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Rencontre avec Oxana Goralczyk : « La mode est faite pour ne pas être comprise »

© Oxana Goralczyk

Nul besoin d’une grande occasion pour s’intéresser à la mode. Il y a quelques semaines, nous avons discuté avec Oxana Goralczyk autour d’un apéritif. La jeune créatrice de mode nous relate son parcours et nous confie ses inspirations.

Oxana Goralczyk est une jeune styliste de mode française. A 22 ans, elle travaille déjà à son compte et son destin semble merveilleusement bien tracé. Diplômée de l’Ecole de la Chambre Syndicale de la Haute Couture, elle nous parle de son parcours tout autant personnel que professionnel et artistique. De ses origines polonaises aux inspirations qui la font vibrer, en passant par son expérience chez Givenchy, la talentueuse Oxana nous fait rêver. Rencontre.

Parle nous de toi et de tes premiers pas dans la mode  ?

Je m’appelle Oxana Goralczyk, je suis d’origine polonaise. J’ai 22 ans et aujourd’hui je suis styliste et illustratrice de mode. En Pologne, on met souvent la pression aux enfants au sujet de ce qu’ils veulent faire plus tard. J’étais passionnée par les costumes de films et je dessinais souvent des personnages que j’habillais, inconsciemment mais je savais que là-bas je ne trouverais pas d’école de mode. D’ailleurs, lorsque je disais que je voulais être styliste, on me répondait que ce n’était pas un vrai métier. C’est ça qui m’a poussée à revenir en France. Le métier de styliste-créateur n’existait pas vraiment puisque les seuls stylistes polonais étaient ceux qui habillaient les célébrités. En France, j’ai fait un bac Littéraire puis je suis entrée à l’Ecole de la Chambre Syndicale de la Haute Couture, à Paris.
En entrant à l’école je savais coudre et me servir d’une machine, mais ça restait très flou et je n’étais pas douée en technique. Toutefois j’avais beaucoup dessiné et c’était mon point fort. Aujourd’hui, beaucoup deviennent des stylistes maquettistes, c’est-à-dire qu’ils ne dessinent plus. Certains s’inspirent d’images, d’autres utilisent des styding – acheter des pièces vintages et les superposer, rajouter des bouts de tissus, imaginer ainsi une silhouette intéressante – , tandis que d’autres passent par la recherche 3D sur mannequin.
A l’école j’ai pu travailler sur divers projets et présenter plusieurs mini collections devant un jury. Cela m’a permis d’avoir accès à différents stages, dont des habillages lors de défilés. En deuxième année j’ai fait un stage chez Ingie Paris.  C’était une maison de prêt-à-porter de luxe, le styliste de l’époque était super et me laissait énormément de libertés. Cela m’a permis d’entrer avec le pass styliste au salon de couture Première Vision. Il s’agit d’un salon de fournisseurs de tissus. Les stylistes vont à ce salon tous les ans pour choisir les tissus des futures collections. Avec le pass styliste j’ai pu parler avec les fournisseurs, choisir des tissus et assister à des séances de photos et d’habillage. Pendant ce premier stage j’ai aussi assisté à des séances d’essayage de prototypes, aux séances photos de campagne et look books de la marque. L’avantage avec ce genre de maison c’est que les prototypes sont faits en atelier, ce qui nous permet d’assister à tout. C’était comme un rêve de petite fille. La semaine précèdent le défilé de la Paris Fashion Week on avait encore beaucoup de choses à finaliser, alors je finissais à 23h ou minuit. Même lorsqu’on pensait que c’était fini il y avait toujours un problème de dernière minute. La veille, on a passé la nuit à l’atelier pour s’assurer que tout soit prêt pour le lendemain. J’ai dormi 1h30 sur le canapé du salon de la salle d’essayage.
J’ai compris qu’être styliste c’est bien plus que de faire du dessin  ! Il faut savoir comment et de quoi est fait un vêtement avant de l’imaginer  ; car certaines choses sont possibles et d’autres non. C’est un milieu très dur, très compétitif. Il y a des gens talentueux partout.
Après les 3 ans d’école, j’ai travaillé sur quelques projets différents dont de la photo, de la direction artistique et même des costumes dans un atelier de théâtre, ainsi que sur mes projets personnels.

