CINÉMA

« Paris Stalingrad » — Destins fragilisés

© Stray Dogs

À travers le parcours de réfugiés dont Souleymane, 18 ans, la journaliste Hind Meddeb signe avec le réalisateur Tim Naccache un long-métrage d’une rare dureté. Le documentaire retrace l’éprouvant quotidien des exilés à la rue et questionne notre part d’humanité.

Stalingrad, 19e arrondissement de Paris. Régulièrement, de nombreux journaux évoquent ce quartier comme étant en proie au trafic de crack, parfois de manière violente. Mais c’est aussi et surtout, le lieu d’errance et de souffrance de milliers de réfugiés. Or cette face-là, politiquement périlleuse, ne prend pas le dessus. Elle se révèle quelquefois invisible. Tout au contraire, Hind Meddeb et Tim Naccache parviennent à montrer l’ampleur saisissante de la situation des réfugiés dans le nord-est de Paris. Des images rares, déchirantes et donc nécessaires.

Au plus près des exilés

«  Où sont les droits de l’homme  !  » s’exclame un refugié après une intervention policière. A coups de phrases chocs, la journaliste filme pour dénoncer, montrer ce qui s’avère trop peu souvent montrable. Entre l’été 2016 et l’été 2017, des dizaines de séquences sur la vie quotidienne des exilés sont ainsi superposées. Elles relatent leur précarité : pour se loger, pour se nourrir, pour supporter les opérations policières à leur encontre. Hind Meddeb réussit à tisser un fort lien de confiance avec les réfugiés. Cela donne lieu à des discussions introspectives sur leurs raisons de lutter, les amenant à évoquer leur passé et à se souhaiter un meilleur avenir.

Paris-Stalingrad se montre donc fondamentalement immersif, et ce dès les premières secondes. Hind Meddeb se rend alors au petit matin sur un campement de réfugiés, où est prévue une opération policière de délogement. Pendant tout le long-métrage, elle se place exclusivement du côté de personnes en situation d’immigration. Dès lors, il pourrait être fait un constat de facilité, qui ne réunirait pas tous les points de vue, et créerait donc une dichotomie entre «  gentils  » et «  méchants  ».

Le caractère immersif du documentaire écarte cette idée. Il transforme un certain reportage sur les réfugiés en un récit du quotidien par les réfugiés eux-mêmes. A la différence de Un pays qui se tient sage, les violences policières, certes bien réelles et représentées, ne sont pas le sujet principal. Elles s’insèrent comme un décor, un environnement, malheureusement brutal et parfois inhumain. De temps en temps, la caméra manque de stabilité, une promiscuité s’installe  ; le récit donne l’impression que les témoins se substituent à la réalisation.

© Stray Dogs

Une parenthèse poétique

Au milieu de cette rude et incessante routine, l’espoir se fait malgré tout entendre. En particulier lorsque la caméra suit Souleymane, réfugié soudanais de 18 ans. «  On vivait bien  !  » décrit celui qui, à l’âge de 13 ans, a pris la route et fui sa région natale du Darfour, où son père et son grand frère ont été tués. Par sa joie de vivre et son optimisme, Souleymane impressionne. Il invente et récite des poèmes, inspirés de chansons du lieu l’ayant vu naître. Une sorte d’antidote, pour surmonter sa précarité et celle de ses compagnons d’infortune.

Paris Stalingrad ne dépeint pas que des situations dramatiques. La journaliste voit plus loin, et s’attache à l’avenir des exilés. Certains auront un futur plus convenable, seront logés, pourront travailler. En outre, la voix narrative, posée, contrebalance la cruauté des images sur la condition des réfugiés. L’absence de musique évite de tomber dans le pathos. Nul besoin de théâtralisme pour un documentaire qui, à travers la diffusion d’images brutes, fige et irrite, et avec raison.

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