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« On voulait inviter les gens à réfléchir sur les origines de leurs fantasmes » : entretien avec Ovidie

Libres!
Ovidie © Christophe Crenel

À l’occasion du succès de la websérie Libres  ! sur Arte, nous sommes partis à la rencontre de sa réalisatrice, Ovidie. L’occasion de remettre en question la plupart des diktats sexuels qui jalonnent la vie des femmes. Et de les déconstruire. Entretien. 

Ovidie est réalisatrice et documentariste. Après avoir travaillé dans l’industrie de la pornographie féministe, elle s’insurge contre le système des plateformes et quitte le milieu. C’est ainsi que naît Libres  ! une bande-dessinée qui questionne les injonctions sexuelles qui pèsent sur la vie des femmes. Cette bande-dessinée, adaptée pour Arte, est désormais disponible sous la forme de websérie, disponible sur Arte.tv et Youtube, accessible pour tous et gratuite. Récemment, Ovidie a réalisé une série documentaire pour LSD, une émission de France Culture, dans laquelle elle met en lumière et questionne le phénomène de l’abstinence sexuelle. Une non-pratique adoptée par un nombre croissant de femmes. 

Vous êtes doctorante en Lettres, vous avez écrit un Manifeste pour une pornographie féministe et réalisé plusieurs documentaires sur Arte, notamment sur la prostitution et la maternité. Libres  ! est un projet assez différent de ce que vous avez fait auparavant, d’où vous était venue l’idée d’expliquer, de dégraisser tous les stéréotypes qui peuvent peser sur la vie sexuelle des femmes  ?

En fait, Libres  ! est l’adaptation d’un manifeste illustré à l’origine et publié par Diglee et moi-même en 2017. À ce moment-là, j’étais encore dans les documentaires mais j’étais déjà dans une optique de déconstruction. Ce manifeste, aux airs plutôt légers mais qui ne l’était en réalité pas tant que ça, est sorti en octobre 2017, en plein mouvement #MeToo. C’était pas du tout prévu qu’il sorte là  ! Mais comme la BD est parue pile-poil à ce moment, il y a eu une dynamique très intéressante autour de ce livre. On l’a vu dans les rencontres en librairies, ça nous a permis de voir qui étaient nos lectrices, quel âge elles avaient. C’était aussi très intéressant d’échanger parce que tout le monde remettait en question les injonctions sexuelles à ce moment-là.

Une fois qu’on a fini ce projet, il me semblait évident que l’on devait le rendre accessible au plus grand nombre. Parce qu’une bande dessinée c’est quinze balles, tout le monde n’a pas les moyens. Je me suis aussi dit que pour faire passer le message aux plus jeunes, une websérie qui soit gratuite pour tout le monde était un bon moyen. On peut y accéder de son ordinateur ou même sur son portable, un truc auquel on peut accéder en quelques clics et que l’on peut binger. C’était important que l’on passe par le format numérique et par la gratuité. Puisque le message était passé par la BD, on a vraiment vu ça comme un passage à la vitesse supérieure. 

On s’est rendu compte qu’on a vraiment touché un plus grand nombre. D’après les chiffres d’Arte, la websérie à fait 18 millions de vues, elle se classe juste derrière En Thérapie  ! (série produite et diffusée par la chaîne en février ndlr.) en termes d’audience. Ce qui est dingue c’est que pas plus tard qu’il y a deux jours j’ai répondu à une interview en polonais, parce que la série a été distribuée dans toute l’Europe. Mais ce qui m’a le plus surprise, c’est qu’en Allemagne on n’a fait aucune promo et pourtant on a fait des millions de vue là-bas aussi. C’est la preuve qu’on touche des sujets qui concernent beaucoup de monde. 

Par ailleurs, votre bande-dessinée contenait quinze chapitres tandis que la websérie fait dix épisodes. Comment avez-vous fait pour choisir les sujets que vous alliez traiter  ? 

On a eu une liberté totale. Au début, je voulais même faire 20-30 épisodes mais l’animation c’est quelque chose de très long, chronophage et onéreux, donc j’ai assez vite compris pourquoi Arte m’avait proposé de commencer avec seulement 10 épisodes. Pour ce qui est du choix des thématiques, j’ai réfléchi de manière pragmatique en prenant celles pour lesquelles j’avais déjà des idées de mise en scène. Parce que même si la BD était faite, on a dû tout refaire pour l’animation, on n’a pas repris les planches de Diglee telles qu’elles étaient. On a repris son graphisme, la bible des personnages, mais les planches ne pouvaient pas être utilisées. Ma partie dans le livre était surtout textuelle donc on a aussi dû chercher comment illustrer cette partie très informative. 

