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Rencontre avec Laura Cahen – « Je fuis la routine et le temps qui passe trop vite »

Crédit photo : Leelou Jomain

À l’occasion de la sortie de son deuxième album Une Fille, on a conversé avec Laura Cahen. Paysages cinématographiques, affirmation de soi et fuites en chansons : rencontre avec une fille du vent mauvais à la voix solaire et à l’âme tempêtueuse.

Il est de ces voix qui transpercent le cœur et font trembler arbres et nuages. Celle de Laura Cahen est l’une des leurs. Une voix fragile qui apprivoise les sons et les paysages pour créer des chansons tableaux où se perdre, où fuir, où aimer. Quatre ans après son premier album Nord, elle dévoile Une Fille, un disque libre où les cataclysmes s’entrechoquent en douceur. Produit par Dan Levy (The Do, Jeanne Added), l’album se pare d’un plumage de cristal et nous emporte dans des contrées organiques entre folk et électronique. Un deuxième disque qui nous parle des filles, celles qui refusent de devenir femme, celles qui aiment d’autres filles, qui escaladent les murs du monde la rage au ventre, l’amour au corps.

On a rencontré Laura Cahen à Paris pour percer le mystère de ces aurores boréales musicales qui animent son album. Entre rire doux et mots velours, la chanteuse nous a livré ses secrets, conté les forêts qui poussent dans sa tête. Rencontre.

Pour commencer, je voulais te demander : tu as nommé ton disque Une Fille et pas une femme. Qu’est ce qui différencie une fille d’une femme selon toi ? 

Fille pour moi c’est un mot valise. Il évoque à la fois la question du genre, le fait d’être la fille de ses parents donc l’enfant… Je me suis demandé pourquoi on serait obligé de se transformer en quelque chose d’autre que ce que l’on est depuis le départ. Pourquoi on devrait passer du statut de fille à celui de femme. Moi, je n’ai pas ressentie de changement à part le fait d’avoir mes règles. Mais est-ce que le jour où on a ses règles on devient une femme ? Je ne crois pas, je ne vois pas le rapport. J’ai beaucoup réfléchi au titre du disque et « une femme » ça aurait sonné un peu Lara Fabian, je ne me sens pas comme ça (rires). Il y a quelque chose de très pressurisant dans le mot « femme » comme il y en a aussi dans le mot « homme ». « Devenir un homme » pour les garçons c’est quelque chose de terrible et pour la femme aussi. On devient une femme par rapport au regard de l’homme, et j’ai pas envie de me définir à travers leur regard donc je préfère rester une fille toute ma vie. C’est peut-être en lien avec le fait de vouloir rester éternellement un.e enfant.

Le déterminant est important, il renvoie à l’intime qui devient collectif.

Oui, il renvoie à la fille que j’aime, aux filles qui m’inspirent. L’idée, c’était de parler de quelque chose d’infiniment intime pour parler de l’universel.

Pour ce disque, tu as travaillé aux côtés du producteur Dan Levy avec qui tu avais déjà travaillé pour la complainte du soleil pour le film d’animation J’ai perdu mon corps. Comment s’est fait votre rencontre et quelle couleur a-t-il apporté au projet ? 

On s’est rencontré.e.s juste avant qu’il accepte ce projet. Il a apporté quelque chose de minimaliste et à la fois assez moderne. Moi, j’ai apporté mon classicisme et lui sa modernité.

Il y a dans ton disque un accord équilibré entre une folk épurée et organique, et l’électronique majestueux et grandiloquent. Je trouve que ton disque est une véritable bande originale de la nature. Tu réussis à mêler les éléments naturels pour personnifier tes émotions. Comment avez-vous réussi à créer cette atmosphère avec les instruments, c’était de l’intuition ? 

C’est complètement de l’intuition. Quand j’écris, je ne me pose pas la question de ce qui va sortir mais la nature est très présente et je suis très inspirée par les environnements naturels.

