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(Re)Voir – « Les Grands Voisins, la cité rêvée » : Au cœur de l’utopie

Manifestation chez Les Grands Voisins © La Vingt-Cinquième Heure Distribution

En septembre 2020 fermait officiellement Les Grands Voisins, lieu d’expérimentation social unique dans la capitale. Avec le documentaire Les Grands voisins, la cité rêvée, Bastien Simon dresse le sublime portrait d’un espace de vie, de rire et de solidarité qui n’en finit pourtant pas de faire battre espoirs et cœurs. Le film sort en DVD et VOD ce 1er avril 2021.

Devant nous se profile un grand couloir aseptisé et délabré d’hôpital. Le sol carrelé est tapissé de feuilles mortes orangées. Entre alors un homme, qui déambule dans ce lieu oublié, laissé vide. Par son exploration, il s’approprie un espace plein de promesses. Cette belle mise en mouvement que montre les premières images de Les Grands Voisins, la cité rêvée fait poétiquement écho à la singulière aventure collective qui s’est jouée au cœur du mythique quartier intra-muros de Denfert-Rochereau pendant cinq ans. 

De fait, dans les anciens locaux de l’hôpital de Saint-Vincent-de-Paul s’est esquissé, aménagé et concrétisé le projet Les Grands Voisins, à l’initiative de trois associations. Aurore tout d’abord, spécialisée dans l’hébergement et l’accompagnement de personnes en situation de grande précarité, a été autorisée à investir les lieux. Comme l’explique un des résidents, il émerge rapidement un vif besoin de se rassembler après les attentats de Paris. Dans ce cadre, la mairie du 14ème arrondissement et l’association Aurore invitent donc Yes We Camp et Plateau urbain à se saisir librement et à leurs côtés de cet espace vierge sur une durée de deux ans. L’oasis en pleine ville Les Grands Voisins est née. 

Développer ensemble

Se déploient bientôt sur les trois hectares de la propriété et centre d’hébergement pour familles et adultes isolés : poulailler, potager, bergerie, boutiques, bars, restos et zones artisanales. La formation spontanée d’une communauté, d’un lieu de rencontres alternatif se dessine un peu plus encore. Les Grands Voisins deviennent un refuge avec ses instants pétanques, carnavals, et concerts enflammés sous les lumières de Paris. Il est considéré alors comme un réservoir politique en continuelle effervescence qui rompt avec celle, décevante et traditionnelle, qui existe et exclut au dehors.

Orientés vers l’échange, l’insertion et la réinsertion sociale, les projets citoyens et créatifs germent et attirent de plus en plus la foule. Du temporaire, de la carte blanche, éclot un microcosme largement ouvert et presque autonome. Dont l’objectif est de tenter collectivement un nouveau « vivre-ensemble », de mettre en circulation connaissances et savoirs sans contrepartie. Ce village urbain et hybride accueille de ce fait des milliers de personnes en hébergement d’urgence, travailleurs et bénévoles durant son occupation.

Manifestation chez Les Grands Voisins © La Vingt-Cinquième Heure Distribution

« Moi personnellement, je suis épaté.e, ébahi.e, ému.e quand je viens ici à chaque fois. Ce qu’il se passe ici, ça échappe à tout le monde. Il y a cette espèce de coloration expérimentale participante. »

Propos rapportés d’un.e interviewé.e.

Ode à la collectivité

À travers le documentaire Les Grands voisins, la cité rêvée, Bastien Simon propose de retracer au fil des saisons les tenants et aboutissants de cette initiative. Il nous fait découvrir une fable utopique étonnante devenue réalité sociale bien plus que le temps d’un rêve. Le spectateur suit de la sorte au cours du visionnage les trajectoires d’individus qui façonnent chaque jour ce lieu. Maël, l’artiste en attente de papiers ; Adrien, luthier, musicien du groupe Kacekode et professeur de guitare bénévole ; Aurore, chef de projet pour Yes We Camp ; William, chef de projet pour Aurore ainsi que Kamel, médiateur chargé de la sécurité.

