CINÉMA

« Les Beaux jours » – Entre grâce et conformisme

Fanny Ardant (Caroline) dans "Les beaux jours " de Marion Vernoux © Le Pacte

Ce soir sera diffusé sur Arte Les beaux jours de Marion Vernoux, récit de la passion amoureuse qui unit Caroline, une jeune retraitée mélancolique et Julien, un homme de vingt ans de moins qu’elle. Un film sur l’âge et le temps qui passe, qui oscille entre moments de grâce et conformisme. 

Nous sommes dans le nord de la France. Caroline (Fanny Ardant), ancienne dentiste, a pris sa retraite depuis trois mois. L’entrée dans la soixantaine est douloureuse. Le monde tel qu’il est les dépasse, elle et son mari. Ils ne savent pas se servir d’un ordinateur, comme si l’âge les rendait obsolètes. Mais le mari de Caroline (Patrick Chesnais) n’a pas encore renoncé à son travail. Ses journées sont chargées, son agenda plein à craquer. Il aime encore sa femme. Mais n’est pas présent pour l’aider à surmonter la détresse que provoque l’ennui. Caroline tourne en rond, ne parvient pas à remplir le vide laissé par son ancien travail. Jusqu’à ce que ses filles lui offrent un abonnement dans un centre de loisirs destiné aux personnages âgées. Le club, c’est «  Les beaux jours  ».

On y joue au ping-pong, on y prend des cours d’informatique ou de théâtre. La première visite est calamiteuse. Caroline est humiliée par la prof de théâtre, qui l’oblige à rire à gorge déployée, sûrement pour décoincer la bourgeoise qu’elle a l’air d’être. Caroline claque la porte avant de revenir, quelques jours plus tard, pour un cours d’informatique. C’est ainsi qu’elle rencontre Julien (Laurent Lafitte) et qu’ils entament une liaison.

La vieillesse de Fanny Ardant

Le film, se présente comme une comédie douce-amère. Il propose un rôle cousu main pour Fanny Ardant, vraisemblablement écrit pour rendre hommage à son immense carrière. L’actrice a les cheveux blonds dans le film, mais la jeune fille «  aux cheveux blancs  » (titre du roman), c’est bien elle. La mise en scène éclaire avec pudeur ses hésitations, son désarroi face au vide. La mélancolie de son regard guide la caméra. C’est dans ce regard que naît la pulsion de vie qui s’empare de cette jeune retraitée, sans ressources face à l’ennui. 

Le sujet du film, rarement traité au cinéma est salutaire. Marion Vernoux met en scène une vieillesse qui n’a rien de vieux que le nom, qui en redemande encore. Une vieillesse qui ne s’arrête pas de vivre, de désirer. Et qui n’est pas avare en découvertes. C’est ainsi que Fanny Ardant, éternelle jeune fille, entretient une liaison qui dépasse le banal adultère. Marion Vernoux bouscule les codes et donne une portée symbolique à son film : dans cette idylle, c’est l’homme qui a vingt ans de moins.

Female gaze

Un choix audacieux, qui résonne cruellement avec la société où les femmes sont souvent plus jeunes que leurs partenaires. Et qui a un écho tout particulier dans le monde du cinéma, où même les personnages de femmes cinquantenaires sont représentées par des femmes qui ont moins de cinquante ans. Il est donc question ici de la singularité du désir, féminin en particulier, encore trop peu représenté mais qui pourtant ne connaît pas de date de péremption. 

© Le Pacte

Fanny Ardant est éclairée par le regard de Laurent Lafitte. De la même manière, la mise en scène rend hommage aux personnages secondaires qui campent le club pour troisième âge. Les autres retraités sont drôles, hauts en couleurs et attachants. Forts des nombreuses expériences vécues. Une amie de Caroline raconte  : «  Moi, quand j’étais jeune, je les faisais tous tomber  !  » Marion Vernoux tente de montrer que pour tomber, il n’y a pas d’âge. «  Tu as de la chance, d’habitude c’est toujours l’inverse  », souffle une des retraitées lorsque Caroline avoue entretenir une relation avec le jeune prof d’informatique.

