LITTÉRATURE

« Paresse pour tous » – Les bonnes idées ne font pas les bons livres

© Simon Roussin, Le Tripode

Inspiré par les débuts de la crise sanitaire, l’auteur Hadrien Klent rêve au «  monde d’après  » et en tire un roman, Paresse pour tous, qui conte l’ascension d’un candidat antisystème vers l’élection présidentielle de 2022. Un livre redondant et complaisant. 

Alors que la France entière rêvait au «  monde d’après  » durant le confinement de mars 2020, les déconfinements successifs ont entamé les espoirs individuels. Cette thématique a fait couler beaucoup d’encre du côté des éditorialistes. Avant qu’on ne s’entende finalement dire «  le monde d’après, c’est le monde d’avant, en pire.  » Le brouhaha médiatique n’a pas suffi à entamer la motivation d’Hadrien Klent, qui imagine dans son roman un monde d’après idéal. Un monde dans lequel le productivisme rance qui gangrène le monde du travail serait abandonné. Au profit d’un droit à la paresse. Une problématique qui fait écho aux propos de la philosophe spécialiste du travail, Julia de Funès. Elle jugeait en effet qu’avec l’avènement du télétravail, celui-ci deviendrait une activité parmi d’autres au sein du foyer. Et permettrait ainsi d’en finir avec le travail comme horizon consécratoire. Place au temps libre et aux activités improductives. 

Le droit à la paresse au XXIe siècle

Ce beau projet est porté dans le livre par Émilien Long. Ancien élève du prestigieux lycée Henri-IV et de l’École Normale Supérieure, notre protagoniste est sacré prix Nobel d’économie pour son étude sur le temps de travail. Son livre, intitulé Le droit à la paresse au XXIe siècle, exige l’avènement d’une semaine de quinze heures, mise en place grâce à l’augmentation des gains de productivité enregistrés durant le XXe siècle. Les réflexions proposées par ce Thomas Piketty fictif sont intéressantes. En effet, durant le siècle précédent les gains de productivité se sont accompagnés d’une diminution du temps de travail. Cette réduction prend fin durant les Trente Glorieuses. Au lieu de réduire le travail, le système capitaliste nous propose d’augmenter nos «  besoins  ». 

Une refonte intelligente de notre système capitaliste (et un abandon au désir infini de profit) pourrait donc libérer les individus du travail. Plus que trois heures par jour. Quinze par semaine. Et la possibilité de profiter de la vie. Poussé par certains de ses proches, l’économiste Long décide de se lancer en campagne. Il sera candidat à l’élection présidentielle de 2022. 

Roman, où es-tu  ? 

Hadrien Klent distille dans ce livre de nombreuses propositions politiques. Réduction du temps de travail, taxation des grandes fortunes, fin des écarts de salaire, révolution cycliste… En principe, on ne peut qu’adhérer à ce programme enthousiasmant (si tant est que l’on soit de gauche). Cependant, on réalise rapidement que les bonnes idées ne font pas nécessairement de la bonne littérature.

En effet, on imagine aisément que dans un pays où la majorité des citoyens sont au centre-droit qu’un tel programme ne serait pas simple à mettre en place. Ou plutôt, tel programme ne serait pas choisi par les Français. En témoigne la douche prise par le candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2017, jugé «  pas sérieux  » sur sa proposition de revenu universel. 

Pourtant, Émilien Long glisse sur les difficultés avec une facilité déconcertante. Tant et si bien que ce roman n’a pas plus d’intrigue que de suspens. C’est pourtant vieux comme le monde  : chaque histoire comporte une situation de départ, une tension, et le récit porte sur des péripéties qui conduiront à la résolution du problème initial. Émilien Long, lui, n’a aucun problème. Il hésite à se lancer en politique  ? Des amis insistent et lui disent qu’il est le candidat idéal. C’est un arriviste sans légitimité  ? Il a un prix Nobel pour justifier de son sérieux. Déconsidéré par la presse et en manque de visibilité dans les médias  ? Il suffira d’un coup de fil à un journaliste pour être invité dans une des émissions politiques les plus prisées. 

À chaque fois que l’auteur souligne ce qui pourrait constituer une difficulté, celle-ci est résolue au paragraphe d’après. À chaque problème entrevu, une solution immédiate est apportée. Et c’est très agaçant. Le pacte romanesque exige du lecteur qu’il fasse des concessions avec la réalité. Mais tout de même. Sans avoir été directeur.rice de campagne, on a comme la vague intuition que le monde politique n’est pas un long fleuve tranquille. Les seules remises en question du personnage sont prises en charge par la narration. Suis-je légitime  ? Est-ce que ça va marcher  ? Peut-on réussir  ? Ces doutes sont aussi récurrents qu’artificiels, et, malheureusement, ne parviennent pas à faire oublier la facilité avec laquelle le candidat Long glisse sur les obstacles.    