Questionner leur quotidien d’année en année nous renseigne de surcroît sur les mécanismes de la vie associative et en collectivité. Que ce soit l’aspect logistique et administratif durant le rendez-vous mensuel le « conseil des voisins », ou encore les dispositifs mis en place pour ne pas reproduire l’exclusion systémique et sensibiliser à ces questions. 

De la sorte, le spectateur est immergé, aux côtés de ceux qui vivent, font vivre Les Grands Voisins, par les émotions que suscitent les événements qui font actualité. De la visite du président François Hollande, aux manifestations du samedi, en passant par la profonde désillusion des résultats du premier tour des présidentielles et la venue de Nicolas Hulot, Jean-Michel Blanquer et Édouard Philippe. Bastien Simon traite aussi et surtout avec une attention minutieuse des espérances des résidents, tels les péripéties sans fin de Maël pour obtenir la nationalité française.

Le réalisateur nous montre également les succès qui marquent Les Grands Voisins. Comme la sortie du premier album prometteur de Kacekode. Nous découvrons en premier lieu cette formation musicale de copains en train de gratter quelques notes en studio. Avant de les voir en fin de long-métrage en route pour se produire dans une mairie parisienne. La situation est, malgré cette visibilité enthousiasmante, pourtant d’une brutalité paradoxale. En effet, comme le souligne Adrien, trois des membres du groupe ne savent tout de même pas où dormir la nuit tombée.

Des lendemains qui chantent

Bastien Simon nous plonge habilement dans cette sensation de fin à venir, à la saveur aigre-douce. Nous faisons face, légèrement nostalgiques, à la dernière soirée ou dernière séance d’enregistrement entre amis. Tandis que gronde l’envie de rester, s’affirme l’idée qu’il faut pourtant bien partir. Qu’il faut bien finalement exposer la validité, le vécu exceptionnel de ce qui a été fait. On ne peut alors que ressentir ce pincement quand désertent les uns, quand se meuvent tractopelles et ouvriers. L’effusion des derniers délais se fait au fur et à mesure plus pressante : il faut reloger, apporter des réponses à ceux qui n’ont rien.

Le crépuscule des Grands Voisins nous apparait synonyme de crise et de tension. La fermeture est en effet synchrone de l’évacuation de près de soixante centres d’hébergement. Les ravages de la politique d’ Emmanuel Macron se font plus manifestes en ces derniers instants, puisque initiant une réduction drastique du budget alloué aux institutions publiques et une baisse du nombre de places disponibles en hébergement. Et ce sans offrir aucune solution de repli. Mais Les Grands Voisins ont bien un lendemain. Premier jour de travail, premier métro, premier départ. Un renouveau qui concerne tout autant les locaux de Denfert-Rochereau, bientôt théâtre d’une occupation citoyenne temporaire inédite. 

« Affaire à suivre, qui vivra verra. »

Propos rapportés de Miraculeux Stephano, membre du groupe Kacekode.

Et après ?

Les Grands Voisins, la cité rêvée devait initialement sortir au cinéma en juillet 2020, peu avant la fermeture des Grands Voisins. Son accessibilité aujourd’hui sur la plateforme de La Vingt-Cinquième Heure offre une résurgence, une vitalité à ce qui n’est définitivement pas mort au moment de la clôture des locaux parisiens. Les Grands Voisins ont de toute évidence constitué un laboratoire à l’élaboration d’un dialogue solide et réussi entre personnes victimes d’exclusion, artisans de demain et grand public. Au-delà des espérances, le projet a ouvert les possibles, fait tomber barrières et préjugés. N’éclate que la puissance de ce qui naît de l’entraide et du partage, de ce qui ne devait tout d’abord qu’être éphémère. Une force vivace qui n’en finit pas, pour terminer, d’inspirer quantité d’initiatives à travers l’Hexagone telles Coco Velten (Marseille) ou encore Les Cinq Toits (Paris).

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