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≪ Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse ≫ – Une exposition sur la mémoire et l’arrachement

≪ Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse ≫, exposition de Taysir Batniji
≪ Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse ≫, exposition de Taysir Batniji

Présentée au Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (MAC VAL), Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse est la première exposition monographique muséale de Taysir Batniji. En attendant l’inauguration le 6 juin prochain, nous avons fait la visite pour vous et rencontré l’artiste. 

Comment se construire lorsque son propre État ne reconnaît pas son lieu de naissance ? Comment rester stoïque quand le monde s’effondre autour de soi ? Voici quelques-unes des questions que nous pose l’artiste franco-palestinien Taysir Batniji à travers son œuvre, depuis 1997 jusqu’à aujourd’hui. 

Emprunté à Georges Perec, le titre de l’exposition nous entraîne dans un espace mélancolique où l’arrachement est moteur. Parcourant près de 25 ans de créations, cette rétrospective met en lumière les résonances entre chaque pièce. Pensées dans un dialogue permanent avec la réalité historique, géographique et politique depuis le point de vue singulier et intime de l’artiste. Une réflexion en actes autour de l’identité à travers des peintures, des dessins, des photographies, des vidéos, des installations et des performances pour former un vaste autoportrait. 

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes » 

Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974

En dialogue permanent avec l’histoire de l’art, ses œuvres se répondent à travers le temps pour écrire une histoire personnelle et collective. Par de multiples médiums, le fil conducteur est là, toujours présent. Taysir Batniji se focalise sur la trace de ce (ou ceux) qui a/ont disparu, la mémoire d’une forme, le souvenir d’une traversée, l’absence d’un être cher ou d’une image, l’arrachement à une terre. La notion de disparition traverse l’ensemble de son œuvre comme sa propre vie. Il évoque ses créations disparues notamment suite à la grave explosion au port de Beyrouth en 2020 mais aussi la perte de son frère. 

"À géométrie variable", 2012, Taysir Batniji, gravure laser sur 42 cure-dents ©️ Laure-Anne Ricaud
À géométrie variable, 2012, Taysir Batniji, gravure laser sur 42 cure-dents ©️ Laure-Anne Ricaud

Entre Moyen-Orient et Occident, une histoire héritée de l’entre-deux culturel

Généralement connu pour son activité photographique, Taysir Batniji pratique un art protéiforme. Peintre à l’origine, il fait rapidement évoluer sa pratique picturale des débuts pour aller vers une conceptualisation. La photographie et la vidéo s’imposent progressivement. Il démarre la photographie à Gaza au moment de la seconde Intifada (« soulèvement ») palestinienne. Nourrissant son besoin d’être au plus proche du réel, comme dans sa série photographique Gaza Walls. Des prises de vues comme traces non seulement des corps des hommes et des femmes tués, mais aussi du support du souvenir, l’image elle-même. Tels ces portraits de jeunes tués lors d’affrontements israéliens, placardés aux murs dans la ville, que le temps vient effriter. 

Ne privilégiant aucun support, Taysir Batniji rend sensible l’entre-deux culturel et géographique dont il a hérité, naviguant entre Moyen-Orient et Occident, sphère intime et espace public, zone poétique et territoire politique. Une œuvre comme un passage : celui d’une vie oscillant entre Paris et Gaza, sa ville de naissance, où il fait les allers-retours jusqu’en 2006 (dernière date où il peut encore se rendre à Gaza) sans pouvoir définir où se trouve son « chez-soi », sa patrie (série de photographies Chez moi, ailleurs). Des pièces parfois non accrochées mais simplement posées au sol, elles aussi en transit. Ce n’est pas tant l’idée de frontière qui est questionnée que celle du seuil, d’un espace de transition ; comme l’estran, zone de mouvance des marées présente dans la vidéo Départ

L’arrachement comme construction de son identité

Comment se construire quand est inscrit sur son propre passeport « Nationalité : undefined » (indéfinie) ? Dans la réflexion sur les notions d’identité, d’attachement, d’exil, se pose cette question de l’indétermination. Au vu des événements de mai 1948, l’État d’Israël demeure incapable de reconnaître la Palestine. De là naissent les questions qui vont tarauder Taysir Batniji pour ne jamais cesser – sur la construction de son identité, et la reconnaissance de cette identité. Ses papiers d’identité encadrés dans sa pièce autobiographique ID Project, reflètent l’invisibilisation d’un peuple entier. Parce que la première violence est toujours symbolique. 

"ID Project", 1993-2020, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud
ID Project, 1993-2020, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud

Cet héritage de l’occupation de l’oppression et de l’injustice, Taysir Batniji en fait un journal d’images (Gaza journal intime #3 / Chez moi). Un journal intime à la fois de son expérience personnelle et de la vie d’un peuple. En guise d’autoportrait, un visage effacé (Undefined #2) pour poser d’abord la question de l’intimité. Son histoire, exprimée avec pudeur, croisée avec l’actualité, donne à voir une perception poétique de la réalité. Avec subtilité, Taysir Batniji n’a de cesse de pointer la difficulté de construire son identité autour d’une fêlure, aussi intime que partagée. Cherchant à soulever ces questions politiques relatives au contexte Palestinien, il en vient à les dépasser pour atteindre une dimension esthétique conceptuelle. 

Un espace métaphorique et universel en opposition aux médias

Le conflit israélo-palestinien est loin d’être l’unique porte d’entrée de l’oeuvre foisonnante de Taysir Batniji. Pour parler de destruction et d’oppression, il choisit de se placer dans une dimension différente de celle des médias. Refusant un angle documentaire, il fait au contraire le choix d’un espace plus humain, métaphorique et donc universel, où l’on ressent plus que l’on voit. 

