SOCIÉTÉ

Le phénix de la gauche latino-américaine, entre mythe et réalités

« El pueblo unido jamás será vencido » - Peinture murale à Oaxaca, Mexique
« El pueblo unido jamás será vencido » - Peinture murale à Oaxaca, Mexique

Enflammée par une mobilisation sociale importante, l’Amérique latine est à la croisée des chemins. De nouveaux mouvements contestataires semblent incarner un espoir de changement. La gauche latino-américaine – sitôt enterrée par ses ennemis – est-elle, à l’image du phénix, en train de renaître de ses cendres ? 

« Une oasis de stabilité dans une Amérique latine prise de convulsion ». Le président chilien Sebastián Piñera utilise cette métaphore pour illustrer la tranquillité de son pays. Il a raison. Autour, nombreux de ses voisins latino-américains font face à une rugissante contestation sociale. Seul le Chili semble épargné. Mais une oasis n’en reste pas moins un écosystème, et l’équilibre de celui-ci fragile. 

Le 18 octobre 2019, après cette déclaration, le peuple chilien descend dans la rue en masse. Son président conservateur attire les foudres d’une jeunesse contestataire. Un rien met le feu aux poudres. L’augmentation du prix du ticket de métro est l’étincelle qui allume le brasier de la révolte populaire. Le Chili s’embrase.

Le courant voyageant vite, dans une Amérique latine particulièrement conductible, le 21 novembre, la Colombie s’enflamme à son tour. Ici il n’est pas question d’une augmentation du prix des transports. C’est la réduction du budget destiné à l’éducation et à l’enseignement supérieur qui provoque la colère populaire. 

Les raisins de la colère

Rejoignant les mouvances populaires antérieures d’Équateur et de Bolivie, les manifestations chiliennes et colombiennes en ont surpris plus d’un. Historiquement, le Chili et la Colombie n’ont jamais été de grands défenseurs de l’intégration régionale. Au contraire, pays stratégiques pour les États-Unis, ils se sont démarqués par l’adoption de la ligne néolibérale dictée par Washington. Loin des figures de proue de la gauche électorale latino-américaine comme l’ont pu l’être le Venezuela de Chávez ou l’Équateur de Correa.

Collaborateur au Monde Diplomatique, Franck Gaudichaud revient dans l’édition d’avril sur la situation chilienne. Professeur en histoire et études latino-américaines à l’Université Jean Jaurès de Toulouse, il explique les enjeux de cette contestation. 

«  C’est la plus grande révolte depuis la fin de la dictature, observe-t-il. Il y a eu plusieurs millions de personnes dans la rue à plusieurs reprises ». Les hostilités, débutées fin 2019, sont sur le point de mettre fin à la Constitution léguée par le dictateur Augusto Pinochet.  «  C’est vraiment une révolte majeure qui a fait trembler tout l’establishment chilien à tel point qu’ils sont obligés de changer de constitution ».

« Du fait de la massivité du mouvement qui a remis en cause l’héritage autoritaire de la dictature, il y aura ‘un avant’ et ‘un après’.  »

Franck Gaudichaud

Loin d’être une exception chilienne, ces nouveaux mouvements contestataires – qui ont émergé depuis au Pérou, au Guatemala ou encore en Haïti – semblent converger. Ils se retrouvent dans le rejet des politiques néolibérales. Ils portent des revendications sociales dans des secteurs clés comme la santé ou l’éducation. Au-delà des particularismes régionaux, les populations du continent partagent un fort désir de changement dans l’une des régions les plus inégalitaires du monde.

Comme un écho à cette volonté, certains pays d’Amérique latine sont le théâtre d’un retour des progressistes au pouvoir. Victorieux lors des dernières consultations électorales au Mexique et en Argentine, ils se sont aussi imposés en Bolivie. Cette dernière fut le fruit d’une forte mobilisation des masses populaires et de la communauté indigène. Les élections présidentielles qui suivent le renversement d’Evo Morales voient le retour triomphal de son parti à la tête du pays. En Bolivie et ailleurs, une interrogation se pose : l’ombre du phénix de la gauche latino-américaine, qui avait fait rayonner de l’envergure de ses ailes la « décennie dorée », plane-t-elle de nouveau sur le continent ? 

