LITTÉRATURE

« Trop noir, trop blanc » – Mémoire douce-amère de l’apartheid

apartheid
Crédits : Editions Hors d'Atteinte

Enfant d’une mère sud-africaine et d’un père suisse, Trevor Noah raconte, dans Trop noir, trop blanc, la société d’apartheid dans laquelle il a grandi. Acteur, animateur et humoriste, l’auteur teinte son récit cru d’humour naïf, d’analyses sociologiques et de souvenirs poétiques.

Trevor Noah naît en 1984 à Johannesbourg : dix ans avant que Nelson Mandela devienne le premier président noir d’Afrique du Sud, sept ans avant la fin de l’apartheid. Il a vécu dans des townships construits pour enfermer les Noir.e.s, dans les banlieues à l’abandon, dans des quartiers huppés pour les Blancs. Il a appris tous les langages de son pays  : l’anglais, l’afrikaner, le zoulou, le xhosas, le tswana, le swazi, le sotho, le pedi et le ndébélé. Alors qu’il ne pouvait pas sortir dans la rue aux côtés de ses parents, il a dû prendre en charge toutes les casquettes pour se faire accepter en tant que garçon métis.

«  Ma couleur n’avait pas changé, mais je pouvais changer la façon dont on la percevait. Si on me parlait zoulou, je répondais zoulou. Si on me parlait tswana, je répondais tswana. Peut-être que je ne te ressemblais pas mais si je parlais comme toi, j’étais toi.  »

Trop noir, trop blanc, Trevor Noah

Duo de choc

Ce qu’il raconte dans cette autobiographie, c’est avant tout la relation fusionnelle qu’il entretient avec sa mère. Patricia Noah est sa «  coéquipière  », celle qui lui a tout appris, sa meilleure amie. Elle lui enseigne le respect envers les femmes et surtout l’importance de ne jamais se soumettre aux oppresseurs. Ce duo évolue dans une société raciste qui considère le métissage comme le crime le plus abominable qui soit  : «  Dans n’importe quelle société fondée sur le racisme institutionnel, [cela] ne révèle pas seulement l’injustice de ce système, [cela] souligne aussi sa non-viabilité et son incohérence.  » Alors même que le gouvernement sud-africain applique une politique ultra-violente envers les Zoulous et les Xhosas, la mère de Trevor l’éduque de façon très stricte. Un seul mot à la bouche  : «  Je te le fais avant que la police ne te le fasse  »

«  L’apartheid était un État policier, un système de surveillance et de lois conçu pour exercer un contrôle absolu sur les Noirs. (…) Aux États-Unis, des populations indigènes ont été déportées dans des réserves, puis il y a eu l’esclavage, puis la ségrégation. Imaginez ces trois phénomènes imposés au même groupe de personnes en même temps. Voilà ce qu’était l’apartheid.  »

Trop noir, trop blanc, Trevor Noah

Pieuse Patricia

Le portrait que l’auteur fait de sa mère est celui d’une femme très pieuse pour qui Jésus est extrêmement important. Chaque dimanche, elle l’emmenait faire le tour de trois églises différentes : «  La première lui permettait de louer le Seigneur dans la joie. La deuxième lui offrait une analyse poussée des Écritures, ce qu’elle adorait. La troisième lui apportait la passion et la catharsis.  (…)  » Chaque église accueillait une population distincte. La joyeuse est la plus mixte, l’analytique s’adresse aux Blanc.he.s et l’église cathartique héberge les Noir.e.s. La croyance – que celle-ci passe par la religion catholique ou par la sorcellerie – semble remplir des fonctions sociales et identitaires nécessaires pour les Sud-Africains. Les églises où se rendent Trevor et sa mère sont des lieux de rencontre, de partage mais aussi parfois de douleur et d’expiation.

