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LE FILM CULTE – « Fanny et Alexandre » : Adieu au langage

Fanny et Alexandre © Bodega Films
© Bodega Films

Tous les mois la rédaction de Maze célèbre un classique du cinéma. Après Mission to Mars de Brian de Palma, place à Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, dernier chef d’œuvre du cinéaste.

Quand on pense à Bergman, plusieurs idées surgissent. La transcendance chère à Schrader, des portraits de femmes, un certain enclin pour le fantastique et la religion. Sûrement à cause d’une réputation de monument du 7e art, l’œuvre semble distante et froide. Fort de cette fausse impression, Fanny et Alexandre surprend très souvent le spectateur par le lyrisme imprimé par Ingmar Bergman.

Véritable chronique sur la vie de la grande bourgeoisie suédoise de la fin du XIXème siècle, Bergman a choisi d’aborder ce monde par les yeux d’un enfant. L’alliance du strict sens du cadrage du cinéaste et la candeur du protagoniste rend le film particulièrement organique.  Enfin, Fanny et Alexandre est le denier métrage à proprement parler d’Ingmar Bergman pour le cinéma. Il est évidement important d’utiliser comme grille de lecture, le corpus d’œuvres qui ont fait le nom du cinéaste légendaire.

© Bodega Films
Fanny et Alexandre © Bodega Films

L’apogée du style         

Avec une carrière aussi prolifique, beaucoup d’œuvres peuvent être considérées comme pivot dans la filmographie de Bergman. Fanny et Alexandre a été conçu comme un adieu. Le film contient beaucoup de références au mouvement du réalisme poétique. Directement par les plans de rivières inaugurant chaque partie renvoyant à Partie de campagne de Renoir. Les scènes de Noël dans le premier acte peuvent renvoyer à la fois à La Règle du Jeu de Renoir mais aussi aux Damnés de Visconti, assistant réalisateur du cinéaste Français. Cette influence assez prégnante reflète aussi les premiers films de Bergman. Le marivaudage de la famille Ekdahl tient sa source de la première période de Bergman et de la culture théâtrale du cinéaste.

Fanny et Alexandre est découpé en cinq actes, rigidité tranchant avec la souplesse structurelle de L’Œuf du Serpent ou de Sonate d’automne. Bergman a renié la version cinéma de trois heures pour obtenir la mouture qu’il désirait. Fanny et Alexandre est sorti à la télévision suédoise sous forme de série. Le découpage des parties est évidement inhérent au mode de diffusion. Bergman reste un metteur en scène de théâtre reconnu et désiré. Le suédois avait refusé une proposition de régir le Ring du centenaire à Bayreuth.

Aucun hasard, si la famille Ekdahl est mécène d’une troupe qui compte occasionnellement leurs bienfaiteurs parmi elle. Presque tous les films de Bergman abritent une troupe de spectacle vivant, miroir des productions bergmaniennes. En effet, le réalisateur collabore particulièrement un noyau restreint d’acteurs et surtout d’actrices comme Liv Ullmann, Bibi Andersson, Ingrid Thulin ou Harriet Andersson. Le tandem Nykvist-Bergman est probablement le plus mythique du cinéma occidental.

Fanny et Alexandre n’est pas seulement un simple retour aux sources des films réalisés trente ans auparavant. L’obsession pour les pulsions, de mort ou de vie, pour la religion est au premier plan. C’est à partir du Septième Sceau qu’il développe ces motifs. Mais malgré la persistance des mêmes thèmes, Fanny et Alexandre diffère assez radicalement d’autres films comme Persona ou Les Communiants. Il est intéressant de noter que la façon de réaliser est presque inchangé entre les deux périodes. Les travellings sont toujours aussi amples, les visages embrassent la totalité de l’écran, etc. En 1966, Bergman a insufflé dans Persona une grande intransigeance dans la forme presque expérimentale du métrage.

Persona © Svensk Filmindustri

L’expression par la syntaxe musicale

Le traitement de la musique dans Fanny et Alexandre montre parfaitement la simplification de la grammaire cinématographique du Bergman tardif. Pendant très longtemps, le cinéaste a utilisé la musique comme simple illustration. Extra ou intra-diégétique, classique ou jazz, la musique avait uniquement pour but de soutenir émotionnellement la scène. Dans Un été avec Monika, le son du Jukebox apporte du trouble au regard caméra d’Harriet Andersson. Mais la profondeur de l’intention artistique semble s’arrêter ici. Pareil procédé est adopté dans Persona, entre Liv Ullmann et Bach.

Un changement au sein de cette conception apparait dans L’Heure du loup  : Bergman choisit spécifiquement un extrait de La Flûte enchantée de Mozart. La différence avec Persona réside dans la volonté de construire la scène autour et à partir de cette musique. Alors que l’adagio de Bach était coupé, l’air de Mozart a été choisi pour être intégralement passé et s’éteindre avec la séquence. Malgré tout le paradigme n’a pas complètement muté, le but reste de mettre en lumière l’inconfort et la mélancolie du couple Johan-Alma.

La musique de Fanny et Alexandre s’est débarrassée de cette idée, employée avec bien plus de parcimonie. Si le mouvement du quintette de Schumann peut rappeler la turbulence de la rivière du prélude, il est en fait utilisé comme ponctuation. La survenue de la bande sonore devient une apparition qui se tuile avec le montage et permet de découper les actes en sous parties sans alourdir le film par des cartons. Cette idée d’appropriation du langage musical pour servir le propos cinématographique a beaucoup germé depuis L’Heure du loup.

Cris et Chuchotements, sûrement le film le plus proche de Fanny et Alexandre, utilisait les phrases musicales de la 5e Sarabande pour violoncelle de Bach pour conclure les séances de transitions. Le format est un peu maladroit surtout prononcé par les fondus au rouge mais la simplicité remplace les audaces et l’excès de formalisme retrouvé dans la période Persona.

Fanny et Alexandre © Bodega Films

Il existe une scène particulièrement connue de Persona dont le montage répète une fois un dialogue entre Liv Ullmann et Bibi Andersson au mot près. Elles décrivent strictement par la parole, leurs émotions et leurs souffrance. Complètement à l’opposé, dans le magnifique prologue, Alexandre traduit son ennui seulement par des actions. Bergman filme une séquence similaire dans Sonate d’automne, unique collaboration entre Ingmar et Ingrid.  Une concertiste et sa fille interprètent un prélude de Chopin. Le dialogue n’est plus exactement similaire car la musique est jouée différemment. La familiarité inexacte de la répétition sublime le changement de point de vue de Sonates d’automne. La parole est devenue stérile comparée à la capacité évocatrice de la musique. Fanny et Alexandre est l’aboutissement de cette conception.

Fanny et Alexandre est un monument, une cathédrale difficile à dépasser. Si sa longueur rebute, la fluidité de la narration apporte un plaisir indescriptible. Bergman réussi aussi à faire le tour de force de faire une présentation accessible de sa filmographie exigeante. Enfin, il ne faut pas oublier que Fanny et Alexandre reste un film sur l’enfance réalisé par un cinéaste vieillissant. Le regard tendre et apaisé de Bergman apparait précieux, jadis tourmenté par l’angoisse aux travers d’œuvres comme Les Fraises sauvages.

Fanny et Alexandre © Bodega Films

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