«  Le droit à la paresse fait partie des prétendants. Rien que cela, c’est révolutionnaire  : le thème s’est largement imposé dans la société française. Peu à peu, Émilien Long est sorti du rôle de personnage décalé, dont la vocation est seulement d’agiter la campagne  ; il a réussi à devenir un candidat crédible.  »

Hadrien Klent, Paresse pour tous

Paresse intellectuelle

Peut-être que la réussite d’Émilien Long ne serait pas aussi insupportable si tous ses opposants n’étaient pas aussi stupides. Une fois encore, on imagine aisément qu’un système tel que la semaine de quinze heures puisse soulever quelques questions. Comment financer  ? À quels secteurs pourrait-on se permettre de l’appliquer et de ne pas l’appliquer  ? N’y aurait-il pas une pénurie de travailleur dans certains secteurs  ? Une récession économique entrainée par la baisse d’activité  ? 

La proposition de cet économiste fictif suscite beaucoup d’interrogations légitimes. Pourtant, qu’il s’agisse de journalistes ou d’opposants politiques, tous le traitent de fou et d’hérétique. Ils ne prendront jamais la peine de poser une question de fond. Émilien Long est forcément jugé «  pas sérieux  »  ; jusqu’à ce que ces mêmes personnes soient miraculeusement convaincues. Les journalistes essaieront de rester professionnels mais seront en réalité conquis. Le chef de cabinet de la candidate adverse admettra lui-même à demi-mot que, quand même, c’est une bonne idée ce qu’il propose. 

Et si l’opposition ne peut être convertie, alors elle est absolument stupide. Ainsi, le MEDEF (syndicat des patrons de France) proposera d’interdire et de faire payer une amende à notre protagoniste pour ses idées, au mépris de tout bon sens juridique. Dans ce livre, les patrons sont forcément assoiffés de travail, de profit, de domination. Cette opposition bête comme ses pieds – qui ne manquera jamais de mettre en valeur ce candidat si parfait – culmine avec le personnage d’Élisabeth Crayeville. 

Ignoble Élisabeth Crayeville

Crayeville est la ministre de l’économie du gouvernement fictif d’Emmanuel Macron. Elle sera aussi candidate à la présidentielle de 2022. L’actuel président renonce à se représenter pour d’obscures raisons que le livre ne prendra pas la peine de nous donner. Ancienne patronne d’une entreprise du CAC40, assoiffée de pouvoir et de travail, habituée des petites phrases méprisantes et outrancières, ce personnage tout en subtilités a également son rond de serviette chez les chaînes d’info en continu. Jamais au cours des 354 pages (et des deux débats entre elle et Long) qui ponctuent le roman, elle ne dira quelque chose de sensé. 

Si le choix d’une femme pour incarner un personnage aussi borné peut paraître anecdotique, il ne l’est pas. Émilien Long est l’homme providentiel de cette histoire (bien qu’il s’en défende durant tout le roman), Élisabeth Crayeville en est la sorcière. Un choix qui fait grincer quand on songe qu’une seule femme seulement dirigeait une entreprise du CAC40 en 2020, avant d’être remerciée. D’ailleurs, combien de femmes ont été ministres de l’économie sous la Cinquième République ? Elles se comptent sur les doigts d’une seule main. Ou plutôt, sur un seul doigt. Il n’y en a eu qu’une seule.

Choisir une femme pour incarner le système capitaliste et l’aliénation à la logique de profit est d’autant plus étrange que les femmes représentent 80 % des métiers du care, dont le bénéfice sociétal va de pair avec les rémunérations ridicules. Le sourire cynique se changerait presque en envie de pleurer dès lors que l’on se souvient que dans la vraie vie, c’est l’éducation virile des hommes qui les pousse vers la compétition et les métiers les plus rémunérateurs (et dénués de sens). 

«  – Je suis très heureuse de ce débat. (…) Enfin, monsieur Long, les Français vont pouvoir se rendre compte que votre programme, sous des dehors chatoyants, est une catastrophe absolue pour notre pays. Un danger effroyable. (…) En un mot, que vous êtes un agent de la défaite. (…) Que votre appel à la flemme est grotesque, pathétique, pitoyable.  »

Hadrien Klent, Paresse pour tous

L’art emmerde la morale

Paresse pour tous, malgré des idées politiques intéressantes, n’en finit pas de distiller une petite musique moralisatrice. Le monde merveilleux de la paresse est une telle évidence pour tous ces néo-convertis qu’il devient pour le lecteur une source infinie d’agacement. On en oublierait presque que, dans la réalité, la gauche ne parvient pas à convaincre. Que le système capitaliste est tellement ancré culturellement que personne n’envisage d’en sortir. Ou encore que, pour l’heure, aucune expérience alternative à ce système n’a fait ses preuves.

Enfin, l’auteur en exprimant ses opinions, n’oublie jamais de sermonner. L’ex-femme d’Émilien Long est une idiote de laisser ses enfants regarder des vidéos sur YouTube. Les gens sont des idiots de perdre leur temps devant Netflix. En somme, tout le monde a faux, sauf Hadrien Klent. Imaginer un monde nouveau (si possible, meilleur) et expliquer aux gens ce qu’ils doivent penser sont deux choses bien distinctes. De quoi nous rappeler que la «  paresse pour tous  » peut aussi être intellectuelle. Et achever de nous convaincre qu’on ne fait pas d’art avec de bons sentiments. 

Paresse pour tous est publié aux éditions Le Tripode, dix-neuf euros. 

Auteur·rice

Journaliste

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