Il y a eu beaucoup d’allers-retours avec Arte au fur et à mesure de l’écriture des textes. Pas mal d’étapes de validation ont été nécessaires, beaucoup plus que pour un documentaire où on valide un dossier, on filme et on fait valider le montage. Là, il fallait valider chaque nouveauté. Il y a eu beaucoup de concertations mais pas de censure. Arte n’a pas évité de sujet. 

Vous avez aussi ajouté une touche d’humour pour alléger le propos par rapport à la BD…

À l’origine, l’humour était dans les planches de Diglee. Mais il n’y avait pas ce système de scénettes en ouverture et en conclusion. Pour chaque épisode de 3 minutes 30, j’avais écrit ma voix off de trois minutes. Donc il restait de la place pour ces scénettes et un certain nombre de relances. On s’est rendu compte que si on laissait juste ma voix off sans prendre quelqu’un d’autre pour faire ces relances, ça donnait un côté professoral. Je voulais un équilibre entre l’humour et l’info parce que sinon ça pouvait avoir un côté «  donneuse de leçons  » que je voulais à tout prix éviter. 

On a fait un premier pilote avec seulement ma voix mais je n’étais pas satisfaite. C’était beau mais ça ne correspondait pas à l’image que j’avais envie de donner. C’est comme ça que Sophie-Maire Larrouy est arrivée dans la boucle et a apporté des touches d’humour que je n’avais pas. Il me fallait quelqu’un avec qui je puisse être rapport sur les questions de féminisme, de sexualité. Ce sont des sujets très clivants donc c’était vraiment pas gagné de trouver quelqu’un qui défende le même féminisme que moi  ! On avait déjà bossé ensemble sur le court-métrage Un jour bien ordinaire, et sur À bientôt te revoir pour Binge, je l’avais déjà trouvée super à ce moment-là, donc j’étais vraiment contente qu’elle se joigne à ce projet. 

Vous traitez tous vos sujets avec beaucoup de légèreté, avec humour aussi. Vous expliquez l’origine et la portée de certains stéréotypes sans pour autant porter de jugement sur les pratiques sexuelles. Vous montrez que l’on est tous pétris de contradictions, que c’est normal, que ça n’est pas grave. Est-ce que c’était une manière d’inviter les femmes à déculpabiliser  ? 

Ça appelait surtout à de l’auto-indulgence en se disant qu’on fait ce qu’on peut. On voulait inviter à réfléchir injonctions et aux diktats mais aussi à déconstruire. La déconstruction ça ne se fait pas en un claquement de doigts. On évolue dans un environnement culturel, sexuel, on a toutes une histoire. On peut avoir conscience des différentes sources d’aliénation sans être capable de s’en couper complètement. 

On voulait réfléchir de manière collective à la source de tous ces diktats en sachant que l’on n’arriverait pas à s’en libérer comme ça, que l’on ne parviendrait pas à s’en affranchir complètement. On répète plusieurs fois que la clé de tout c’est le consentement, mais on voulait aussi inviter les gens à réfléchir sur l’origine de leurs fantasmes, de se demander si ça leur convenait toujours. Si ça nous convient toujours.

On s’est rendu compte qu’avant d’écrire Libres  !, les femmes n’étaient pas toujours satisfaites. En apparence elles étaient super libres, mais dès que je commençais à leur poser des questions sur leurs motivations, je me rendais compte que ça n’était pas forcément l’acte sexuel qui les intéressait mais la représentation qu’elles en avaient. Il fallait toujours qu’elles soient hyper désirées et désirables, c’était le moteur de leur excitation. J’ai aussi remarqué qu’il fallait toujours tout faire pour satisfaire l’autre et être validé par le regard masculin. En somme, que ça n’était pas pour elles qu’elles avaient cette sexualité mais pour l’image qu’elles en avaient. 

