CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2021 – « Le Genou d’Ahed » : Politiquement incorrect

© lesfilmsdubal

SÉLECTION OFFICIELLE – COMPÉTITION – Le Genou d’Ahed se distingue par son ton absurde et engagé. Nadav Lapid revient après Synonymes (2019) en s’emparant d’un sujet retentissant, celui du nationalisme, et aborde la société israélienne avec un angle toujours plus surprenant.

Y. (Avshalom Pollak) est un cinéaste d’une cinquantaine d’années, exigeant, et seul. Ainsi est décrit le personnage central du récit de Nadav Lapid, qui ouvre son film avec une succession de plans courts et décousus, représentant ensembles la scène d’un casting. On comprend à la suite que Y. est à la recherche d’une actrice pour jouer son personnage principale, Ahed. La référence à cette jeune palestinienne poursuivie et emprisonnée pour avoir giflé un soldat israélien annonce dès lors l’engagement du film. Pourtant, ce dernier reste dans un premier temps très contemplatif et titille le sujet sans le confronter directement. On suit Y. qui arrive dans un lointain désert de la région pour présenter la projection d’un de ses précédents film. Il y rencontre Yahalom (Nur Fibak), une déléguée du ministère de la Culture qui s’occupe de l’organisation de la projection.

Ce premier volet suit un rythme lent, dévoile tout l’art expérimental du cinéma de Nadav Lapid. Le décor du désert semble symboliquement représenter le décor d’une pièce de théâtre absurde. Une maison unique dans un horizon sec et interminable. Des interventions musicales imprévisibles, des dialogues qui tournent en rond. La très souriante Yahalom fait face au caractère plus sombre de Y. Ils discutent, tentent de sympathiser. Puis Y. apprend qu’il devra remplir un formulaire en indiquant quels thèmes aborde son film. C’est l’élément qui rompt avec ce calme apparent. Le vernis déjà fissuré éclate, et le personnage de Y. se dévoile comme un fervent penseur anti-gouvernement israélien.

Acte II

Le deuxième volet débute lors de la projection du film. Y. sort de la salle et est accompagné par Yahalom, qui tente par tous les moyens de lui faire signer son formulaire. « Je vais te raconter une histoire », lui annonce-t-il. Un troisième récit s’imbrique à nouveau dans le discours de Nadav Lapid et revient sur la guerre du Liban, dénonçant avec des flashbacks l’enrôlement militaire obligatoire, le lavage de cerveau mené sur les soldats apeurés. Le réalisateur fait un parallèle important entre cette dénonciation de l’armée et celui de la censure culturelle de sa nation. Ces paroles explicites sont finalement prononcées par Y., crachant tout le venin qu’il retient en lui sur la politique israélienne, son gouvernement, ses lois, son peuple et l’accès donné à la culture. Ces paroles finissent même par atterrir dans la bouche de Yahalom, qui échoue à tenir tête au militant Y.

Comme un cercle vicieux du gentil devenant méchant, Nadav Lapid dépeint une société gangrénée, maladive, vicieuse. Les poivrons pourrissent sur le sol brulant, les absents sont atteints de cancer. Tout est symbolique et tend à montrer le mal-être qui ronge le pays. La caméra est témoin de ses personnages peu humains, des regards qui cherchent et s’accrochent, d’un enregistrement discrètement manipulateur, provocateur d’un geste de désespoir. Tout est subtil est frontal à la fois. Nadav Lapid ne mâche pas ses mots, mais parvient tout de même à les introduire subtilement. Son oeuvre résonne de sens, et apparaît comme vitale, dans une époque où la critique est un acte de courage.

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