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« The Watermelon Woman » – Classique du cinéma lesbien

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En 1996 Cheryl Dunye recevait le Teddy Award du meilleur film à la Berlinale pour The Watermelon Woman . Aujourd’hui considéré comme l’un des piliers du New Queer Cinema Lesbien, le film de Cheryl Dunye résonne toujours aussi fort.

Cheryl, jeune femme noire et lesbienne travaille dans un vidéo-club avec son amie Tamara. Elle vit de petits emplois de captation afin de tenter de réaliser son rêve de devenir réalisatrice. Face caméra, la réalisatrice et personnage fait part aux spectateurices du projet de son premier film. Elle explique qu’elle ne sait pas quoi filmer mais qu’elle sait que son film parlera des femmes noires. Leurs histoires ne sont jamais au centre des films. Et les noms des actrices noires sont souvent effacés des génériques. C’est dans ce contexte qu’elle commence un travail de visionnage de films des années 30/40. Cela l’amène à découvrir une actrice noire perpétuellement créditée sous le pseudonyme de « The Watermelon Woman ».

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The Watermelon Woman entremêle habillement réalité et fiction puisque le film nous donne alternativement à voir la vie du personnage de Cheryl. Celle-ci s’interconnecte avec le sujet de son premier film à savoir la quête d’identité et de reconnaissance d’une actrice noire et lesbienne.  Le nom de cette dernière, Fae Richardson, est très vite révélé aux spectateurices. Elle laisse place à une autre lutte de la réalisatrice contre l’invisibilisation du lesbianisme de Fae.

En effet Cheryl découvre au fil de ses recherches au cœur des films et des fonds d’archives, que Fae Richardson aurait entretenu une liaison amoureuse avec une des réalisatrices qui l’a fait tourner, Martha Page. Toute l’intelligence du film résidant dans le fait d’utiliser la fiction et la construction d’un documentaire sur une actrice factice ( Fae Richardson n’a jamais existé) pour dénoncer l’invisibilisation des femmes noires et lesbiennes au cinéma. Et pour donner du crédit à sa fiction et rendre visible l’histoire des femmes noires au cinéma, Cheryl Dunye fait coïncider la figure de son actrice fictive et celle d’actrices noires ayant réellement marqué l’histoire du cinéma hollywoodien : Hattie McDaniel, première interprète afro-américaine à recevoir un Oscar pour son rôle de Mammy dans Autant en emporte le vent ou encore Louise Beavers.

La représentation du lesbianisme dans The Watermelon Woman

L’une des sujets centraux de The Watermelon Woman est la question de la mixité raciale au sein des couples lesbiens. Et le film questionne cette représentation en faisant dialoguer la fiction documentaire sur l’histoire d’amour de Fae Richardson et Martha Page, une réalisatrice blanche. Ainsi que les réflexions quotidiennes du personnage de Cheryl, qui commence, elle aussi, une relation avec une cliente du vidéo-club, Diana.  

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Le film mêle ainsi ces deux trames pour poser explicitement la question du privilège blanc et des rapports de pouvoir au sein des couples mixtes. Alors que l’universitaire italo-américaine Camille Paglia encourage Cheryl dans ses recherches, soulignant à quel point la preuve de la relation lesbienne entre Martha et Fae serait importante pour l’histoire de la représentation des couples lesbiens mixtes, le personnage se retrouve confrontée par ses amies sur les privilèges de Diana. En effet, Tamara et Stacey, qui sont un couple de femmes noires, mettent en garde Cheryl sur le discours de Diana témoigne du fait qu’elle n’a pas conscience de ses privilèges. Son comportement laisse entendre qu’elle fétichise les personnes noires qu’elle fréquente.

Cette question de l’intersection entre racisme et lesbophobie culmine dans une scène clé du film, au cours de laquelle Cheryl se heurte violemment à cette réalité. Alors qu’elle va visiter la sœur de Martha Page, avec Diana, pour l’interroger sur son histoire d’amour avec Fae, cette dernière se montre très virulente et rejette les preuves qui témoignent du lesbianisme de sa sœur.

La voix-off de Cheryl qui vient se surimposer aux images explique aux spectateurices que Diana garde le silence tout au long de l’entrevue alors même qu’elle avait connaissance de la lesbophobie de la sœur de Martha Page. Cheryl, elle, ne reste pas silencieuse et sa double voix in et off dans la séquence vient combler le silence de l’alliée qu’aurait pu être Diana. Elle rompt avec elle peu de temps après et c’est son film et la quête de visibilité de Fae Richardson qui occupe la fin de la narration de The Watermelon Woman.

Who the hell is the Watermelon Woman  ? ! : le pouvoir de l’archive fictive

Au-delà de la fiction, Cheryl Dunye partage avec les spectateurices un véritable travail de terrain documentaire à travers l’activité de recherche de son personnage. Grâce à Cheryl, les spectateurices mettent des images sur le visage des actrices noires dont la réalisatrice dénonce l’invisibilisation. On la voit interroger des personnes dans la rue, se rendre dans des fonds d’archives et dénoncer les difficultés réelles auxquelles se heurtent les chercheureuses spécialisé.e.s dans l’histoire des luttes lesbiennes (invisibilisation du lesbianisme, destruction des archives, problèmes d’accès à l’héritage des artistes lesbiennes…).

Le film revendique la nécessité pour les personnes concerné.e.s d’écrire leur propre histoire et de faire l’histoire de leurs représentations. Qui dans le cas des lesbiennes et des femmes noires a été majoritairement racontée du point de vue d’hommes et de personnes blanches. Cheryl Dunye ne cesse d’ailleurs de critiquer ce biais en le mettant en scène dans sa fiction ;  à travers l’intervention fantasque de l’universitaire Camille Paglia, dont le discours critique sur la représentation des «  mammies  » au cinéma, ne cesse de dévier vers l’expression d’une obsession pour ses origines italiennes. Où bien lorsque Cheryl ironise sur le fait que le seul ouvrage traitant des lesbiennes à Hollywood qu’elle parvient péniblement à dénicher dans le film est écrit par un homme, Dough McKeown.

© DR The Watermelon Woman

La position de Cheryl dans le film est aussi celle d’une spectatrice, qui cherche dans le cinéma qu’elle voit des représentations de son lesbianisme et de son expérience de femme noire. Dans la dernière scène du film, elle présente face caméra les conclusions de ses recherches. Elle dit que le film ne l’a pas emmené là où elle le souhaitait mais que s’imprégner de l’histoire de Fae et Martha a eu un impact fondamental sur sa vie. Leur représentation est synonyme d’espoir, d’inspiration et de possibilités. C’est en cela que The Watermelon Woman est un film essentiel pour la culture et l’histoire du cinéma lesbien.

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