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(Re)Voir « Anaïs s’en va-t-en guerre » : L’autosuffisance comme destination

© Quark Productions

Dans ce documentaire de 2014, Marion Gervais met en avant un parcours hors normes. Celui d’Anaïs, électron libre de 24 ans, en totale cohérence avec ses rêves, coûte que coûte, vaille que vaille. L’histoire d’une jeune femme dépendant davantage de la terre que des Hommes. Une fable éminemment actuelle. À voir sur Ciné+.

Le plus grand rêve d’Anaïs ? Celui de devenir agricultrice et faire pousser elle-même ses propres plantes médicinales pour, un jour, parvenir à les vendre. Au premier coup d’oeil, son visage est fermé. Ses premières paroles révèlent une jeune femme en colère. Elle n’a pas peur de dire de la mairie et de l’administration qu’elles «  lui pompent toute son énergie ». Toutefois, l’image nous montre l’inverse : elle désherbe frénétiquement, tout en dévotion. « Ça me détend », nous dit-elle.

Avec Anaïs s’en va-t-en guerre, la réalisatrice dresse le portrait une femme indépendante, téméraire, authentique. Habituée à vivre avec peu, Anaïs n’a pas eu peur de renoncer au confort, tant qu’elle reste en accord avec ses convictions les plus profondes. Elle se confie  :  «  Souvent c’est la colère qui prend le dessus, mais pour moi c’est une façon de me protéger. Parce que quand je suis en colère, je ne suis pas triste. Ça me donne de la force, d’être en colère. »

Angoissée de nature, on la découvre vite obnubilée par des questions d’argent, et d’éventuelles dettes  : «  Rien que cinquante euros de tisane en un marché, j’aurais de la chance je pense  ». Elle explique qu’elle va se déclarer auprès de la MSA, la sécurité sociale agricole, pour obtenir le droit de vente de ses plantes. De ce projet découle une peur  : celle de ne pas assumer les charges qu’elle aura à payer. Et pourtant, cette jeune femme est prête à tout pour ne pas devenir esclave du système, sa plus grande peur.

«  Je préfère toujours bosser soixante heures dans mon champ que trente-cinq heures à l’usine. Ou pour des cons. Ça c’est pareil, bosser pour des cons c’est pas facile quand-même. Au moins, je bosse pour moi ou pour des gens que j’aime. »

Anaïs, à Marion Gervais. Anaïs s’en va-t-en guerre

Un décor vert espoir

Cela ne fait aucun doute  : Anaïs sait ce qu’elle veut. Un de ses buts premiers est de s’émanciper du regard des vieux agriculteurs, qui l’ont souvent réduite à une «  jeune, de la ville, et mignonne  ». En effet, elle a par le passé été décrédibilisée à plusieurs reprises. On devine l’influence qu’ont eu ces mots destructeurs sur la jeune femme. Loin de la décourager, ces paroles lui auront donné la hargne de se battre contre des stéréotypes agricoles ancrés.

On s’immisce assez vite dans une réalité qui n’est pas la nôtre, mais la sienne. Par choix, par pur désir de liberté. Si l’électricité disparait de sa caravane, la jeune femme ne pourra plus faire sécher ses récoltes. Sa mère, son professeur Gérard et Olivier Roellinger, « l’homme aux épices », semblent être les seules personnes qu’elle accepte de recevoir. Ceux qui croient en elle, ceux sur qui elle peut compter. À l’instar des plantes qui sont «  ses copines, ses futures collègues de travail  » comme lui rappelle Gérard, son professeur. Elle acquiesce. En effet, l’homme a l’habitude de lui rendre visite en la convaincant de ne jamais baisser les bras, malgré les nombreux obstacles administratifs qui jalonneront sa route.

Anaïs à l’oeuvre. © Quarck Productions.

Avec Anaïs, on apprend au vol, entre autres, que le pavot de Californie est excellent pour le sommeil. Fascinée par les odeurs, elle qui petite rêvait d’être nez une fois adulte, a découvert l’existence de beaucoup de plantes lors de son voyage en Inde, où elle est partie seule pendant six mois. Olivier Roellinger la cerne vite. Avec Anaïs «  pas besoin de raconter, être suffit  ».

Un ascendant dévoilement

En outre, la musique originale de Michael Wookey nous touche autant que l’éponyme agricultrice, qui semble s’ouvrir davantage à chaque minute du film. La complicité avec la réalisatrice crève l’écran. En effet, Marion Gervais a su la mettre à l’aise dans un documentaire pur, sans fioritures.

On entre en contact avec une Anaïs en colère ; on la quitte légère. À la fin de ces quarante-six minutes passées en sa compagnie, cette impression de la connaître depuis bien plus de temps est déstabilisante. À la fois convaincue et en proie au doute, cette jeune femme pleine de vie fait vaciller nos certitudes et nous reconnecte à nos ambitions les plus enfouies.

«  Ce qui me fait le plus peur c’est de ne pas y arriver. Car si je n’y arrive pas, franchement, je ne sais pas ce que je ferai de ma vie. (…) Je ne suis pas du tout sûre que ça marchera, mais je suis sûre que j’irai au bout.  »

Anaïs à la réalisatrice/ Anaïs s’en va-t-en guerre.

La jeune femme doute sans jamais vraiment douter. Tandis que nous, spectateurs, face à Anaïs s’en va-t-en guerre, restons persuadés d’au moins une chose : elle y parviendra.

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