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CANNES 2021 – « Mon légionnaire » : Rencontre avec Rachel Lang

© ML/Cheval deux trois/Wrong Men

QUINZAINE DES RÉALISATEURS – Le 15 juillet dernier, Rachel Lang et son équipe clôturaient la Quinzaine des réalisateurs avec Mon Légionnaire, film sensible et pudique, qui questionne avec justesse le poids que fait peser sur le couple l’engagement dans la Légion étrangère.

La réalisatrice, elle-même réserviste depuis de longues années, laisse s’exprimer dans son film une grande diversité de points de vue sur cet univers masculin et empreint de sacrifices qu’est la Légion, et accorde plus particulièrement la parole aux épouses de militaires.

Deux couples se croisent devant sa caméra et dessinent la complexité de construire et d’entretenir le lien intime et amoureux face à la place que prend la Légion étrangère dans la vie des hommes engagés. Camille Cottin (Céline) et Louis Garrel (Maxime) émeuvent en couple soudé et indépendant, dont l’alchimie est fragilisée par le manque et l’absence. Alexander Kuznetsov (Vladimir), et la regrettée Ina Marija Bartaité (Nika), disparue dans un accident de voiture il y a quelques mois, campent quant à eux avec une grande intensité un jeune couple que l’engagement de Vladimir dans la Légion va venir rudement éprouver.

Rachel Lang – © Léïna Jung pour Maze

Cinq années se sont écoulées entre votre premier long-métrage, Baden Baden, et Mon Légionnaire. D’où vous est venu cette envie de prendre le milieu de la Légion comme cadre pour votre film ?

Je voulais faire un film sur le couple et la conjugalité, et la Légion étrangère c’est l’endroit le plus difficile pour les couples. Les Légionnaires qui viennent du monde entier et qui s’engagent dans la Légion, pendant cinq ans, ils n’ont pas le droit de se marier, d’avoir d’enfants, une identité, rien du tout. Et puis d’avoir des hommes dont l’hypothèse de travail est la mort, ça rend aussi la position des femmes très compliquée dans le couple.

Dans le film, vous accordez une place très importante aux discours et aux regards que  les compagnes des légionnaires portent sur la Légion. Comment s’est passée l’écriture des personnages incarnés par Ina Marija Bartas (Nika) et Camille Cottin (Céline), et la collaboration avec elles sur le tournage  ?

J’ai rencontré beaucoup de familles de légionnaires pour faire le film, et effectivement le statut des épouses est très compliqué, parce que la Légion c’est tellement une famille forte que pour exister en tant qu’épouse il faut s’inclure dans la vie de l’armée, participer à des activités, au club des épouses par exemple. Et il y a quand même des gens qui sortent de ces cadres, le personnage de Camille Cottin, c’est quelqu’un qui a une autonomie, une vie professionnelle, une direction et qui n’est pas juste l’épouse d’un légionnaire. Elle est très récalcitrante à participer à tout ça, et c’est une des choses qui a fait que la Légion nous a mis des bâtons dans les roues, qu’on laisse le personnage dire des choses comme ça pendant le film, ça ne leur convenait pas.

Pour le personnage d’Ina, j’avais envie de montrer deux couples qui sont à des endroits différents. Un couple (Céline et Maxime) qui est armé face à la vie et aux problématiques essentielles que pose l’engagement dans la Légion, qui a le langage et l’expérience pour survivre à tout ça. Et puis un couple plus fragile de jeunes (Nika et Vlad), qui vient de l’autre bout du monde et qui est moins armé pour s’en sortir. Le personnage d’Ina est un personnage plus naïf et plus fragile, qui arrive en France pour suivre son compagnon et qui va se rendre compte au fur et à mesure que cette vie ne lui convient pas, que ce couple ne lui convient pas. Et elle va s’émanciper de ce schéma dans lequel elle s’était enfermée, pour finalement trouver ce qui lui convient.

Est-ce que des légionnaires de métier ont participé au tournage et si oui comment s’est passé le dialogue entre eux, vous et avec les acteurices  ?

J’avais beaucoup plus d’anciens légionnaires dans le casting à la base mais certains n’ont pas pu faire le film parce qu’il y a eu des pressions de la Légion. Mais par exemple, le personnage d’un des chefs est joué par un ancien légionnaire du 2e REP (Deuxième régiment étranger de parachutistes) de Corse, ensuite les comédiens ont été formés pendant trois jours par des anciens légionnaires qui leur ont un peu transmis le savoir-être et le savoir-faire et il y avait des coachs militaires sur le tournage.

Pourtant le film ne va pas du tout du côté d’une représentation classique, spectacularisante de l’armée, vous vous attachez beaucoup à montrer le quotidien des légionnaires et les éléments qui scellent le lien au sein du collectif, le vocabulaire, le fait de parler la même langue…

C’est ça,  lorsque les légionnaires arrivent, en deux mois on leur apprend quatre cent mots de français et c’est avec ces mots qu’ils vont vivre et travailler. C’est vrai qu’il y a comme ça un cadre très fort qui fait famille chez les hommes, qui n’existe pas chez les femmes (de légionnaires) qui sont beaucoup plus livrées à elles-mêmes.

Vous êtes vous-même réserviste des armées, vous êtes engagée depuis longtemps  ?

J’ai commencé quand j’avais vingt ans.

C’est une activité qui croise votre activité de cinéaste. Avez-vous le sentiment que ce sont deux activités qui s’influencent ? Si l’on pense notamment à l’expérience du collectif et à une rigueur imposée au corps qui peut être commune au milieu de l’armée et au jeu, à la réalisation.

C’est sûr que je traite ce sujet parce que j’ai cette expérience-là, je n’aurais pas traité cette problématique de la même manière si je ne la vivais pas de manière intime. Et puis c’est vrai que c’est la même idée, quand on fait un film, on avance en groupe, c’est quelque chose qui dépasse l’individu, qui est fort et qui fait famille.

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