CINÉMA

« Il n’y aura plus de nuit » – L’image est en guerre

© UFO Distribution
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Il n’y aura plus de nuit explore comment l’image évolue au sein de la guerre du XXIe siècle. Une chronique glaçante dont les forts enjeux esthétiques sont relevés avec brio par Éléonore Weber, récompensée au festival du Cinéma du Réel.

Entièrement composé d’images d’archives tirées des systèmes de visée nocturne des hélicoptères de guerre, Il n’y aura plus de nuit est un film transformant l’idée d’une iconographie. Car depuis le point de vue du soldat, le film renvoie la balle à son spectateur. L’image se déplace. Elle est un outil d’analyse vraisemblable en même temps que la démonstration d’un point de vue.

A ce détail près qu’en plus d’incarner cette fonction, le film tente d’y extraire une zone grise. Un espace où celui qui filme devient celui qui voit – cela pourrait être nous, spectateurs.rices. Et dans la thématique de la guerre développée ici, celui qui voit est aussi celui qui tue. La réalisatrice Éléonore Weber pose alors cette question : celui qui filme est-il celui qui tue ? Et à toute réponse donnée, nous serions alors tentés de poser une autre question, et d’autres derrière elle. Le soldat peut-il voir ce qu’il tue ? Tue-t-il parce qu’il voit ?

“Qu’est-ce que le pilote peut s’attendre à voir d’autre ?” / © UFO Distribution

Un sublime désir de compréhension

L’image du film, dans sa globalité, renvoie au simple fait de regarder, voir, observer. Un enrichissement de tous les instants pour le.a spectateur.rice, témoin et acteur.rice malgré lui de terribles scènes. Il n’y aura plus de nuit remet au centre des questions esthétiques le fonctionnement de la guerre du XXIe siècle et sur comment il faut la percevoir. Parce que de ce flux d’images se dégage forcément une modernité, il convient d’abord de comprendre de tels mécanismes : caméras thermiques, zones de chaleur étudiées selon les éléments de la géographie, plans circulaires, zooms et dézooms de haute précision, etc. C’est une mise en scène.

Mais Éléonore Weber ne tombe pas dans le piège redondant de la mise en abyme où guerre et image, parce qu’elles font un dans le réel, doivent s’unir dans le film. La voix off de Nathalie Richard (superbe choix) cherche constamment à comprendre, à étudier au-delà de la proximité cinématographique de ces outils. De cette curiosité nait d’ailleurs plusieurs questions vers un officier dont les réponses sont citées par la voix off elle-même.

Curieuse excursion hors champ quand bien même tout nous est montré. La zone grise est peut-être ici, dans l’abandon de tout contrôle dans le son et l’image. Le film peut être tenté de faire parler cet officier. Ou d’user d’artifices lorsqu’il montre la froideur des assauts contre les ennemis, et parfois contre des civils. Il est pourtant clinique dans son point de vue  : c’est d’ici que naît l’ardeur de son processus.

La nuit, vue de jour / © UFO Distribution

Vêtu d’images plus sublimes les unes que les autres, par la captation d’une vérité de tous les instant, le film grandit dans sa réflexion. La guerre des images devient une véritable image de la guerre. Ce qui le rapproche d’ailleurs des meilleurs films dans le genre. Comme La Ligne Rouge (la Guerre du Pacifique) ou Le jour le plus long (le D-Day) : deux œuvres de point de vue dans un espace en guerre.

La guerre, sans voir

C’est en gardant ce point de vue rectiligne et centré sur le travail de ces images qu’Éléonore Weber peut déployer de vrais éclats esthétiques. Le premier consiste à remettre en question politiquement l’enjeu du regard dans l’exercice de la guerre. La voix off, de manière glaçante, citera qu’un soldat n’est plus capable de savoir ce qu’il voit, et même ce qu’il tue, tandis qu’il actionne la gâchette.

Une image terrible venue de la fiction revient alors en tête. Celle de ce soldat en hélicoptère, dans Full Metal Jacket, tirant sur tout ce qui bouge sans prendre la peine d’écouter ce qu’on lui dit ni de voir sur quoi il tire. Ceci est l’expression autant d’un délire que d’une incapacité de l’image. L’image filmée et enregistrée serait alors impuissante face à ce qu’elle montre. Un miracle dans l’actuel flux des images, surtout dans l’accompagnement critique du cinéma actuel, préoccupé davantage par l’image en tant qu’esthétisme, et moins en tant qu’histoire. La mort se raconte ici à l’aveugle.

Se viser soi-même ? / UFO Distribution

La guerre se raconte par elle-même et contamine l’image, submerge le soldat qui regarde avant même que celui-ci ne tire. Le film nous apprend que la caméra leur servant de cible est greffée à leurs mouvements de tête, comme une sorte de casque VR. L’image pourrait venir de l’œil du soldat, et donc du tueur. Il n’y a plus de nuit pourrait être ce film dont le point de vue serait celui de la guerre, dans la chair de sa chair. Rien de moins, rien de plus. Une trajectoire terrifiante où l’esthétique rejoint la thématique.

Quelle image pour tuer ?

Par cette envie et ce respect d’accompagner le point de vue de l’image, Il n’y aura plus de nuit se termine par un terrible élan de dramaturgie. Le documentaire laisse place soudainement à l’expérimentation. Affichant des rêveries documentaires qui ne peuvent pas être vues sans des technologies de pointe, le film suggère le danger que cette rêverie a de devenir cauchemar.

Un froid dans le dos survient alors. La guerre ne pourrait jurer que par l’image. Le film, certes, montre que non, pas toujours. Seulement, la puissance de l’image, au nom du progrès et de son vecteur critique, sera-t-elle enfin comprise, et prise en otage par des forces meurtrières  ? La guerre est encore aveugle. Reste à savoir pour combien de temps encore elle sortira de son obscurité et de la nuit. C’est effrayant.  

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