Libres ! vous met parfois en scène, en train de vous vautrer dans un diktat que vous dénoncez. Je pense par exemple à l’épisode qui parle de la chirurgie esthétique, dans lequel votre personnage finit par entrer dans le cabinet d’un chirurgien. Ça laisse une très grande liberté du point de vue de celui qui regarde et en même temps, qu’est-ce qu’on fait maintenant  ? À quoi bon savoir qu’on est aliénées, mettre des mots sur cette aliénation si on n’a pas d’espoir de la faire changer  ? 

C’est une vraie question, ça. Qu’est-ce qu’on fait maintenant  ? Je n’ai pas de réponse. Nous, avec Diglee, on a eu besoin de faire une pause. On ne s’était pas concertées. Dans l’épisode 4 de la série documentaire sur l’abstinence que j’ai faite pour France Culture, j’interview Diglee qui dit «  Depuis que je bosse avec Ovidie, je baise plus  ». On a commencé à bosser ensemble sur Libres  !, après il y a eu #MeToo et elle a eu besoin de faire une pause d’un an alors qu’elle était en couple. Elle a commencé à se demander «  mais pourquoi je baise  ?  », «  à quoi ça sert  ?  », «  est-ce que je le fais pour moi  ?  », à se demander pourquoi elle portait des talons, du maquillage, pourquoi elle s’épilait. Ça a été une grosse remise en question dont elle n’est pas complètement sortie non plus.

Maintenant, on cherche encore des solutions. La déconstruction, c’est bien, mais ça n’est pas un projet de société. Dans mon cheminement personnel j’avais envie de poser cette question-là, je pense qu’il y a vraiment eu un champ de ruines collectif après #MeToo. Ça fait trois ans qu’on entend des témoignages de partout dans le monde. C’est vraiment une période où l’on n’a pas envie de «  relationner  » avec les hommes. Maintenant, il faut se demander ce qu’on reconstruit pour avoir une sexualité plus joyeuse, moins normée. Les mecs n’ont rien à gagner non plus avec ce système-là. Enfin, certains profitent de leur autorité et du pouvoir qu’ils ont, bien sûr, mais ils sont aussi très nombreux à ne pas avoir envie de ça, de toutes les normes relatives à la virilité qui les enserrent. 

« Arrêter le sexe, ça n’est pas un projet de société, mais ça peut être un passage intermédiaire qui n’est pas inintéressant. C’est le moment de reconstruire un sexe joyeux, qui fasse du bien, qui soit un peu plus en phase avec nos attentes.  »

Ovidie

Vous décryptez aussi les imaginaires que véhiculent des phénomènes comme Cinquante nuances de Grey ou des pratiques sexuelles comme la sodomie. Il est encore question de domination et d’humiliation. C’est difficile de regarder en face que le plaisir de l’homme réside parfois dans le fait d’humilier et de dominer les femmes. Est-ce qu’une femme peut prendre du plaisir quand elle sait qu’une pratique vise surtout à l’humilier  ? 

Ce que je constate surtout, c’est des remises en question des pratiques BDSM autour de moi. De la part des nanas en position de soumission, j’entends. Ça va du plus ou moins folklorique, je pense par exemple à l’étranglement. Ce que j’observe c’est une grande remise en question de tout ça  : pendant super longtemps on partait du principe que le politique restait à la porte de la chambre à coucher, le sexe n’étais pas remis en question. C’était une petite musique qu’on a acceptée pendant super longtemps, que moi-même je me suis mis dans la tête. Aujourd’hui, plein de meufs se disent «  de qui je me moque  ?  », «  est-ce que c’est vraiment moi qui ai demandé à me prendre ça sur le visage  ?  », avec une remise en cause de toutes les pratiques de domination.

D’ailleurs, il y a des femmes qui désertent la sexualité hétérosexuelle parce qu’elle enferme, et on entend de plus en plus de femmes se revendiquer du lesbianisme politiquement. Ça dit quelque chose de fort sur l’impasse dans laquelle se trouve l‘hétérosexualité.

Oui, il y en a pas mal… Quand on a commencé à bosser sur cette série, Tancrède devait s’occuper des épisodes consacrés à la frustration sexuelle et à la chasteté. La frustration, ça ne m’intéressait pas du tout. Moi, j’avais fait le constat que pas mal de femmes de tous les âges n’avaient plus envie de sexualité, ou plus précisément d’hétérosexualité. Il y avait quelque chose de signifiant là-dedans. Il y a plusieurs moments où je me suis dit qu’on ne le dit pas en public parce que c’est très dévalorisé. En gros, une femme dans la société, son rôle, c’est d’être désirée par un regard masculin. Sinon, on ne ferait pas chier tout le temps à acheter des fringues, à maigrir.

