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Rencontre avec Alexis Weinberg – Au détour d’une vie

Alexis Weinberg
Alexis Weinberg © Éditions Gallimard

À l’occasion de la sortie de son premier roman, Le Détour aux éditions Gallimard, nous sommes partis à la rencontre de son auteur, Alexis Weinberg, pour qu’il nous en dise plus sur ce premier texte. Entretien.

Ce premier roman d’Alexis Weinberg narre l’histoire d’un homme qui ne sait plus bien où va sa vie. Son couple bat de l’aile, il rentre de plus en plus tard à la maison chaque soir. Les choses vont mal. Puis, un matin, sa femme lui laisse une lettre qui va le bouleverser. Au cours d’une journée aux airs de quête initiatique, il va tenter de lui adresser une réponse. Cette réponse, c’est Le Détour. Rencontre avec son auteur. Sensible, un peu timide, Alexis Weinberg se livre à demi-mot pour parler de cette vocation pour l’écriture qui l’anime depuis l’adolescence. De cette fascination pour ce qui se passe dans les phrases, longues, courtes, celles qui vont droit au but et celles qui font un détour.

Le Détour est un premier roman qui arrive assez tardivement. D’où vous est venue l’envie d’écrire  ? A-t-elle toujours été présente ou, au contraire, s’est-elle révélée à vous plus tard  ? 

Je crois que j’ai toujours écrit. Enfant, j’écrivais plutôt des récits d’invention. C’est devenu une chose sérieuse à l’adolescence  : j’ai commencé par écrire des poèmes, des textes plus longs, des nouvelles. Je n’ai jamais cessé. Simplement, pour certaines raisons, j’ai mis du temps à sentir que je devais essayer de me faire publier. J’ai le sentiment que ce que j’écris est lisible et publiable depuis quelques années seulement. J’ai eu une période de maturation assez longue, mais l’envie d’écrire était là depuis longtemps. Il a juste fallu l’assumer publiquement. 

Votre premier roman raconte l’errance de votre narrateur, qui quitte le domicile conjugal et part quelques jours parce que son couple bat de l’aile et que sa femme lui a écrit une lettre pour lui dire quelque chose qui nous est révélé à la fin du récit. Cette errance-là est racontée par le narrateur lui-même, qui s’adresse à la femme dont il s’éloigne. Pourquoi avez-vous fait ce choix d’une longue lettre adressée à la femme quittée  ? 

Je ne sais pas quand m’est venue l’idée du dispositif. La forme de l’adresse me semblait être la seule à même de donner une tonalité, du poids à la parole du narrateur. Au fond, tout texte est adressé, mais les adresses sont investies à la troisième personne, elles sont invisibles. Là, il fallait qu’elle soit montrée par le dispositif, que le narrateur soit à l’intérieur de l’histoire pour que je puisse me sentir dans la position de proposer un travail sur la voie narrative. 

«  La phrase s’installe comme une espèce de guet, le narrateur attend que quelque chose surgisse  ; quelque chose doit être possible.  »

Alexis Weinberg

Dans ce récit, le narrateur continue de rencontrer des gens pour son travail, se remémore sa jeunesse et certains des événements qui ont forgé sa personnalité en tant qu’homme adulte. Je me suis demandé s’il était nostalgique de ce passé qu’il adresse à sa femme. Est-ce que, au fond, ça n’était pas une sorte de blues de la quarantaine que vous aviez voulu dépeindre ?

C’est effectivement une journée initiatique, marquée par les trois étapes que sont les entretiens faits par le narrateur. Je ne suis pas le mieux placé pour dire s’il s’agit de ça. Le narrateur, je ne sais pas ce qu’il pense. J’espère simplement que le livre va vers la vie et qu’il n’est pas seulement le témoignage de ce que serait une errance ou la transposition psychologique d’une crise personnelle. J’espère être parvenu par la forme, par le dispositif, le travail sur la voix, à transmettre quelque chose qui serait plutôt une ligne de mire.

J’insiste sur l’aspect de crise, parce qu’il m’a semblé que votre personnage remettait tout en cause. 

Effectivement, c’est un moment de crise. À ce titre, il est décisif et dramatisé comme tel, avec ses hésitations. Il remet en cause sa vie, qui peut basculer. Arrivé à un certain âge, à une certaine temporalité, la jeunesse est derrière soi. On subit l’après-coup de cette jeunesse et se pose la question de ce qui a été traversé, la question de ce qui s’est passé pendant ces années. Qu’est-ce qui a été vécu durant ce temps de la vie où l’on pouvait déposer les premiers bilans ? Est-ce qu’on a été fidèle à certains désirs que l’on pouvait avoir, etc. Ces questions peuvent survenir dans une vie d’adulte. Le dispositif que j’ai mis en place, par la concentration temporelle, dramatise ces questions.

