CINÉMA

« 17 Blocks » : On ne pleure pas au paradis

©Allocine

Le Champs-Elysées Film Festival a présenté le palmarès de sa neuvième édition, en 2020. Parmi les lauréats on trouve notamment 17 Blocks qui rafle le prix du jury, le prix du public et le prix de la critique. Une triple récompense qui, au delà de doter le documentaire d’une aura méritée, fait grandement écho aux désespoirs des récents mouvements sociaux .

Le réalisateur et journaliste Davy Rothbart suit une famille afro-américaine qui vit à 17 « pâtés de maison » du Capitole, en pleine capitale de Washington DC. Et à 17 blocks de là, c’est la misère que subit quotidiennement la famille de Cheryl. La caméra de Davy Rothbart les croise, les suit, se lie d’amitié avec eux et les accompagne finalement pendant vingt ans, naviguant de génération en génération.

La première figure est celle d’une mère, vieillissante, qui nous embarque presque aussitôt dans ses souvenirs en pénétrant la maison où elle a grandi. Elle a une voix éraillée mais sûre, déterminée lorsqu’elle parle de ses trois enfants : Smurf, Denice et Emmanuel. Cheryl les a élevés seule et du mieux qu’elle a pu ,nous affirme-t-elle dès les premières minutes. Pourtant, à la fin du film, ce sont les regrets qui ressurgissent de son corps rongé par la toxicomanie, les regrets de ne pas les avoir menés au delà de cette vie épuisante, où violence, drogue, et meurtre s’immiscent.

En effet, alors que la caméra suit joyeusement les bambins qui peuplent petit à petit l’intérieur des quatre murs, effaçant les rires d’enfant de la première génération devenue adulte, c’est le meurtre d’Emmanuel qui rompt le documentaire en deux parties. Le ton plutôt léger malgré les difficultés sociales filmées devient alors brusquement poignant, abordant le deuil, la culpabilité, l’absence.

Alors que le grand frère Smurf semble plonger dans la mauvaise direction, c’est le regard nouveau et encore insouciant de Justin, le fils de Denice qui prend le relais. Insouciant mais pas tant, car l’enfant de neuf ans est bien conscient que l’absence soudaine de son oncle est en partie due à leur condition. Il souhaite d’ailleurs suivre ses pas, en rêvant de devenir lui aussi pompier. C’est peut-être cette dernière génération de la famille qui redonne espoir, là où se mêlent ambition, discipline, mais aussi l’acceptation et le pardon final entre la mère et son fils.

La réalisation de Davy Rothbart est impressionnante et habilement menée. Le regard du réalisateur semble complètement invisible, laissant toute l’histoire se raconter d’elle même. La caméra se fond dans les corps qui se croisent entre les murs étroits, qui s’attrapent dans un élan d’amour, qui se font face et se confrontent. Ils sont parfois coupés, tressautent mais sans que cela deviennent désagréable.

Le regard du spectateur passe de mains en mains, des mains ridés et désolées, des mains plus solides décidées à faire changer les choses, et des petites mains maladroites, farouches et rêveuses. Il n’y a aucun cadre, aucune beauté esthétique dans les séquences qui s’enchaînent si ce n’est ce très beau plan de fin, statique, où Justin s’élève devant une caserne de pompier et parait lancer un défi, à lui-même, à sa famille, à sa vie, à tous ceux qui luttent incessamment contre les violence, les injustices, contre la misère et ce qu’elle emporte avec elle.

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