L’interview de la chanteuse Lio dans Boomerang m’a fait un choc à ce niveau-là. Elle dit que ça fait 8 ans qu’elle ne baise plus.  Augustin Trapenard en face est super décontenancé parce que c’est une femme qui a été très sexualisée, qui a joué le côté féministe libéré sexuel et pourtant là elle dit «  toute ma vie mon désir a été circonscrit à celui des hommes  ». J’ai trouvé ça très fort. Je pense que cette remise en question-là on est beaucoup à la vivre. Quand on a commencé à diffuser la série, plein de gens sont venus témoigner. Beaucoup de mes potes féministes, pro-sexe comme moi, comme mon amie Juliette Dragon qui a fait de son corps son outil de travail, de l’éducation sexuelle, m’ont dit «  bah non, je baise plus  ». 

Olympe de G., qui fait du porno féministe a publié «  je fais la grève de l’hétérosexualité  ». Il se passe vraiment quelque chose, au-delà du stade de la conversation avec Diglee. Je me suis rendu compte qu’on était vraiment nombreuses.

C’était un énorme tabou, dont on n’avait jamais parlé avant, en fait.

Oui. On fait croire que tout le monde baise 2 à 5 fois par semaine. Vu qu’on est dans un univers culturel hyper érotisé, tout le monde doit essayer plein de trucs, booster sa libido. Il y a tout un jargon marketing qui s’est développé sur la sexualité, l’idée que l’on doit performer. Ça laisse penser que tout le monde baise, que tout le monde s’intéresse à ça. Mais non. Il y a plein de situations où la chair est triste, les gens ne baisent pas tant que ça. Pourtant, on ne le dit pas, ça reste une honte absolue parce qu’une femme qui ne baise pas n’a pas de valeur, c’est une «  pauvre fille  ». 

Et puis, avec la «  libération sexuelle  », on a fait croire que les femmes devaient avoir autant de désir que celui qu’on attribue à celui des hommes. C’est-à-dire tout le temps envie, même en assumant toutes les tâches ménagères, en s’occupant d’enfants, en ayant un emploi. Avoir du désir même après une double ou triple journée. 

Il y a eu cette idée qu’on devait être complètes et réussir à tous les niveaux. Qu’il fallait que l’on soit performantes dans notre maternité, que l’on grimpe tous les échelons, que l’on excelle, que l’on cuisine comme dans Top Chef, qu’on ait un intérieur Feng Shui…Bref, une réussite à tous les étages. 

Aujourd’hui, internet a commencé à prendre le relais, mais il y a eu ce phénomène qui venait surtout des magazines féminins. C’est avec ça que j’ai grandi, cette idée qu’il fallait avec de beaux ongles, de beaux cheveux, réussir dans le boulot et réussir dans le cul. Être l’amante parfaite, la super maman qui cuisine équilibrée. Le cul est venu s’intégrer là-dedans. Il fallait qu’il y ait une libération du désir, que l’on essaie plus de trucs. Je parle de ce magazine féminin dans Libres  !, qui dit que si à 40 ans tu n’as pas couché avec une fille tu as raté ta vie, qu’il faut avoir impérativement tout testé dans sa life. Ben en fait, non  ! 

Il y a ce truc qui rejoint la bonne vieille injonction de «  tout faire pour maintenir le couple  ». La fonction d’une femme dans la société patriarcale c’est de faire couple. D’être suffisamment intéressante pour faire couple, de tout faire pour garder son mari. Ce qu’on a fini par dire aux femmes, c’est «  attention, maintenant vous pouvez divorcer donc vous avez intérêt à tout faire pour garder votre mari, jusque dans le lit  ». 

« On répète plusieurs fois que la clé de tout c’est le consentement, mais on voulait aussi inviter les gens à réfléchir sur l’origine de leurs fantasmes, de se demander si ça leur convenait toujours. Si ça nous convient toujours. »

Ovidie

J’ai l’impression que c’est arrivé dans les années 80-90. Que c’est à partir de là qu’on a commencé à encourager les femmes à avoir une vie sexuelle variée, sous peine de voir son mec s’ennuyer et qu’il aille voir ailleurs. Une petite musique qui dit qu’il faut mettre la barre plus haute, ne plus se contenter de faire un bon pot-au-feu sinon il va se barrer avec sa maîtresse. 