Réussite supplémentaire, la réalisatrice pose un regard féminin sur le corps de ses acteurs. Ainsi, à la place de la traditionnelle image de la femme nue, Marion Vernoux propose le contraire au spectateur. Les plans ne révèlent jamais le corps de Fanny Ardant, mais sont plongeants lorsqu’il s’agit de celui de Laurent Lafitte. Un regard qui détonne. Ça n’est pas tous les jours que l’on voit un homme nu lors d’une scène érotique au cinéma.

Beau sujet, manque d’ambition 

 Néanmoins, Marion Vernoux pose avec son scénario des limites qui résonnent comme un douloureux retour aux conventions. S’il est possible pour une vielle femme d’entretenir une relation avec un homme plus jeune, alors il ne faut pas être trop regardante. C’est ainsi que pour le film, Laurent Lafitte est travesti en quinqua sans projets ni ambitions. Julien vit seul dans une garçonnière mal rangée, fume des pétards. Et surtout, collectionne les amantes. Il consent à coucher avec Caroline, mais en fait il consent à coucher avec toute la ville. L’héroïne devra plusieurs fois au cours du film se sortir de situations où elle se retrouve nez-à-nez avec plusieurs de ses conquêtes. La caractère providentiel de cette rencontre devient tout de suite plus discutable. Caroline tente de savoir combien il y en d’autres, puis décide finalement qu’il est salvateur de rester dans l’ignorance.

Pour l’élégance aussi, il faudra repasser. Après seulement quelques baisers échangés au volant d’une voiture à l’arrêt, Julien dégaine sans transition un préservatif. La scène se déroule sous l’œil réticent de Caroline qui finit par lui dire  : «  non, pas comme ça.  » 

Difficile de ne pas être circonspect face au personnage de Julien. S’il est attachant par moments (celui où il finit enfin par s’attacher à Caroline), il est surtout un personnage repoussoir. Et qui fait passer l’envie de prendre un amant. Ce prof d’informatique a la vie en vrac, une tenue et des manières douteuses, qui jurent avec la classe de Fanny Ardant. On comprend rapidement que cette relation est possible seulement parce qu’elle est transclasse. «  Tu penses qu’on aurait pu être ensemble si on s’était rencontrés à un autre moment de notre vie ?  » lui demande Julien. Évidemment, non. 

Patrick Chesnais (Philippe) et Fanny Ardant (Caroline) dans “Les beaux jours ” de Marion Vernoux © Le Pacte

Retour des conventions

Le manque de charme du personnage de Julien est symétrique au charme du mari. Le personnage, campé par Patrick Chesnais est fantasque et attachant. Il prend soin de sa femme, tente de trouver une association de médecins bénévoles dans laquelle elle pourrait se plaire et combler le vide de la retraite. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est attentionné. Alors quand Carole finit par lui rétorquer «  tu ne me regarde plus  !  », assertion qui aurait pu être vraie dans le monde réel, on est un peu surpris. Parce que ce mari-là est l’homme idéal. Il restera d’ailleurs très digne, même en apprenant la liaison de sa femme. «  Quoi  ? Je ne fais pas un bon cocu  ? Moi aussi je vieillis.  » finira-t-il par dire. Réaction douloureuse mais sage, aux antipodes des crises de colère propres aux égos blessés. 

Le film se clôture lui-même sur une morale qui laisse songeur. Alors que Caroline et son amant doivent s’envoler pour un week-end en Islande, que Julien commence enfin à traiter Caroline avec le respect qu’elle mérite, celle-ci décide de le quitter à l’aéroport. Dans l’élan de la jeunesse qui est le sien, Julien rencontre une autre femme au guichet. Il ne peut pas s’empêcher de la draguer et la présente joyeusement à son amante. «  Elle va faire le trajet avec nous, elle est de Londres  !  » dit-il. Caroline le regarde avec emphase et une pointe de tendresse. «  Pars avec elle  », finit-elle par dire. Avant de rentrer sagement retrouver son mari, le véritable homme de sa vie. Une fin digne d’un conte de fée. Et qui montre avec tact que la liberté des femmes de s’en aller n’est forcément qu’une parenthèse. 

Les beaux jours de Marion Vernoux est à retrouver sur Arte le 5 mai à 20.55. 

Auteur·rice

Journaliste

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