Pendant ce court voyage, votre personnage continue de mener des entretiens pour son travail de commercial. Il rencontre une femme avec un enfant en bas âge avec qui il sent qu’il pourrait coucher, un homme qui semble béni par la vie mais que l’on devine fou de rage  ; le narrateur, au final, s’entend le mieux avec le chauffeur de taxi qui le mène d’un entretien à un autre. Qu’avez-vous voulu dire sur tous ces gens  ? 

Ce que je dis est la conséquence narrative du fait que le personnage se dévoile lui-même. Le premier entretien est une sorte d’ellipse, j’ai voulu décrire une atmosphère. Le dernier entretien est encore différent, celui-là est venu comme ça, le personnage n’est pas sur sa pente spontanée mais se livre malgré tout. D’où cette injonction d’éléments psychologiques à ce moment du texte. C’est venu comme ça.

Pour parler un peu de votre style, j’ai trouvé votre écriture très particulière, très riche dans le choix de votre vocabulaire. Très lointaine d’une écriture en vogue qui prône la phrase courte, la métaphore efficace. Comment vous est-il venu, ce style  ? Le détour passait-il aussi par l’écriture  ?  

On n’est pas le meilleur juge de soi-même, j’ai le sentiment d’avoir une phrase qui n’est pas si longue, d’alterner. Il y a effectivement une question de la temporalité, une certaine lenteur de la narration. La phrase s’installe comme une espèce de guet, le narrateur attend que quelque chose surgisse  ; quelque chose doit être possible. La question à laquelle il essaie de répondre devait prendre le temps de s’installer, phrase par phrase. Il faut que ce temps se déploie. 

Il y a quelque chose qui semble relever de l’expiation dans ce livre.

Il y a deux niveaux de l’écriture. Un thérapeutique, on peut jouer avec cette fonction. Et puis celui où l’on est à bonne distance du matériau, un moment où l’on sent que ça peut être partagé. La dimension thérapeutique existe toujours, elle est d’ailleurs mise en abîme, mais elle n’est pas l’enjeu direct du livre et reste une mise en scène. 

«  J’ai eu une période de maturation assez longue, mais l’envie d’écrire était là depuis longtemps.  »

Alexis Weinberg

Quand avez-vous su que votre texte était partageable  ? 

Il y a eu un certain nombre d’étapes. J’ai réfléchi longtemps à ce que cela signifiait pour moi, j’ai fait une série de rencontres avec des textes et un jour je me suis dit ça y est. Il fallait que j’ai vécu un certain nombre d’expériences qui me donnent une assise existentielle à partir desquelles je pouvais considérer que ma voix avait dépassé une certaine fragilité. Tout n’est pas réglé pour autant, il s’agit d’un processus continu. J’ai encore énormément de choses à lire, des progrès à faire. Mais vers la trentaine, j’ai commencé à avoir le sentiment que j’avais mes repères littéraires, cet espace psychique à travers lequel l’écriture pouvait se déployer. 

Est-ce qu’il y a des auteurs qui vous ont inspiré dans l’écriture de ce livre  ? Ou plus largement, des auteurs qui vous ont marqué, qui vous ont donné l’envie d’écrire vous-même vos propres livres  ?

J’avais posé cette question à l’écrivain Bernard Pingaud, il m’avait répondu que les inspirations ne sont jamais directes. Je pense qu’il avait raison. Il y a un certain nombre de lectures qui ont infusé en moi, notamment cet auteur qui n’est pas très connu et sur lequel j’ai écrit. Je me suis aussi beaucoup intéressé à la littérature des années 60-70, en particulier celle très théorique, voire mystique. Il y a Maurice Blanchot, George Bataille, Marguerite Duras, Gilles Deleuze, toute cette constellation. Ce sont de grands noms très écrasants. Je ne me risquerai pas à me réclamer d’eux, mais ça a infusé. 

En littérature contemporaine, il y a des gens que j’admire et dont j’ai le sentiment que leurs mots peuvent m’aider. C’est le cas de Patrick Modiano et Pascal Quignard, que je lis avec beaucoup d’attention.  J’aime aussi beaucoup les œuvres de Catherine Millot, Anne Dufourmantelle. Et les essais de Sylvie Germain. Ce qui m’intéresse toujours c’est l’énergie de la phrase, il faut qu’il s’y passe quelque chose. J’aime que la narration soit soutenue par une tension, mais ça peut bien sûr prendre des formes très différentes. 

Comment envisagez-vous l’avenir, maintenant  ? Est-ce que vous avez d’autres projets littéraires ou est-ce que vous avez l’intention de revenir à une vie normale  ? On se demande toujours ce qu’il se passe après un premier roman.

Je me souhaite de pouvoir durer, même si c’est loin d’être évident. Ça fait très longtemps que j’écris ce roman. Grâce à lui, je me sens à considérer que ce qui était autrefois un loisir peut exister socialement. Ça va me donner un peu de courage et d’énergie pour poursuivre les chantiers qui s’annonce. 

Le Détour d’Alexis Weinberg est publié chez Gallimard, 17 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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