Givenchy cherchait un styliste stagiaire pour le studio Haute Couture et VIP. Un des critères était d’être très bon en 2D, que ce soit en dessin, illustration, collage ou Photoshop. Mon profil correspondait. J’ai passé 3 entretiens avant de recevoir une réponse positive et s’en sont suivis 6 mois de stage. C’était mon rêve qui voyait le jour. J’ai assisté au début de la collection dans le bâtiment historique Avenue George V, là où Hubert de Givenchy habillait Audrey Hepburn  !
En août mon stage s’est terminé et depuis je travaille pour eux en freelance. Je fais donc de l’illustration pour robes de mariées chez Givenchy Haute Couture. Les clientes prennent rendez-vous, viennent visiter le salon et choisissent une robe. Elles regardent ce qui se trouve dans le showroom, les croquis inspirés des anciennes collections et sélectionnent les pièces et détails qu’elles souhaitent garder pour leur robe. Pendant qu’elles expliquent ce qu’elles désirent, je dessine le croquis sous leurs yeux, ce qui permet aux clientes de mieux se projeter. Une fois qu’elles ont choisi le croquis, je dessine l’illustration au propre.

Qu’est-ce que tu penses de la mode polonaise  ?

La jeune génération est très créative. Désormais il y a cette idée de rébellion qui plane dans l’air, certainement due aux problèmes socio-politiques. Il s’agit d’un pays très religieux dans lequel l’Eglise a plus de pouvoir que le gouvernement et les jeunes veulent changer ça. Cette pression ambiante entre l’ancienne et la nouvelle génération se traduit à travers la création. Les jeunes usent de la parole pour revendiquer certaines valeurs et cela se ressent aussi dans la façon dont ils s’habillent, se comportent, les métiers qu’ils choisissent. Pas mal de jeunes font leurs vêtements eux-mêmes et essayent d’être créatifs. La majorité suivent les tendances, ce qui est inhabituel pour les anciennes générations qui, elles, ont vécues sous le communisme et donc sans l’influence des grandes marques.

Lorsque tu as présenté ton book à l’école, qu’est-ce que tu dessinais  ?

Mes dessins ressemblaient déjà à ce que je fais aujourd’hui, mais en moins élaboré et plus superficiel. Selon moi, mes recherches n’étaient pas assez approfondies. A l’entretien, ils m’ont demandé pourquoi mes mannequins n’avaient pas de pupilles. J’ai réfléchi un instant et j’ai fini par répondre que c’était le caractère extraterrestre et différent de mes silhouettes. Ça c’est un travail qui doit être fait à chaque fois que tu dessines et c’est ça qui donne sa force au vêtement. Ce qui est réellement intéressant c’est de savoir pourquoi tu as dessiné ça.

De quel genre de film t’inspires-tu ?

J’adore les films sombres et psychologiques. L’un de mes films préféré est Blade Runner de Ridley Scott. J’ai adoré le travail des costumes. Le film, tourné dans les années 80, s’est inspiré des années 40 pour en faire quelque chose de futuriste. La mode est un cycle, tout ce qu’on porte aujourd’hui a déjà été pensé. Et justement, ce fait de prendre quelque chose du passé pour en faire quelque chose de futuriste je trouve ça incroyable.

Les mannequins que tu dessines sont grandes et charismatiques, elles ont un côté très mystique, sombre, parfois même surnaturel. Quelles sont tes inspirations  ?

C’est drôle que tu dises ça car à l’école on me disait qu’elles étaient trop petites, pas assez maigres, avec trop de formes. J’avais déjà un style assez similaire. Dès le début j’ai retiré les yeux de mes silhouettes. C’est ma marque de fabrique désormais. Les profs m’ont toujours dit qu’on me reconnaissait à travers mes dessins, de par la singularité de mon trait.
Le dessin c’est toujours la partie que j’ai préféré. La recherche iconographique et la création d’univers, c’est certainement ce qui m’intéresse le plus. Souvent j’imagine la fille qui portera le vêtement, puis je traduis mon idée en dessin.

Aussi, tes dessins évoquent une époque antérieure qui fait penser à la renaissance ou au classique-gothique.

Je suis particulièrement attirée par les années 1800, jusqu’au début des années 1900. Les énormes manches gigots, les silhouettes édouardiennes et victoriennes, j’adore  !  Ce n’est pas forcément la période de l’Histoire qui me plait, mais avant tout ses vêtements. Selon moi, la meilleure période pour la femme est certainement celle dans laquelle nous vivons, alors j’aime puiser dans ces inspirations historiques pour en faire des créations modernes. J’essaye d’imaginer des choses nouvelles à travers ce qui a déjà été fait, allier histoire et futurisme.
Je n’ai jamais voulu faire des vêtements simples, même si je souhaite qu’ils soient accessibles à tout le monde. Je ne veux pas qu’on porte mes vêtements simplement parce qu’ils sont jolis, mais plutôt parce qu’il font référence à un souvenir. J’aime imaginer des personnes qui ne ressemblent pas à celles que je vois tous les jours ou de m’imaginer moi-même dans une autre époque. Je souhaiterais que les autres aussi, en portant mes créations, s’imaginent sortir tout droit d’un autre univers, une autre époque, d’un tableau ou d’un livre.