On a continué sur cette lignée en nous faisant croise qu’on allait surkiffer. Au final, on s’est oubliées. Il y a eu un début de révolution sexuelle, on a parlé de plaisir féminin dans les années 70. Il s’est passé un truc mondial dans ces années-là puis on a été rattrapée par l’injonction à la performance. Au point d’oublier ce qui nous fait plaisir, ce qu’on avait envie d’expérimenter. On a oublié de kiffer. Nos schémas en 2020 n’ont pas beaucoup évolué. Ils sont toujours basés sur la pénétration et s’arrêtent à l’éjaculation. On a mis un peu de fioriture autour, genre «  super-salope, pénétrer, étrangler  », la base de la sexualité n’a pas beaucoup changé depuis les années 60, en fin de compte. 

Vous avez longtemps travaillé dans l’industrie du porno pour essayer de poser un regard féminin sur la pornographie. Vous êtes revenue de ça  ? 

J’ai changé de vision. Je n’en fais plus. Dans mon parcours personnel, c’est quelque chose que j’ai laissé tomber. Ne plus en faire, ça veut déjà dire quelque chose. 

J’ai réalisé mon premier film en 2000. J’ai été très inspirée par les premières expériences aux États-Unis dans les années 80. Sur le papier, c’était très stimulant intellectuellement. Ça rejoignait les interrogations autour du male gaze, female gaze, des questions qui sont portées par Iris Brey aujourd’hui. Les questions qu’elle pose, on les a posées dans le porno à l’époque. C’est-à-dire comment passer d’objet filmé à sujet filmé, proposer un autre regard en devenant à notre tour réalisatrice.

Mais la mise en pratique a été plus compliquée. Les modes de diffusion ont évolué avec le temps et ont posé d’autres questions. J’ai réalisé Pornocratie en 2015, le film est sorti fin 2016. Ça a été une vraie rupture pour moi, parce que j’ai réalisé que mes collègues réalisatrices féministes défendaient ces plateformes qui étaient pour moi indéfendables. Je me suis dit que je n’allais pas cracher dans la soupe, je ne vais pas dire que je me suis fourvoyée pendant quinze ans, mais il me semblait que ça avait atteint ses limites. Je n’y croyais plus. Et surtout, avec #MeToo, j’ai été amenée à me poser plein de questions. Plein de choses ne sont plus si évidentes qu’avant aujourd’hui. Même si bien sûr toutes mes anciennes collègues réalisatrices ont des démarches sincères et font des films intéressants que je soutiens. 

Vous avez également écrit un livre intitulé Baiser après Me Too. Est-ce que vous avez trouvé la solution  ? 

Le livre ne donne pas de solution. C’est une forme épistolaire, j’envoie des lettres fictives à des amants passés en essayant de rediscuter avec eux des points dysfonctionnels, comme le fait de fermer boutique avec l’éjaculation, la pénétration pendant le sommeil, ce genre de choses. Ça pose des questions que l’on s’est posées après #MeToo, il me semble. Maintenant, Diglee ne baise plus, moi non plus. On se le demande encore, le fameux «  qu’est-ce qu’on fait maintenant  ?  »

Vous racontez avoir fait une pause dans votre sexualité pour votre série sur France Culture. Qu’est-ce que vous a apporté cette expérience  ? 

Ça a permis de reprogrammer des fantasmes. Il y a certains trucs qui fonctionnent facilement, que l’on a toutes, des modes d’excitation, des raccourcis, mais j’ai eu des moments où ils ne marchaient plus même en fantasmant toute seule. J’ai eu l’impression de faire une reprogrammation totale, une sorte de «  reset  » de tous mes fantasmes, qui se sont reconstruits autrement. Arrêter le sexe, ça n’est pas un projet de société, mais ça peut être un passage intermédiaire qui n’est pas inintéressant. C’est le moment de reconstruire un sexe joyeux, qui fasse du bien, qui soit un peu plus en phase avec nos attentes. 

Libres ! est à retrouver sur Arte.tv et Youtube.

Auteur·rice

Journaliste

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