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Grâce à Adrien Grassard et son équipe, la poésie survit aux Déchargeurs

Les Déchargeurs. ©Lou Salaün Tilly
©Lou Salaün Tilly

Niché en plein cœur historique de Paris dans le 1er arrondissement, Les Déchargeurs révèlent la parole poétique depuis plus de trente ans. Jeune comédien et auteur, Adrien Grassard, en est le nouveau propriétaire. Tout repenser en gardant l’essence même du lieu pour un théâtre hybride où le partage du verbe se fait entre artistes et spectateurs.rices. Rendez-vous en septembre.

En 2020, Elisabeth Bouchaud, directrice de La Reine Blanche à Paris, met en vente le théâtre Les Déchargeurs acheté en 2018. À cette même période, Adrien Grassard, 24 ans, comédien et auteur, se retrouve confiné, comme nous toustes, et ses projets artistiques mis en pause : « J’ai vu l’annonce du théâtre passer et ça m’a fait réfléchir. Je me suis dit tiens, ça peut être intéressant parce que j’ai du temps, j’ai l’impression que j’en fais pas grand chose. »

Un rendez-vous pris, pour une visite et le coup de cœur apparait comme une évidence pour Adrien, « J’étais déjà venu voir une pièce à l’époque, mais j’avais vu que le haut. Et je ne savais pas qu’il y avait une salle en bas et encore moins les caves. Il y a un espace qui est incroyable, il y a tellement de choses à faire ici. Puis, le hall aussi, avec le bar qui n’était pas utilisé à ce moment-là. J’imaginais déjà le truc ».

« Voilà j’ai 24 ans, je voudrais acheter un théâtre. »

Adrien Grassard

L’aventure peut alors commencer. Adrien rencontre l’équipe composée d’ Emmanuelle Jauffret à l’administration et à la communication, Rémi Prin à la programmation et direction technique, Lou Linossier aux Relations publiques et Belkacem Abadou à la maintenance. La connexion entre eux est évidente. Ils sont sur la même longueur d’ondes pour repenser le lieu, l’aménager et pour faire fonctionner le théâtre en accompagnant réellement les compagnies. À eux six, ils élaborent un business plan. Puis, Adrien s’en va vers la banque afin de vendre ce projet pour acquérir le théâtre. « Il y a eu un premier rendez-vous assez ubuesque où j’arrivais en plein covid en disant « Voilà j’ai 24 ans je voudrais acheter un théâtre. » Le mec s’est marré. Déjà tu es comédien on te fait pas confiance donc en plus t’as 24 ans. Le mec regardait mon CV et il voit bac pro vente. »

Heureusement, le jeune homme peut faire appel à son père pour être garant de l’économie du lieu. Et l’accord de vente est signé en ce début d’année 2021. S’ensuivent des travaux, un déblayage des caves et la location de ces espaces sous-terrains, pour un atelier de costumes, une salle de répétition où entreposer des décors. Une année où Les Déchargeurs se préparent, établissent leur ligne artistique et leur future programmation. En attendant, la réouverture en septembre, nous avons rencontré Adrien Grassard pour en savoir plus sur lui mais également sur ce lieu magique qui place la poésie et la création en plein cœur de Paris.

Adrien Grassard, le théâtre, un heureux échappatoire

Adrien Grassard a grandi à La Rochelle. Alors que depuis tout jeune, il aime les histoires, il s’ennuie profondément en bac pro ventes. Saisi par une lubie soudaine de faire du théâtre, l’adolescent tape sur internet « théâtre La Rochelle » et il tombe sur le Théâtre de l’Alchimiste. « Je me suis inscrit car c’était pendant l’été et il y allait avoir la reprise et on m’ a dit, écoute, on a une première séance en septembre, viens. » Dans cette troupe amateur, Adrien expérimente la scène pour la première fois. Il goûte «  la sensation de jouer un texte, que les gens t’écoutent, l’adrénaline que ça procure. » C’est une vraie révélation :« Je suis sorti en me disant, c’est ça que je veux faire. » Il y restera trois ans avant de vouloir poursuivre dans cette voie, une fois son bac en poches.

Adrien Grassard. ©Lou Salaün Tilly

Pris au cours Florent, il se rend à Paris où il apprend énormément sur ses goûts et envies artistiques. Adrien découvre l’écriture théâtrale et sort de Florent avec une pièce, puis une deuxième, jouées en dehors de l’école. L’épidémie s’abat alors qu’il prépare de nouveaux projets. Il se tourne vers des formes sans public direct : une bande dessinée à la place d’une pièce en préparation, l’écriture d’un roman et la diffusion d’un podcast de poésie, Noircir.

La possibilité de racheter Les Déchargeurs vient rencontrer ses réflexions sur le fonctionnement des lieux théâtraux en France. À la fois lucide, humble mais audacieux et déterminé, Adrien voit ce lieu comme une occasion de poser un gravier pour accompagner les compagnies émergentes et repenser un système qui ne lui convient pas en tant que comédien, « Ce qui ne m’allait pas en tant que jeune artiste, c’était qu’on doit payer pour jouer. C’est toujours un truc qui m’a choqué que je ne trouvais pas normal. Je m’étais dit si un jour j’ai un théâtre, si ça se fait avec Les Déchargeurs, je refuse de faire ça. Car j’aurai l’impression de pas être en accord avec ce que je pense. » À ses yeux, ces locations déguisées n’aident pas les jeunes compagnies qui débutent en devant payer pour avoir la chance de jouer leurs créations.