Tu t’inspires de femmes provenant d’une époque où le corset était de mode. N’était-ce pourtant pas un vêtement qui les emprisonnaient  ?

Il s’avère que c’est totalement faux  ! L’histoire du corset est très intéressante. A l’époque on possédait un corset pour toute une vie. Il s’agissait d’un vêtement fait sur mesure, par des femmes et pour des femmes. De ce fait, on tenait à ce que le corset soit une pièce agréable à porter. Il n’était jamais à même la peau, on endossait une chemise en dessous. Les femmes le portaient pour faire du sport ou pour travailler dans les champs. Il s’agissait d’un business entièrement féminin et les femmes aimaient la silhouette que le corset leur donnait. Ce sont les hommes qui ont commencé à s’en moquer. Évidemment, lorsqu’un corset est mal fait ou trop serré, il peut être désagréable. J’adore l’image du corset car j’y vois une sorte d’armure dans laquelle tu te sens à l’aise  ; il te donne la sensation d’être invincible.
Évidemment, ce sera toujours plus agréable de ne pas porter de corset, au même titre que de ne pas porter de soutien-gorge  ; mais il semblerait que son histoire ait été largement déformée.

Le choix de tes tenues est-il corrélé aux personnages que tu imagines  ?

En général, avant de faire un dessin, je commence par une recherche d’inspiration  ; c’est là que ça devient intéressant. Il y a un fil conducteur. Je ne me pose pas trop de questions sur l’identité et la personnalité du personnage afin de ne pas bloquer ma créativité. Il se peut toutefois que j’invente une histoire  : ou pourrait-elle porter ça  ? où va-t-elle  ? Incarner un vêtement c’est à la fois un visage, un corps, mais aussi une attitude.

Quelle place tiennent tes origines, ton enfance et ta famille dans ton travail  ?

Ma mère et ma grand-mère ont toujours adoré le vêtement et la mode. Sous le communisme en Pologne, ma grand-mère faisait faire ses robes et ses chemises. Elle m’a offert quelques-uns des vêtements qu’elle portait lorsqu’elle était plus jeune. Là j’ai réalisé que créer une histoire avec le vêtement c’est une chose, mais surtout que chaque vêtement possède sa propre histoire. C’est quelque chose qui se perd beaucoup. Aujourd’hui, dès qu’une nouvelle collection sort on a tout de suite envie de l’acheter. C’est bien de revenir aux choses anciennes, authentiques, là où le vêtement devient historique, figé dans une époque.
Désormais les pièces que l’on achète ne sont plus faites pour durer et nous contraignent ainsi à un esprit de consommation. Chez Givenchy on a fait remonter des archives pour une nouvelle collection, c’était incroyable. Je revoyais ces robes, désormais gardées dans des housses, que j’avais vues en photo ou étudié à l’école. J’adore la mode mais je suis triste que la mode ne dure pas, qu’on créer pour vendre et non plus pour l’histoire.

Est-ce que certaines pièces de Haute Couture sont inutiles  ?

Ce n’est jamais inutile, c’est de l’art. De la même façon qu’un tableau qu’on aime mais que l’on ne peut pas se payer. Pour les vêtements, on a la photo du défilé et pour la plupart on se contente de ça. Ce qui est dommage d’ailleurs quand on pense aux heures de travail passées dessus. Si seulement tout le monde pouvait les admirer en vrai !
Mais c’est ça aussi, l’art. Beaucoup aiment Picasso, toutefois qui pourrait se permettre de s’offrir un de ses tableaux  ? Les gens s’achèteront une reproduction. Ainsi, tu t’achètes une illusion, mais qui ne sera jamais inutile puisqu’elle devient art.

Définis la mode.

La mode c’est ce que chaque personne a envie d’en faire. D’une part il s’agit d’une chose essentielle puisque l’on s’habille tous. De l’autre, cela peut-être si personnel que je n’ose pas mettre de mots dessus car ça pourrait ne pas être vrai pour quelqu’un d’autre.

Est-ce que tu penses qu’il existe réellement certaines personnes qui se fichent des vêtements  ?

Non. Même ceux qui disent se foutre de la mode tendent à passer un message et à véhiculer une image.

Est-ce que le style vestimentaire reflète une personnalité  ?

Complètement. En analysant une tenue et la manière dont les vêtements sont portés, les couleurs choisies, la façon dont ils sont associés, accessoirisés, repassés ou non, salis ou non, de seconde main ou non, on peut tout de suite comprendre une personne.

