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CANNES 2021 – « Drive my car » : Sexe, mensonge et scénarios

© The Match Factory

Compétition Officielle – En compétition officielle cette année, Drive my car s’inscrit dans le sillage de Senses et Asako I et II, et propose aux spectateurices un voyage de trois heures, à travers l’expérience du deuil et de la perte amoureuse, des thèmes chers au cinéma de Ryusuke Hamaguchi.

Kafuku, metteur en scène de théâtre et Oto, scénariste de télévision, forment en apparence un couple soudé, malgré la mort de leur petite fille de quatre ans. Á la faveur d’un déplacement professionnel différé, Kafuku, de retour chez lui découvre sa femme en plein ébat avec un jeune acteur, Tatsuki. Deux ans plus tard, alors qu’il est désormais veuf, Kafuku part faire une résidence artistique à Hiroshima, à l’issue de laquelle il doit mettre en scène Oncle Vania de Tchekov.

Un générique scinde alors le film en deux, surimposé aux images de Kafuku roulant vers sa destination, comme pour matérialiser le début d’une nouvelle histoire. Arrivé à Hiroshima, Kafuku découvre qu’il ne pourra plus conduire sa voiture pour des raisons de sécurité. Il accepte alors, d’abord de mauvaise grâce, d’abandonner son véhicule auquel il est très attaché, une saab rouge éclatante, aux mains d’une conductrice émérite. C’est en acceptant de se laisser conduire que le metteur en scène va lâcher prise et s’abandonner au deuil et aux souvenirs d’Oto, que les mots de Tchekov ravivent avec violence.

L’art de perdre

Deux thématiques fortes s’entrecroisent dans Drive my car , celle du regard et de la voix comme vecteur de création et de perpétuation du lien amoureux. À plusieurs reprises Kafuku refuse de voir ou  d’entendre ce que lui dit Oto. La machine infernale de l’écriture murakamienne frappe alors le personnage, qui apprend qu’il est atteint de cécité à l’œil gauche, peu avant de perdre sa femme. Un deuil traversé d’une culpabilité ardente, puisque Kafuku, en fuyant la dernière conversation que celle-ci voulait avoir avec lui, de peur qu’elle ne le quitte,  arrive trop tard pour secourir sa femme.  Oto en japonais signifie «  son  », et c’est tout ce qu’il restera d’elle à Kafuku, sa voix, déclamant Tchekov, enregistrée sur une cassette qu’il écoute en roulant pour répéter son rôle d’Oncle Vania. Un rôle qui le hante et pour lequel il choisit de caster Tatsuki, l’amant d’Oto.  

 Ryusuke Hamaguchi magnifie ainsi les mots d’Haruki Murakami à travers une mise en scène impeccable et une photographie solaire , portée par l’interprétation profonde et sensible d’Hidetoshi Nishijima et Toko Miura, incroyable en conductrice hantée par des violences familiales passées.  

Derrière le drame amoureux, Drive my car dessine une véritable ôde à l’écriture, romanesque, théâtrale et scénaristique, à l’image de l’ultime scène de confrontation entre Kafuku et Takatsuki. À l’arrière de la saab conduit par Misaki,  le metteur en scène confie à son acteur que la mort de leur fille a détruit leur couple et Oto, qui ne parvenait plus à créer après le drame.

Pourtant, alors qu’ils font l’amour un soir, elle se met soudain à déclamer à voix haute un scénario. Dés lors Kafuku se fait le gardien de la mémoire défaillante de sa femme et lui restitue ses scénarios le lendemain matin de chaque nuit de sexe passée ensemble. Tatsuki révèle alors à Kafuku la suite du scénario qu’Oto lui avait confié et dont il ignore lui-même s’il est achevé. Un rappel doux-amer pour le metteur en scène, qu’il n’était pas le seul à qui Oto confiait ses créations et que la mémoire de cette dernière survie à travers le secret des scénarios confiés à ses amants.  

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