettes que Camille écoutent en boucle au volant de sa voiture, la plongent dans des souvenirs si prenants et crédibles qu’ils se confondent avec la réalité. Et c’est bien là, le choix du réalisateur dans Serre-moi fort  : représenter tout dans une dimension réelle, même les morts. Les fantômes des deux enfants et du mari de Camille ne sont pas stylisés, esthétisés. Ils sont aussi présents et réels que les vivants. Avec ce processus, Mathieu Amalric plonge dans l’esprit en souffrance de son personnage et propose un traitement original du deuil.

Si la confrontation de ces deux dimensions sont surprenantes et déstabilisent, le récit parvient étonnement à tenir la route. La vraie réalité, celle à laquelle il faut se fier pour ne pas devenir fou, nous est révélée au juste moment. Ni trop tôt, ni trop tard. La douleur que le personnage ressent jusqu’alors, mais qui nous était inaccessible, plonge le récit dans une autre atmosphère, celle du drame, sans pour autant effacer le construction narrative mise au point depuis le début. Serre-moi fort est un véritable terrain de jeu où de vrais sujets complexes se jouent de nous.

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