La Madeleine de ProustLITTÉRATURE

Madeleine de Proust #25 – « Clair de femme » : l’Amour qui vainc l’éternité

© Fanny Monier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa Madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur. Ce mois-ci, Clair de femme de Romain Gary. 

Il y a de ces livres que l’on décide d’ouvrir sans raison particulière. Ce n’est pas que la couverture nous attire, ou bien qu’un ami nous l’ait conseillé. Ce n’est pas non plus par obligation, encore moins par ennui. C’est comme un simple fait de l’existence  : le livre est là, nous aussi, alors pourquoi ne pas se rencontrer  ? Ce jour-là, dans l’avion, en fouillant dans mon sac toujours rempli de romans non lus et à lire, ma main a rencontré celui de Gary, écrit en 1977. Pourquoi pas, après tout  ? Et puis finalement, ce titre, Clair de femme, oui, pourquoi pas  ? 

Deux heures plus tard, l’avion atterrit – pas moi. 

« -Est-ce que je suis envahissante ?
-Terriblement, lorsque tu n’es pas là.  »

 Romain Gary, Clair de femme

Clair de femme, c’est l’histoire de Michel et de Yannick. Couple parfait traversant l’existence avec une force amoureuse à faire pâlir les romans d’amour, ils défient tout cynisme et tout désenchantement concernant ce sentiment. Tels deux naufragés, ils se sont trouvés, rencontrés, accrochés l’un à l’autre, et puis ils se sont aimés. Alors, quand Yannick apprend qu’elle va bientôt (et quand on dit bientôt c’est un euphémisme, il faudrait dire «  immédiatement  ») mourir, le monde semble s’arrêter de tourner. Pour Yannick, évidemment, mais pour Michel aussi. Que faire, lorsque la seule personne capable de faire avancer le temps, fleurir les arbres, se déchaîner les océans décide de nous quitter  ? A noter ici le choix du mot «  décider  ». Car Yannick est une force de la nature. Et elle est bien décidée à ne pas se laisser emporter  : elle partira d’elle-même. 

Une histoire d’Amour

Lorsque le lecteur découvre leur histoire, Michel est en route pour l’aéroport. Pilote de ligne quadragénaire, il a fui la maison tandis que Yannick, elle, y vit sa dernière soirée. L’idée est qu’il parte, loin de préférence, Caracas en fait, pour éviter que tout soupçon pèse sur lui – et aussi pour fuir la situation un peu trop réelle. 

Mais, alors qu’il est arrivé, Michel fait demi-tour. Qu’est-ce qui le retient  ? La douleur, le déni, la tristesse  ? Toujours est-il qu’il rentre à Paris. Et c’est ainsi qu’il rencontre Lydia. 

C’est à ce moment-là que le génie de Gary décide de se manifester, lors de cette rencontre. Michel et Lydia. On pourrait s’attendre à un scénario classique, qui n’en resterait pas moins beau et romantique. Les deux naufragés du monde qui se retrouvent en deuil et qui trouvent du réconfort dans les bras l’un de l’autre. Car oui, Lydia est en deuil, de sa fille, de son mari, de sa vie qui est devant ses yeux mais qu’elle ne parvient pas à retrouver. 

Aimer pour vivre, aimer vivre pour aimer

Seulement, Gary ne cède pas à la facilité. Clair de femme est un roman d’amour, pas de relations amoureuses et sexuelles. Elles n’ont, finalement, que peu de place à occuper, tant le grand A s’impose à tout point dans le livre. 

Pour Michel, Lydia est la réincarnation de Yannick, la façon pour celle qui n’est plus d’être encore. La dernière volonté de Yannick, celle de rester femme au travers d’une autre femme. La certitude que Michel, qu’elle laisse derrière elle, ne l’oubliera jamais, et la fera vivre plus fort encore qu’avant, dans les yeux de quelqu’un d’autre. 

«  Alors, promets-moi. Promets-moi de ne pas faire de ton chagrin une facilité, une dérobade. Une demeure grise entourée de ronces et de ruines. Ah non ! Je ne veux pas que la mort gagne plus qu’elle ne m’emporte. Tu ne t’enfermeras pas à double tour derrière les murs du souvenir.  »

Romain Gary, Clair de femme

Commence alors ce que l’on pourrait appeler une histoire – mais ne serait-ce pas plutôt une erreur  ? – d’une nuit, durant laquelle Michel et Lydia traverseront l’existence à l’ombre du regard de leurs morts. Et, comme tout ce qui trait à l’amour et au deuil, c’est une nuit absurde et infinie qui commence, dans laquelle se mêleront cabarets, fêtes juives, prostituées et chiens savants. Une réalité brute pour ancrer ce qui n’est plus dans ce qui est un peu trop. 

«  On vit seule, pour se prouver que l’on peut. Mais on regarde un étranger comme si c’était encore possible. Et je vous ferais remarquer que je sais aussi ceci : il ne suffit pas d’être malheureux séparément pour être heureux ensemble. Deux désespoirs qui se rencontrent, cela peut bien faire un espoir, mais cela prouve seulement que l’espoir est capable de tout…  »

Romain Gary, Clair de femme

Les mots vrais

Clair de femme, c’est la garantie d’un voyage au cœur d’un absurde qui fait sens. Les pensées de Michel, le narrateur interne, fusent et partent de tous les côtés. Elles se perdent pour se retrouver, commencent en ligne droite pour finir en cercle. Mais pourtant, chaque mot prononcé respire la vérité, et l’on ne peut s’empêcher d’être happés par la certitude que oui, cette phrase nous est destinée. 

Il y a du beau dans cette histoire – il y a peu de choses plus belles qu’une tragédie d’amour – mais il y a surtout du beau dans les mots qui la forment. Il y a ici une dualité rare dans les livres  : le fond est complètement au service de la forme, et vice-versa. Parmi les lecteurs, on trouvera ceux qui auront aimé le roman pour son histoire, d’autres pour ses phrases. Pour ma part, je penche davantage pour la deuxième option. Clair de femme est de ces livres que l’on pourrait démembrer, phrase par phrase, et chacune serait un poème à elle seule. La vérité qui découle de chaque élucubration nocturne donne une forme à une réalité vécue par tous mais comprise par peu. Michel ne la comprend pas non plus, Lydia peut-être encore moins  : mais dans l’incompréhension les mots se dessinent plus facilement. 

La nuit du roman est douloureuse, longue, frustrante. Et pourtant, personne n’a envie qu’elle se termine  : ni Michel, ni Lydia, ni nous. Car après la nuit et ses phrases alambiquées et au sens clair arrive le jour, avec ses mots clairs au sens alambiqué. Il faudra alors constater le gâchis de l’existence, car «  Il y a impossibilité de vivre sans aimer, je sais. Seulement, l’impossibilité de vivre sans aimer, cela aussi, c’est une façon de vivre.  »

Clair de femme de Romain Gary, initialement paru chez Gallimard

Auteur·rice

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