CINÉMA

(Re)Voir : « Sibel » – À l’ombre des jeunes filles en feu

Sibel
© Pyramide Distribution

Les réalisateurs Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti s’allient pour réaliser Sibel, sublime récit d’initiation, féminin et féministe, au sein d’une Turquie rurale et résolument patriarcale. Un film vibrant qui donne envie de révolte. À retrouver sur MyCanal, sur la chaîne OCS.

Sibel, c’est le prénom d’une des filles du chef du village. Contrairement aux autres filles qui ne rêvent que de ça comme sa sœur Fatma, Sibel ne se mariera pas. À cause d’un traumatisme d’enfance, elle est incapable de parler. Elle ne peut communiquer avec les autres que grâce à la langue sifflée, un langage ancestral qui n’existe que dans les zones rurales. 

Contrairement à sa sœur, elle est totalement exclue de la vie du village. Les autres filles refusent qu’elle les approche. Elle pourrait leur porter l’œil à cause de son handicap. Mais contrairement aux autres filles aussi, Sibel est libre. Personne ne l’oblige à voiler ses cheveux, elle a le droit de se rendre où elle veut. Alors la journée, après avoir travaillé aux champs, elle va dans la forêt pour apporter à manger à Narin. La vieille femme est exclue du village elle aussi, et est folle depuis des années. Elle attend le retour d’un amoureux qui ne viendra jamais. Dans la forêt, Sibel tente aussi de capturer le loup, qui rôde et menace le village. Elle ne trouve pas de loup, mais fait la rencontre d’Ali, un déserteur qui a fui l’armée.

Difficile de parler de Sibel sans mentionner la performance que livre Damla Sönmez pour ce film. L’actrice est absolument impeccable dans son rôle de jeune fille muette et solitaire. Un rôle exigeant qui a demandé des mois de préparation. Damla Sönmez a été jusqu’à apprendre à parler la langue sifflée pour les besoins du film. 

Variations autour de l’identité féminine

Le film, propose également une variation très intéressante autour de l’identité féminine. À l’exception du père et d’Ali, tous les personnages principaux sont les femmes du village, qui entretiennent de manière active la tradition patriarcale du village. Fatma, la sœur de Sibel, ne rêve que de se marier. Son personnage est incarné par Elit Iscan, l’interprète d’Ece dans Mustang de Deniz Gamze Ergüven. Ce rôle entre en résonnance avec son précédent personnage puisque dans Mustang, la jeune fille, violée par son oncle et bientôt mariée de force met fin à ses jours pour échapper à son destin insupportable. 

D’autres personnages viennent accréditer que les femmes subissent l’organisation patriarcale de la société autant qu’elles la perpétuent. Les entremetteuses arrangent ainsi des mariages entre jeunes gens qui ne se connaissent pas et exercent une forte pression sociale sur les jeunes filles qui ne se marient pas. Les hommes eux-mêmes sont soumis à cette pression  : une des entremetteuses enjoint le père de Sibel, veuf et satisfait de sa vie avec ses filles, à se remarier le plus rapidement possible avec une jeune femme. 

Sibel porte un jugement acerbe sur les communautés rurales turques, gangrénées par des normes sociales étouffantes qui portent atteinte à la liberté et détruisent les vies des individus. Dans cette société où tout le monde est prisonnier, l’exclusion dont Sibel est la victime la pourvoit d’une liberté qui fait sa force. Et qui offre au passage un modèle d’émancipation féminine d’une grande force. 

Auteur·rice

Journaliste

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