LITTÉRATURE

« Ella Fitzgerald, Il était une voix en Amérique » – Jazz memories

Ella Fitzgerald, portrait, 1946
Ella Fitzgerald en 1946 © Pixabay License

Il était une voix en Amérique est la première biographie française d’Ella Fitzgerald. Steven Jezo-Vannier, biographe habitué des stars de la contre-culture américaine, condense ici 79 ans de l’histoire du jazz, de culture populaire, et d’une puissance vocale qui n’admettra jamais de barrières stylistiques, sociales ou raciales.

Si vous vous promeniez dans les rues de Harlem, disons en 1934, entre la 130e et la 134e rue, vous auriez tout d’abord été attiré par les enseignes lumineuses des théâtres et salles de concert qui ont fait la renommée du quartier. Elles sont le berceau des grandes formations de jazz. Vous auriez probablement jeté un œil aux musiciens et danseurs de rues, se produisant sur les trottoirs, rêvant d’attirer le regard d’un producteur, d’un musicien, d’un chef d’orchestre qui les mènerait vers la scène. Vous vous seriez peut-être arrêté devant cette jeune fille noire de 15 ans, en robe élimée, des chaussures trop grandes. Puis vous seriez entré au Savoy Ballroom, auriez écouté et dansé sur les rythmes audacieux de l’orchestre de Chick Webb. Sans le savoir, vous auriez été témoin des premiers pas d’Ella Fitzgerald dans le monde du jazz.

« Out of nowhere »

En avril 1917, dans les quartiers pauvres de Newport News, en Virginie du sud naissait Ella Jane Fitzgerald. Ses parents gagnent New York quelques années plus tard. Ils fuient la pauvreté et la ségrégation des États du sud. Ella grandira à Harlem et y vivra l’expansion du jazz sous les roaring twenties. Très tôt, elle développe un goût et un talent remarquable pour le chant. Des rues de Harlem, Ella Fitzgerald s’élève au gré des formations, des rencontres, collabore avec les plus grands. Elle traverse les époques et les styles. Avant de décrocher le titre de First Lady of Swing. La gloire et les honneurs jalonneront la vie d’Ella. De nulle part, « out of nowhere » comme elle le chantait, elle est devenue une star.

« À vrai dire, confesse Paul Smith [le pianiste ndlr], sa seule famille fut son public. »

Steven Jezo-Vannier, Ella Fitzgerald, Il était une voix en Amérique

Pourtant, ni la maturité, ni la reconnaissance ne la délivreront de ses doutes. Ceux-ci reste présents, avant chaque entrée sur scène. « Tu crois qu’ils vont m’aimer ? ». Ceux l’ayant accompagnée sur scène peuvent témoigner. La petite fille de Harlem n’a jamais changé. La même qui eut un jour la voix paralysée sur les planches du concours amateur de l’Appollo Theater. Elle reste une artiste populaire, accessible, dévouée à sa musique et à son public.

« Son truc à elle, c’est le soft power »

Raconté avec florilège de détails et d’anecdotes, c’est le rêve américain d’une jeune fille noire et pauvre que nous raconte Steven Jezo-Vannier. Outre le parcours exceptionnelle d’Ella, il raconte aussi sa capacité à gagner l’amour de son public dans une Amérique divisée. De la protégée du batteur Chick Webb, qui lui forgea un nom au sein de son big band, au batailleur Norman Gantz, son manager et producteur à partir des années 50, Ella a su s’entourer. Gantz fera d’elle une icône du combat anti-raciste. Il refusera qu’Ella se produise dans des lieux pratiquant la ségrégation, ouvrant les salles de concerts à la diversité.

Son chant est universel, sans artifices et n’admets pas de frontières. Un joyau brut qu’elle cisèlera avec exigence, pour gagner son public. Son engagement n’est pourtant pas revendiqué ouvertement dans ses compositions. Elle y préfère l’universalisme de son art. « La musique n’a pas de couleur ! » dira-t-elle dans une interview en 1963. « Son truc à elle, c’est le soft power » résume Steven Jezo Vannier.

The First Lady of Swing

Côté musique, on découvre depuis les années 30, les succès populaires qui ont fait l’âge d’or de Broadway. Ella Fitzgerald, c’est aussi de longues collaborations avec Louis Amstrong, Duke Ellington, Count Basie, Joe Pass… et les airs d’opéra de Gershwin, qui depuis sont entrés au panthéon des standards de jazz. Du swing des big bands à la révolution be-bop, Ella a écrit une page de l’histoire du jazz grâce à ses talents d’improvisatrice, son scat et un incroyable sens du rythme. Michel Berger ne pourra pas mieux exprimer ce « truc » indescriptible, le graal des jazzmen, qui a fait d’Ella la reine du swing. Kerouac appelait cela le pulse, le beat, que ses personnages vagabonds cherchaient désespérément à travers la nuit américaine. Ella l’aura surement trouvé. « Ella, elle l’a », tout simplement.

Ella Fitzgerald et Duke Ellington t Don’t Mean A Thing (If It Ain’t Got That Swing), The Ed Sullivan Show le 7 mars 1965.

Il était une voix en Amérique est une biographie complète, fourmillant de détailles, d’anecdotes. Le microcosme des plus grands musiciens et acteurs de l’ère du jazz semblent rassemblés dans cet ouvrage pour parler d’Ella Fitzgerald, de son talent et de son amour pour la musique. Au-delà d’un bel hommage à l’une des plus grandes chanteuses du XXème siècle, c’est également un excellent condensé d’informations sur l’âge d’or du swing et du bebop.

Ella Fitzgerald, Il était une voix en Amérique, par Steven Jezo-Vannier, paru le 6 mai 2021 aux éditions Le mot et le reste. 24 euros.

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