Et lorsque le mari de Patricia, Abel, la frappe, elle continue de prier. Lorsqu’il tente de l’abattre à coup de fusil, elle continue de prier à défaut d’être prise en charge par les autorités. L’auteur évoque avec une grande justesse la violence patriarcale présente notamment au sein de la police. Alors que sa mère souhaite porter plainte contre Abel, elle se voit moquée par les hommes en face d’elle : « Je me souviens d’être resté planté là à regarder ma mère, abasourdi, horrifié de voir que ces flics ne lèveraient jamais le petit doigt. (…) C’étaient d’abord des hommes, et ensuite des policiers.  » Voilà pourquoi sa mère, tout au long du récit, ne fait confiance qu’à trois personnes : elle-même, Jésus et son fils.

«  Malgré toute sa puissance, l’apartheid comportait des failles terribles, à commencer par son absence de sens. Le racisme n’est pas logique. Un exemple : En Afrique du Sud, les Chinois étaient considérés comme des Noirs. (…) Il est intéressant de noter qu’à la même époque, les Japonais étaient étiquetés comme blancs. Le gouvernement sud-africain voulait établir de bonnes relations avec [eux] afin d’importer leurs voitures de luxe.  »

Trop noir, trop blanc, Trevor Noah

Les Zoulous et les Xhosas

Encore très jeune lorsque l’apartheid est aboli, l’auteur raconte comment la disparition de l’ennemi blanc fait resurgir les affrontements entre les Zoulous et les Xhosas. C’est toute une mythologie faite de préjugés et d’incompréhension autour de ces deux tribus que Trevor Noah décrit. Alors que le Zoulou se présente comme un guerrier fier et courageux, le Xhosas revendique son côté réfléchi.

Le Zoulou «  fonce tête baissé dans la mêlée  » pour affronter les colons britanniques ou afrikaners. Le Xhosas ne croit pas en l’efficacité d’un conflit frontal. Il préfère se réapproprier les armes que l’ennemi pointe sur lui. Quant aux femmes, elles sont également rangées dans des cases. Les femmes xhosas, comme Patricia, seraient légères et infidèles, là où les femmes zouloues resteraient dévouées et soumises. Deux organisations anti-apartheid incarnent ces groupes rivaux  : L’IFP (Inkatha Freedom Party) dirigée par le Zoulou Mangosuthu Gatsha Buthelezi et L’ANC (African Nation Congress) tenu par le Xhosas Nelson Mandela.

Bande de potes

Ce que confie Trevor Noah, c’est également son parcours d’adolescent rigolo au physique ingrat qui rêve un peu à l’américaine. Influencé par les longs manteaux en cuir de Matrix, il admire Neo. Avec ses copains Tom, Teddy, Bongani et Hitler (Oui, oui), ils font les quatre cent coups. Plutôt bon pour graver des CD, Trevor lance son business. Il devient rapidement l’un des DJ les plus réputés de sa région. Avec sa petite bande, il traîne dans le Balfour Park Shopping Mall pour jouer aux jeux vidéo. Il dévore des burgers à la chaîne dans les McDonald’s et s’imagine coucher pour la première fois dans la caisse de son beau-père après le bal de promo.

D’une main habile, Trevor Noah écrit une œuvre intime et la replace dans un système politique raciste qu’il analyse. Cela peut rappeler la candeur avec laquelle Riad Sattouf parle de son enfance en Libye, en Syrie et en France dans l’Arabe du Futur. On y retrouve le même humour tantôt léger tantôt cynique ainsi que la confrontation entre les aspirations d’adolescent et l’actualité brutale des adultes.

«  En Allemagne, aucun élèves ne sort du lycée sans avoir appris ce qu’est l’Holocauste. Non seulement ce qui s’est passé mais aussi (…) en quoi c’est grave, ce que ça implique. En Afrique du Sud, les atrocités de l’apartheid n’ont jamais été enseignées de cette façon.  »

Trop noir, trop blanc, Trevor Noah

Trop noir, trop blanc de Trevor Noah. Editions Hors d’Atteinte. 21,50 euros

Auteur·rice

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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