Une gauche à plusieurs têtes

Les années 2000 sont marquées par un vent de changement qui traverse l’ensemble du continent. Impulsé par l’arrivée de Hugo Chávez à la présidence du Venezuela en 1999, partout la gauche triomphe par les urnes. « Lula » au Brésil, Evo Morales en Bolivie, Rafael Correa en Equateur, Michelle Bachelet au Chili, Néstor et Cristina Kirchner en Argentine sont élus et réélus. Toutes ces gauches soufflent dans la même direction. Elles sont porteuses d’un même combat : celui contre les ravages sociaux des politiques néolibérales de la décennie précédente.

« Il y a une dynamique commune au cours des vingt dernières années, un moment d’inflexion politique vers la gauche et le progressisme avec des points communs : la critique des États-Unis, de l’impérialisme, le retour de l’état, la critique du libéralisme, la volonté de redistribuer les rentes. »

Franck Gaudichaud

Ce panel de dirigeants à succès, bien que tous étiquetés à gauche, est complexe. Il regroupe une diversité de mouvements très différents. Géographe et spécialiste de géopolitique dans les villes latino-américaines, Alexis Sierra donne plus de précisions. « Qu’est qui pourrait définir la gauche plus fondamentalement ? C’est la question sociale sans doute, la révolte contre les inégalités sociales, le choix de réduire ces inégalités-là ». Il insiste : « Mais il faut revenir sur le fait qu’il y a DES gauches en Amérique latine. La gauche de Michelle Bachelet ce n’est pas la gauche de Chávez ».

Hugo Chávez, devant le portrait « del Libertador » Simon Bolivar © Karel Fuentes

Là est la difficulté de regrouper « à gauche », sous une même bannière, une diversité de mouvements. Ceux-ci se définissent selon la territorialité singulière de leurs pays respectifs selon le géographe.  « Des gens qu’on pourrait classer à gauche, sont extrêmement conservateurs sur des questions sociétales. C’est le cas de Castillo qui a un discours en faveur des plus pauvres, des populations marginales. Mais sur la question des droits des femmes, des homosexuels ou de l’avortement, il est très conservateur  ». L’ancien instituteur et syndicaliste Pedro Castillo s’est retrouvé en tête du premier tour des élections présidentielles au Pérou le mois dernier. Il s’inscrit comme un représentant de cette gauche sociale, en faveur des démunis. Pourtant, il reste, pour beaucoup, rétrograde sur certaines questions sociétales. 

Crises et corruption : les progressistes se brûlent les ailes

Au tournant des années 2010, cette vague « dorée » se heurte à un mur : la crise. La conjoncture économique internationale frappe l’Amérique latine dès 2011. Elle fait vaciller l’équilibre des progressistes. Il n’en est pas moins vrai que cette expérience améliore sensiblement le quotidien des peuples. La forte réduction du taux de pauvreté est un exemple parmi d’autres : de 63,9 % à 35,5 % entre 2004 et 2017 en Bolivie, de 48,6 % à 27,8 % au Venezuela entre 2002 et 2011. 

Mais la chute de ces progressistes ne peut s’amputer uniquement à ces facteurs externes. De nombreuses erreurs ont été commises. « Evo Morales, on n’a pas accepté qu’il fasse un référendum qu’il n’accepte pas lui-même, c’est une trahison de principes fondamentaux et d’une parole. Il y a aussi des défauts qui ont pesé sur le fait qu’ils ont été battus à un moment » précise Alexis Sierra. « Il ne faut pas oublier que la gauche a été prise aussi dans les affaires de corruption, dans le népotisme. Ce qui lui a coûté cher  ».