Qu’est-ce que l’élégance selon toi  ?

Je pense que la vraie élégance c’est savoir s’adapter à la situation tout en restant soi-même. C’est l’équilibre parfait entre «  je ne veux pas me fondre dans la masse  » et «  je m’adapte à la situation  ». L’élégance c’est devenu tellement large aujourd’hui… quand a-t-on besoin d’être élégant  ?

… peut-on être élégant en toute situation…  ?

… veut-on être élégant surtout  ?

Une couleur à porter pour toujours  ?

Pour certain ce ne serait pas une couleur mais si je devais en choisir une ce serait le noir… ou le blanc  !

Tu n’as pas peur que le blanc soit salissant  ?

Non, car ça le rend encore plus intéressant.

Ça le rend fragile  ?

C’est beau comme mot  ! ça le rend «  fragile  »… c’est vrai que quand je porte du blanc je me comporte un peu différemment car je sais que c’est salissant. Alors j’adapte mon attitude. Le noir c’est la couleur dont je me sers lorsque je veux me sentir à l’aise. Dans la mode on utilise beaucoup le noir car il reflète un uniforme. En backstage, on demande au staff de s’habiller en noir pour se fondre dans la masse et laisser briller la collection. C’est une couleur armure, rassurante, qui peut être très belle aussi. Je pense notamment à la robe d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s, c’est l’élégance incarnée. Donc oui, le noir comme armure et le blanc comme couleur fragile pour montrer qui l’on est vraiment.

Un vêtement à porter pour toujours  ?

Une chemise blanche.

Un accessoire  ?

Un bijou de famille.

Une collection à ne jamais oublier  ?

Une seule c’est beaucoup trop dur (rire). Si je devais en choisir qu’une ce serait une collection d’Alexander McQueen… ou Galliano…

Une maison de couture à choisir  ?

C’est difficile. Aujourd’hui les maisons ont changé. Mais dans l’ensemble je dirais McQueen, à l’époque de McQueen. D’ailleurs si je devais choisir un styliste je pense que ce serait lui. Lorsque je l’ai découvert ça a bouleversé l’image que j’ai eu de la mode. Grâce à lui, j’ai réalisé que la mode ce n’était pas seulement le vêtement que j’achetais en magasin mais qu’il y avait quelque chose de tellement plus grand derrière. Il mettait inlassablement son cœur à l’ouvrage et y laissait toujours une partie de lui  ; c’est quelque chose qui me touche particulièrement

Est-ce que tu as la sensation que les gens ne comprennent pas vraiment la mode  ?

A la fois oui, mais je pense aussi que la mode est faite pour ne pas être comprise. Je pense que les gens qui ne comprennent pas la mode sont des gens qui n’y ont pas réellement réfléchit. La mode ne se résume pas seulement à ce que l’on connait, il s’agit aussi d’une histoire, une technique et un art. Comme l’art moderne, certaines personnes ne comprennent pas et n’aiment pas, ce qui est tout à fait normal. Tout ne peut pas plaire. Moi-même je ne peux pas aimer toutes les pièces et chacune des collections de mon créateur préféré  !
Les œuvres sont créées pour questionner les gens, dans un but purement artistique  ; ou pour faire du vêtement qui ne peut pas être porté. C’est là qu’on peut à nouveau être créatif, créer quelque chose de nouveau. Les installations artistiques ne sont pas toutes faites pour être mises en avant. Parfois on a juste envie de les voir dans un musée, s’en inspirer. Parfois l’art nous fera ressentir des choses négatives aussi. Il se peut qu’on trouve un vêtement tellement moche et le détester au point que cela nous fasse ressentir bien plus d’émotions que s’il nous plaisait.

Penses-tu que l’on arrive à la fin, voir à la mort, de la mode  ?

Il est certain que nous sommes arrivés à une certaine saturation, on reprend très souvent que ce qui a déjà été fait. On peut toujours créer quelque chose de nouveau mais ça fait un moment qu’on recycle ce qui a déjà été fait. C’est sûrement à cause des réseaux sociaux. Désormais tout le monde peut lancer sa marque de vêtements, ce qui peut être fantastique d’une part car il n’y a plus besoin d’être une élite pour créer. De l’autre, ça en est devenu presque étouffant.

Toutefois, selon moi tant qu’il y aura un message derrière, il y aura toujours de la mode. Le jour où l’on fera des vêtements juste pour faire des vêtements, alors ce sera la fin de la mode car ça ne voudra plus rien dire. La mode c’est bien plus que le simple vêtement.

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