« Lors de la guerre d’Irak en 2003, les JTs étaient tellement saturés d’informations que je n’arrivais plus à les regarder. J’ai alors pris ma caméra et filmé la télé » nous explique-t-il. Une prise de recul nécessaire quand les journaux télévisés nous abreuvent de scènes d’horreur en continu sans pause pour les émotions. 

Jamais dans le pathos ni dans la victimisation, ses travaux dépassent la gravité des sujets dont ils traitent pour en proposer une lecture distanciée, subjective. Avec la distance, Taysir Batniji fait même preuve d’un humour décapant au second degré. Ces photographies de maisons détruites au lendemain de l’opération miliaire lancée par Israël contre Gaza sont présentées sous forme d’annonces immobilières dans GH0809 #2 (Gaza Houses 2008-2009)

"Chambres", 2005, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud
Chambres, 2005, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud

Une empreinte laissée au monde

Humble car à échelle humaine, on retrouve souvent dans l’œuvre de Taysir Batniji la notion d’empreinte comme réaction à l’itinérance forcée. Que ce soit une empreinte de pas rappelant le pas colonial dans Pas perdus, la gravure blanche sur blanche d’un souvenir familial que seule une observation attentive saura révéler (To My Brother), ou la trace d’une photo arrachée du mur dont il ne subsiste que quelques morceaux de scotch (Absence, Traces).  Nous prenons conscience de la fragilité de la mémoire par le sillon subtil de ces gravures (To My Brother) rendant hommage à son frère assassiné par un soldat israélien au début de la première Intifada palestinienne. 

"To My Brother", 2012, Taysir Batniji, série de 60 gravures réalisées à la main d’après photographies ©️ Laure-Anne Ricaud
To My Brother, 2012, Taysir Batniji, série de 60 gravures réalisées à la main d’après photographies ©️ Laure-Anne Ricaud

On retrouve ce lien entre objet réel et traces de l’arrachement, entre figuration et abstraction. Tel ce mur de 177 portraits de martyrs palestiniens sérigraphiés, comme en négatif sur fond d’encre mat, auquel le visiteur donne vie en se déplaçant. Rendant leurs traits à ces visages qui semblent presque encore vivants « Comme les traces d’une existence à peine perceptible », confie l’artiste. Une manière de rendre visible l’invisible, de rendre justice à ceux à qui l’on a tout pris. 

"Sans titre", 2001-2014, Taysir Batniji, série de 177 portraits sérigraphiés ©️ Laure-Anne Ricaud
Sans titre, 2001-2014, Taysir Batniji, série de 177 portraits sérigraphiés ©️ Laure-Anne Ricaud

Des pièces monumentales à partir d’objets du quotidien

En pièce maîtresse de l’exposition, l’installation/performance Hannoun durant laquelle l’artiste taille à l’infini des crayons à papier. Les copeaux forment au sol une toile fragile aux motifs abstraits, tel un champ de coquelicots obstruant tout mouvement en direction d’une photographie de son atelier à Gaza, dont l’accès lui était alors interdit. En transition entre deux espaces : celui, réel, de son atelier ; l’autre, éphémère, du musée accueillant l’exposition. 

Taysir Batniji nous avoue en riant : « Lorsque j’étais enfant, j’étais contre le système éducatif qui veut nous faire avaler qu’il faut apprendre par cœur, répéter, copier. Comme prétexte pour ne pas faire mes devoirs, je passais mon temps à tailler mes crayons ce qui exaspérait ma mère ! ». La performance commence dès lors. En réalisant cette pièce pour la huitième fois, n’a-t-il pas mal aux doigts, lui demande-t-on ? « Non, je vois cet acte comme une sorte de méditation ; dans le travail manuel on ressent une forme de recueillement. Et à chaque fois c’est différent ». Et que fait-il des bouts de crayons restants ? Des ceintures de munitions. Nul besoin d’expliciter ici le pouvoir symbolique des mots. 

"Hannoun", 1972-2009, performance/installation, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud
Hannoun, 1972-2009, performance/installation, Taysir Batniji ©️ Laure-Anne Ricaud

«  Aucun état n’est permanent »

Chacune des pierres assemblées permet à Taysir Batniji une définition en mouvement de sa propre identité, l’affirmation de son existence au monde envers et contre tout. Peut-être est-ce là sa trace laissée au monde. Une œuvre comme une manière de dire : « J’existe ». 

Taysir Batniji est sûr d’une chose et nous avec : rien n’est permanent. Tout passe et cette impermanence même subie peut être vécue comme une forme de liberté.  Lorsqu’il se dédouble imperceptiblement dans la vidéo Me 2, réalisée en 2003 dans le contexte de la guerre d’Irak, quand Gloria Gaynor hurle son hit I will survive en fond, c’est Taysir Batniji qui hurle sa résistance face à l’oppression. 

Cet aphorisme, il l’a même inscrit sur des savons – à nouveau un objet du quotidien, auquel nous ne prêtons pas attention – empilés sur une palette : « No Condition is Permanent » (en arabe Dawam el Hal Men Al Mohal لا يوجد شرط دائم). Lorsque le musée rouvrira ses portes, vous pourrez emporter chez vous l’un de ces savons pour garder une trace de cette réflexion existentielle jusque dans votre salle de bain. 

"No Condition is Permanent", 2014, Taysir Batniji, savons gravés ©️ Laure-Anne Ricaud
No Condition is Permanent, 2014, Taysir Batniji, savons gravés ©️ Laure-Anne Ricaud

≪ Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse ≫, exposition de Taysir Batniji au Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, inauguration le 6 juin 2021 à partir de 14h.

Regardez Entrelacs, l’estampe réalisée par Taysir Batniji à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes.

Pour en savoir plus sur l’artiste : Site de Taysir Batniji
Instagram de @Taysir_Batniji

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