Elle est présente autour de toi ou à l’intérieur de toi ?

Surtout à l’intérieur. J’habite en ville et j’ai besoin de m’évader. Je suis une grande romantique et j’associe, comme les poètes romantiques, la nature aux émotions. C’est ma façon de m’exprimer. Il y a des choses que je n’arrive pas à dire dans la vie, j’y arrive mieux en chanson. La mélodie aide aussi à me faire dire des mots que je n’aurais pas dis ailleurs. Je coule les mots sur le papier, sans trop réfléchir, et parfois je vois des tableaux. J’ai l’impression d’être une cheffe opératrice. J’écris des images.

Justement, tu as composé la chanson du film J’ai Perdu mon corps avec la complainte du soleil, et je trouve que le disque entier recèle d’élans cinématographiques. Tu inventes des décors sonores et invoques de multiples paysages. Est-ce que le cinéma a eu un impact sur la création de l‘album ? 

Complètement. Déjà, je pense que si tu veux creuser les textes, tu peux faire un jeu de piste et découvrir pas mal de références à des films dans mes chansons. Dans Poussière je parle de La Leçon de Piano, des Heures Sombres , de Tchernobyl. Il y a évidemment La Jetée de Chris Marker. Dans Brume Électrique, je fais référence au film de Bertrand Tavernier Brume Électrique et à The Voices de Marjane Satrapi. Ma copine dirige le Festival du Film Subversif et je m’occupe de la programmation musicale.

Il y a des réalisateur.ice.s avec qui tu aimerais collaborer ?

Pleins. J’aimerais bien collaborer avec Céline Sciamma. Portrait de la Jeune Fille en Feu m’a beaucoup inspirée. Quand je regarde des films, j’ai souvent l’impression de vivre des choses par procuration. Surtout pendant la pandémie. Le cinéma nourrit beaucoup mon écriture et notamment ce film. Mon rêve absolu, c’est aussi de collaborer avec Jane Campion. Elisabeth Moss, aussi, mais plutôt en tant qu’actrice que réalisatrice. Elle joue justement dans une série de Jane Campion qui s’appelle Top Of The Lake.

Je réfléchis toujours au fait qu’écrire des chansons c’est comme faire des films, inventer des endroits où on aurait aimé aller, donner une vie aux émotions. Elles ont quel pouvoir les chansons selon toi ? 

Ça me dépasse un peu. Les chansons naissent dans ma chambre ou peu importe où je suis. Elles vont jusqu’aux oreilles des gens et là c’est très personnel ce qu’elles procurent aux gens. J’espère qu’elles ont un pouvoir magique fédérateur. En tout cas, en concert, je sens qu’il y a une énergie qui se met autour des chansons et qui relie les âmes. J’espère qu’elles ont des vertus apaisantes, touchantes et qu’elles peuvent faire pleurer donc faire du bien. Les chansons sont guérisseuses je crois. Moi, en tout cas, il y a des des chansons qui m’ont permis de pleurer toutes les larmes de mon corps et qui me suivent encore aujourd’hui. Les chansons permettent de fixer des instants.

D’ailleurs, tu assumes beaucoup plus ta voix et ses inflexions sur ce disque. Sur Nord, ton premier disque, la voix était voilée, filtrée par des reverb et sur ce disque elle est pure et claire comme de l’eau. Comment vois-tu grandir ta voix avec le temps ? 

Je suis quelqu’un d’assez timide. Sur Nord je m’étais créé un personnage, je parlais beaucoup de mes ancêtres et du passé. Je chantais d’une voix un peu lyrique, j’avais un bandeau sur les yeux. Aujourd’hui, j’ai plus besoin de ça. J’arrive à monter sur scène comme je suis. Mais j’aime bien le côté mise-en-scène quand même. Dans ce disque, j’ai eu envie de parler du présent, de faire tomber la reverb. J’avais envie de chanter au plus proche de ma voix parlée, de faire tomber les masques.

