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« Slalom » – Tout schuss

Slalom
© Jour2fête

Initialement prévu pour 2020, le premier long-métrage de Charlène Favier trouve finalement le chemin des salles après plus de six mois de confinement. Un film vertigineux sur les abus sexuels dans le sport qui résonne douloureusement avec l’actualité.

Librement inspiré de l’expérience de la réalisatrice, Slalom conte l’histoire de Lyz Lopez (Noée Abita), jeune passionnée qui débarque dans une prestigieuse section de ski-étude de Bourg-Saint-Maurice. Sa mère, qui a récemment trouvé du travail à Marseille, ne pourra pas la suivre dans son exil montagnard. La journée, Lyz partage son temps entre entraînements de groupe, donnés par Fred (Jérémie Renier), ancien champion de ski, et cours en classe. Le soir, elle rentre seule chez elle, appelle sa mère de temps en temps. La pratique est intensive  : dix heures de sport par semaine, sans compter les week-ends.

Si elle est franchement mauvaise au début, elle se perfectionne rapidement et ne tarde pas à remporter ses premières médailles. Des victoires qui lui valent l’attention de Fred. Il ne tarde pas à la prendre sous son aile pour faire d’elle une championne. 

Le réel en fiction

Slalom  a une dimension autobiographique, qui renvoie aux abus sexuels dont la réalisatrice a été victime durant sa jeunesse. Charlène Favier a réalisé un film politique et ne s’en cache pas. Le scénario met en scène les mécanismes d’emprise qui conduiront son héroïne, Lyz, à se faire abuser sexuellement. Il résonne tristement avec l’actualité du monde du sport. Avec le témoignage de l’ancienne patineuse artistique Sarah Abitbol notamment, qui a dénoncé les viols de son entraîneur. Mais pas que. Environ 180 agresseurs présumés ont été signalés au ministère des sports à ce jour. Slalom a vocation d’ ouvrir le débat et de contribuer à briser l’omerta dans laquelle sont plongées les sportives. Il fera d’ailleurs l’objet d’une séance-débat aux côtés de la ministre des sports, Roxana Maracineanu, qui tente d’endiguer le phénomène. 

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Mécaniques de l’emprise

Si Slalom entend donc ouvrir le débat sur les violences sexuelles dans le sport, le film met en scène impeccablement le mécanisme de l’emprise dont sont victimes les jeunes filles. La réalisatrice met l’accent sur le langage corporel pour exprimer une violence difficile à verbaliser. Ainsi, Lyz, admirablement interprétée par Noée Abita est une jeune fille taiseuse. Elle est isolée dès le début du film  : une mère absente la plupart du temps et un père qui n’apparaîtra jamais à l’écran. Difficile de ne pas voir que cette situation la rend d’autant plus vulnérable aux remarques acides de Fred. Sa méthode  ? «  Casser  » les jeunes pour les faire progresser. 

La grande force de Slalom est que le film ne prend aucun raccourci. Charlène Favier prend le temps de filmer la manière dont l’emprise s’installe, jusqu’à mener à l’abus sexuel. La relation entre Lyz et son entraîneur semble pourtant saine au début. Il la voit progresser et l’encourage. Il veut faire d’elle une championne. La proximité s’installe entre eux à mesure que Lyz devient meilleure skieuse. Fred semble être un substitut de figure paternelle  ; Lyz travaille parce qu’elle veut gagner, mais aussi parce qu’elle veut exister dans son regard. Elle n’a que ça et en a conscience. C’est ici que commence l’emprise.

Plus intéressant encore, le glissement qui s’opère dans l’attitude de Fred. Représenté d’abord comme un honnête homme, il se révèle dans toute sa dangerosité à mesure qu’il se projette dans la réussite de Lyz. Parce que les succès de la jeune fille, ce sont ceux qu’il ne connaîtra jamais à cause d’une blessure qui l’a contraint à renoncer définitivement à sa carrière de champion.

Non contente d’aborder son sujet avec justesse, Charlène Favier filme avec grâce. Les émotions qui traversent ses personnages d’abord, en filmant au plus près des visages et des corps la violence qui s’exerce entre élève et entraîneur. Les paysages montagneux ensuite, sublimes, qui donnent à la mise en scène une esthétique singulière. Slalom mérite amplement son Label Cannes 2020. Un film à retrouver en salles de toute urgence.

Auteur·rice

Journaliste

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