Par la suppression de ce minimum garanti, transformé en simple partage de recettes, le lieu entier est repensé. Outre le nouvel espace dans les caves, Adrien et son équipe ont aussi réfléchi au hall et au bar qui n’étaient plus utilisé depuis plusieurs années. C’est ici, que le théâtre se métamorphose en lieu d’art et de vie où compagnies et public se croisent, échangent autour d’un verre. Adrien semble attaché à conserver cette âme qui habite le 3, rue des Déchargeurs depuis sa fondation, une maison d’artistes proche de ses spectateurs.rices.

Les Déchargeurs, temple de la poésie et de l’écriture contemporaine depuis la fin des années 1970

Dans le 1er arrondissement de Paris, centre historique de la ville se trouve la rue des Déchargeurs. Ce n’est pas un hasard si depuis trente ans un théâtre s’est épanoui dans cette rue qui aurait accueilli autrefois l’alchimiste Nicolas Flamel spécialiste de l’écriture de billets doux, la première poste, le premier directeur d’opéra ou encore le magistrat le plus éloquent du XVIIème siècle. Décharger comme le mot l’indique, c’est ne plus avoir de charges, s’en débarrasser, se soulager, se délivrer, se libérer, autant de synonymes pour rendre la poésie vivante dans ces murs.

Et ça on le doit à un homme, qui bien qu’entouré a eu cette brillante idée de récupérer ce lieu abandonné, cet entrepôt désaffecté depuis sept ans pour en faire un théâtre  : Vicky Messica. À la fin des années 70, le comédien atteint d’une fureur de vivre et du mot prend le pari de faire sortir la poésie des livres pour la donner à voir et à entendre sur scène. Les Déchargeurs sont nés. Vicky Messica insuffle pendant ces années une âme au lieu en accueillant de nombreuses voix qui firent résonner les mots des grands poètes sur ses murs. Il tente de «  Faire de notre théâtre un lieu de passage par lequel le public se reconnaitra, s’étudiera, se comprendra mieux.  ». Le théâtre devient un lieu d’innovation théâtral et poétique dans les années 1980/1990 par la mise en valeur d’une nouvelle génération de comédiens.nes et d’auteurs.rices contemporains.aines.

© Les Déchargeurs

Après la mort du comédien, Lee fou Messica et Ludovic Michel, au début des années 2000, ont conservé cette âme en misant également sur la poésie et la création contemporaine. Les Déchargeurs participent à promouvoir la jeunesse, grâce entre autres à de chanteurs.euses français.es qui ont fait leurs armes dans la petite salle de La bohème comme Vincent Delerm, Alex Beaupain ou Emilie Loizeau. Du côté du théâtre, de célèbres noms s’installent dans la salle Vicky Messica au fil des années : Pierre Notte, Fabrice Luchini, Denis Lavant ou Serge Merlin. Le théâtre fonctionnait quasiment comme un théâtre public en étant privé. Entre temps, avec Elisabeth Bouchaud, Les Déchargeurs ont continué sur cette lancée. Après réflexion, Adrien Grassard et son équipe ont su trouver un équilibre entre ces deux passés tout en apportant jeunesse et audace.

Le futur s’écrit maintenant et ce sera un lieu de vie

Quand les portes du 3, rue des Déchargeurs seront à nouveau ouvertes, les artistes y seront accueillis comme chez eux et les codes seront cassés entre compagnies émergentes et confirmées. Dans le nouveau, Les Déchargeurs, les liens se créeront entre artistes. D’ailleurs, le théâtre va s’ouvrir à d’autres formes : « On veut que les gens puissent venir pour consommer autre chose que du théâtre. On veut faire des diffusions de documentaires, des expositions de photos, d’art plastique, des bords plateau… Que quelqu’un puisse dire je vais venir aux Déchargeurs car il y a une super expo mais je ne vais pas rester pour la pièce après car ça ne m’intéresse pas le théâtre… que ça devienne un lieu. »

« C’est pour ça, qu’on va avoir des sujets qui sont assez forts dans la programmation, pour amener au débat, c’est important. Ça sert à ça le théâtre pour moi, c’est pour ça que c’est vivant. Sinon ça sert à rien.  »

Adrien Grassard

Adrien ne veut pas faire de choix. Son théâtre sera ouvert tous les jours et accueillera de nouvelles formes de poésie. Tout est mis en place pour que ceux qui veulent se rencontrent et puissent créer de liens. Dans la salle du bas, le lundi reste le jour dédié à la poésie. Le reste de la semaine valorise des représentations littéraires puis des concerts : du slam à la chanson française en passant par la pop. La Bohème, comme un petit laboratoire artistique, permet d’expérimenter la scène pour la première fois devant une jauge réduite à vingt places. « Le but c’est vraiment qu’il y ait un échange autour des pièces. Que tu puisses débattre du thème, des propos de la pièce, etc. C’est pour ça ,qu’on va avoir des sujets qui sont assez forts dans la programmation, pour amener au débat, c’est important. Ça sert à ça le théâtre pour moi, c’est pour ça que c’est vivant. Sinon ça sert à rien.  »

Afin de s’inscrire complètement dans la ligne de leur programmation, Les Déchargeurs ouvrent en Septembre avec la quatrième édition du Festival Court mais pas vite le 18 et 19 septembre. Un joli message pour les jeunes compagnies. Puis, ce sera la fête, plusieurs événements vont se succéder pour fêter la renaissance du lieu : dont les représentations des gagnants des précédentes éditions de Court mais pas vite et des concerts avant le lancement de la vraie programmation en octobre. Adrien Grassard a maintenant toutes les cartes en mains pour inscrire Les Déchargeurs dans la lignée de La Cartoucherie d’Ariane Mnouchkine, mais en plein cœur de Paris. Et on a hâte d’assister à cette renaissance.

© Les Déchargeurs

Les Déchargeurs,  3 Rue des Déchargeurs, 75001 Paris. Plus d’informations sur Facebook et sur le site internet. Contact au 01 42 36 00 02.

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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