Cet album a quelque chose de l’affirmation de soi, de ses peurs, ses amours… Est-ce qu’il t’a aidé à te sentir plus libre ce disque ? 

Je pense que c’est plutôt l’inverse qui s’est passé. Je me sens plus libre dans ma vie, je me sens prête à assumer mon homosexualité donc ça se ressent dans mes chansons. J’espère avoir un petit pouvoir auprès des adolescent.e.s qui écoutent mes chansons pour les aider à assumer qui il.elles sont. C’est pour ça que j’ai écrit la chanson Dans Mon Lit , sans filtre, très directe. Aujourd’hui, je prends ma place en tant que femme, en tant que femme homosexuelle, en tant que femme musicienne et chanteuse. Je fais tomber la reverb’ et les masques.

Crédit photo : Leelou Jomain

On sent dans l’album que tu as envie de dire les choses comme elles sont, sans filtre justement. Dans Nuit Forêt tu chantes «  j’écris sans regret  ». Tu peux nous parler de ton procédé d’écriture ? 

Il y a des chansons où j’ai laissé couler les mots sur le papier sans presque rien modifier. L’idée de l’écriture automatique c’est vraiment de ne pas filtrer ce qu’il y a dans les pensées. Parfois, je me mets un chronomètre et je ne dois pas lever le stylo. J’écris tout ce qui vient à moi. Je donne une grande importance aux sonorités, à la musique de chaque mot et à leur emboitement. Quand je dis « j’écris sans regret » c’est pour dire que j’écris la fin de l’histoire, je me barre quoi !

D’ailleurs, dans les thèmes qui reviennent souvent dans l’album, il y a celui de la fuite. Qu’est-ce que tu as tenté de fuir dans tes chansons ? 

C’est récurent dans mes chansons. Depuis que j’écris, j’ai toujours parlé de fuite. C’est plus une quête qu’une fuite. Dans Cavale, je fuis des camps de travail, je veux m’échapper avec celle que j’aime. Je fuis la routine et le temps qui passe trop vite. Je fuis l’amour fané. Je fuis les violences conjugales que je n’ai pas vécues mais que j’imagine. Je fuis toutes les situations oppressantes pour arriver à une certaine liberté.

On voit toute une génération de chanteuses (Pomme, Hoshi, Suzanne, Angèle) qui osent affirmer leur identité dans leurs chansons. Elles deviennent, un peu malgré elles, des figures importantes pour la représentation des jeunes femmes lesbiennes. Sur ta chanson Dans Mon Lit, on ressent de la colère, de la fierté. La musique t’as aidée à t’affirmer toi ? 

Justement je trouve que j’ai manqué d’artistes pour m’aider à m’affirmer en tant que femme homosexuelle. Il n’y avait pas beaucoup de représentations mais maintenant il y en a plein. En tout cas, on en revient à la question du début, les choses intimes ne sont finalement pas uniques parce qu’on vit tous.tes un peu les mêmes choses en amour. Quand on parle de choses personnelles, on va plus toucher les gens. C’est pour ça que je me dois d’être la plus sincère possible.

D’ailleurs dans ton morceau Une Fille, on ressent un côté cathartique de nommer en répétant le «  une fille dans mon lit  », on ressent aussi de la colère.

Oui, il y a une certaine méfiance et puis une douce provocation.

Comment vas-tu faire vivre le disque sur scène, est-ce que tu as choisi une scénographie particulière ? 

J’ai pas encore réfléchi à la scénographie. Pour l’instant c’est assez brut ce qu’on a travaillé. On est trois filles sur scène, guitare, basse et batterie. Au son aussi c’est une fille. Pour l’instant, n’y a pas grand chose en terme de scénographie et de mise-en-scène mais ça va venir on espère !

Auteur·rice

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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