D’où un certain rejet de la gauche ou, a minima, de son incapacité à fédérer autour d’elle. Ainsi le mouvement de Rafael Correa s’est incliné, pour la première fois depuis 2006, lors des élections présidentielles équatoriennes de 2021. « Il a indubitablement représenté la stabilité, les programmes sociaux, l’éducation, la recherche mais il a eu deux défauts fondamentaux : l’autoritarisme et il a été éclaboussé par des affaires  » analyse M.Sierra. 

Mais les droites, qui succèdent à ces gauches pécheresses, ne semblent pas avoir la réponse à la conjoncture qui ébranle le continent. Sur les murs de Santiago, de Lima, ou de Bogotá, les gouvernements de droite sont contestés. Assistons-nous donc à « un retour en force de la gauche en Amérique latine », comme l’avait écrit Guillaume Long (ex-ministre des affaires étrangères de Correa) dans les colonnes du Monde diplomatique ? L’oiseau renaît-il à nouveau ? 

« Le retour du balancier »

A ce stade, il faut chasser l’image du phénix, allégorie d’une gauche latino-américaine renaissant de ses cendres. Celle-ci est inexacte selon Frank Gaudichaud. Il balaye l’idée d’une vague progressiste qui submergerait à nouveau le continent. La situation latino-américaine est bien plus complexe. 

Selon lui, on peut questionner le fait qu’il y ait eu une réelle rupture des gauches au pouvoir. En Bolivie, l’intervalle durant lequel le MAS de Morales (Movimiento al socialismo) s’est retrouvé écarté du pouvoir a été très court. La large victoire de son candidat Luis Arce, aux élections présidentielles d’octobre 2020, vient mettre du plomb dans l’aile à l’idée d’un effondrement de l’élan progressiste sur le continent. En 2019, le social-démocrate Andrés Manuel López Obrador (AMLO) remporte la présidence du Mexique. La même année, la gauche Argentine triomphe aux législatives. Au Brésil, « Lula » de nouveau éligible semble toquer à la porte, laissée entrouverte par la gestion de la pandémie de Bolsonaro. 

« Sauf que ce serait une illusion  » , insiste Franck Gaudichaud, « de penser que l’on va revenir à cette vague progressiste des années 2000, ça c’est terminé  ». « Il n’y a plus la conjoncture économique mondiale pour le faire  ». Profondément marquée par la pandémie et les conséquences économiques qui l’accompagnent, l’Amérique latine se trouve dans une crise majeure. Les gouvernements au pouvoir ne semblent pour l’instant pas être en mesure d’y proposer une réponse. « Là c’est le chaos. Un moment de turbulence avec des explosions sociales que ce soit dans des pays gouvernés par la droite ou par la gauche. » rajoute-t-il.

Les deux chercheurs aboutissent au même constat : la gauche latino doit être capable de se réinventer si elle veut tirer son épingle du jeu. Elle doit résoudre ses divisions afin de renouer les liens avec la population et les mouvements contestataires. « Il y a beaucoup de mouvements qui émergent plus ou moins structurés : associatifs, syndicaux… Toute une jeunesse très politisée même si le débouché en terme de parti politique ne se fait pas et c’est typiquement le cas du Pérou » ajoute Alexis Sierra.

« Il y a un retour du balancier qui ne vaut peut être pas pour l’Équateur mais qu’on retrouve assez globalement. Faut-il encore que la gauche apprenne de son propre passage au gouvernement pour qu’il y ait un débouché social a ces revendications qui existent dans le fond.  »

Alexis Sierra

Sans quoi, les gauches électorales latinos-américaines courent le risque de voir leurs rêves entravés par leurs mortels ennemis. L’échec récent en Équateur, où la droite s’est imposé aux dépens de la gauche corréiste, en est la première alerte. Elles devront se rappeler la condition sine qua none au(x) succès, à maintes reprises chantée par les masses désireuses de changement  : « ¡ El pueblo unido jamás será vencido ! » (Le peuple uni ne sera jamais vaincu !)

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